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Réalisateur de documentaires remarqués ( La Peau Trouée – Prix Jean Vigo 2004 ), Julien Samani s’essaie passe le cap du long métrage de fiction avec Jeunesse, adaptation éponyme et contemporaine d’une nouvelle de Joseph Conrad publiée au début du XXème siècle.

Jeunesse nous conte l’apprentissage d’un jeune homme, Zico (Kevin Azaïs), avide d’ailleurs et rêvant de prendre la mer. Inexpérimenté mais déterminé il rejoint l’équipage du cargo La Judée au Havre, et découvre rapidement la réalité d’un univers qu’il a fantasmé. Il doit faire ses preuves, trouver sa place au milieu des tensions avec le reste de l’équipage, des épreuves, de dangers imprévisibles le mettant ainsi face à ses propres contradictions, ambitions et limites à surpasser…

On plonge dans un quotidien qui nous est étranger par le prisme d’un regard en pleine découverte, un regard qui conduit le notre. Sensation à laquelle n’est pas étrangère le choix de l’acteur principal : Kevin Azaïs, livrant une prestation dans la continuité du rôle qui l’a révélé dans Les Combattants de Thomas Cailley, où justesse de jeu naturelle tutoie mélange de candeur et tempérament affirmé, en faisant le guide idéal.

Partant de ce récit initiatique classique, le cinéaste opte pour une intrigue minimaliste compensée par un enjeu d’ampleur maximale ( survivre ) appuyant des thématiques facilement identifiables rendues captivantes par une envie de cinéma manifeste qui n’aura de cesse d’enrichir le postulat de départ. À l’image de celle qui introduit le film, tiraillant son héros entre rêve et réalité, il construit son récit sur un ensemble de dualités : deux idées de la jeunesse, celle du héros insouciante et aventurière l’autre terre à terre ancrée dans son époque incarnée par l’ami de Zico, Yoyo ; deux figures de mentors au sein du cargo, celle poétique du rêveur fêlé campée par Jean-François Stévenin l’autre plus lucide mais aussi amère et désabusée qu’interprète Samir Guesmi… Cette ouverture permanente entre deux voies lui permet de déployer un large spectre d’influences formelles, souvent surprenantes n’hésitant pas à trancher nettement avec une imagerie réaliste héritée de son passé dans le documentaire. Créant ainsi des sensations vertigineuses entre intime et universel unifiés autour du point de vue d’un héros contraint de faire des choix, s’affirmer, devenir adulte plus familièrement.

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Copyright Alfama Films

C’est pourtant sur la base d’une grammaire simple, presque rudimentaire qu’il échafaude son esthétique, jonglant principalement entre trois valeurs de plans récurrentes allant du plan rapproché au plan large, mais toujours animées par une volonté de sens dans le cadre, interrogeant ainsi immédiatement la place de son héros. Qu’il soit confiné dans sa cabine où à l’inverse sur le pont face à l’immensité de la mer, se côtoient une réalité peu enviable et une autre plus conforme à ses fantasmes où la magnificence de l’instant viendrait justifier les épreuves affrontées. Des images nous renvoyant au passif du cinéaste mais aussi à l’influence palpable de la peinture naturaliste de l’école Hollandaise du XVIIème siècle célèbre grâce à des artistes tels que Jan van Goyen ou encore Jacob Van Ruisdael. Un courant parcouru par l’idée de questionner l’harmonie entre l’Homme et la nature, trouvant dans le film un écho immédiat. Influence mise en valeur par la belle photographie signée Simon Beaufils, déjà à l’oeuvre sur Fidelio, l’odyssée d’Alice avec Ariane Labed réalisé par Lucile Bordereau autre film marin hexagonal récent.

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Copyright Alfama Films

Malgré une économie restreinte, Julien Samani affiche la volonté de créer du spectacle, transformant la contrainte en atout plus particulièrement au détour de deux morceaux de bravoure assez stupéfiants. Le premier met en scène un danger extérieur, une tempête nocturne qui s’abat sur le cargo, il concentre d’abord l’action en plans rapprochés de ses protagonistes parvenant à contenir l’enjeu à échelle humaine en se contentant de varier habilement les points de vue pour toujours préférer la suggestion au spectaculaire démonstratif. Avant de progressivement aller puiser dans une imagerie héritée du cinéma d’horreur, imprégnant l’instant de détails marquants ( couleurs rougeâtres, sang sur les cabines, bruitages réalistes, obscurité, cauchemars,… ) jusqu’à se clore sur l’une des images les plus fortes du film : un travelling démarrant sur un gros plan du visage Zico au travers du hublot devenant progressivement minuscule, seul et impuissant extirpé de l’obscurité par les éclairs s’abattant sous ses yeux. Le second morceau de bravoure, met l’équipage face à un danger inverse : en plein jour au sein d’un bateau en déliquescence, où ce dernier peut prendre feu et exploser à tout moment. Le cinéaste illustre cette menace sourde en se nourrissant du film de guerre pour invoquer des images apocalyptiques transformant le pont en véritable champ de bataille, n’hésitant pas à suspendre l’action vers une certaine sidération graphique  aux confins de l’onirisme.

Ces climax testent à échelle vitale la détermination de son protagoniste, engoncé entre un refus de la « normalité » qu’il a connu et une vision fantasmée de sa nouvelle réalité, devant ainsi prendre ses responsabilités pour trouver sa voie dans ce monde à part. Son accomplissement passera par la remise en cause de ses idéaux et l’acceptation de sa réalité pour non pas renoncer à ses rêves mais simplement mieux les appréhender… quoi qu’il lui en coute.

A propos de Vincent Nicolet

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