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Les hasards des programmations mènent parfois à d’étranges télescopages. Peu après la sortie de Moonlight dans les salles françaises et son sacre aux Oscar 2017, Les initiés débarque en France. Les deux films évoquent un énorme tabou au sein de la communauté noire, celui de l’homosexualité masculine. Seulement, à l’esthétique proprette et au style emphatique et prétentieux qui caractérisent Moonlight, John Trengove propose un traitement autrement plus âpre et frontal.

Tous les ans, Xolani se rend dans les montagnes du Cap Oriental d’Afrique du sud pour accompagner les adolescents qui passent les cérémonies rituelles. Il y retrouve Vija, un ami d’enfance avec qui il entretient une liaison. Seulement, Kwanda, jeune intellectuel, découvre leur secret et met à jour certaines vérités que Xolani ne veut pas entendre.

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Malgré ce postulat de départ, John Trengove ne réduit son film ni à une simple histoire d’amour entre deux hommes ni à un pesant discours sur la discrimination dont les homosexuels peuvent être la cible. En installant son récit autour de traditions anachroniques qui célèbrent le passage à l’âge à adulte, le cinéaste interroge sur les notions de virilité et d’identité, explore le corps social, le décortique et en fait ressortir ses jeux d’apparence. Enfin, il pose cette question essentielle en rapport avec l’orientation sexuelle : celle-ci définit-elle vraiment ce qu’est, ce que doit être un homme ?

Pour essayer de répondre à ses questions, John Trengove et ses deux co-scénaristes, Thando Mgqolozana et Malusi Bengu, excluent tout personnage féminin et situent leur intrigue dans une épaisse forêt. La mise en scène prend le contre-point de cet environnement bucolique au sein duquel John Trengove filme des étreintes violentes, des rapports de domination. Les initiés décrit comment s’effiloche le tissu social d’une communauté qui laisse apparaître l’envie, la jalousie et l’intolérance. Le CinémaScope, en opposition avec ces décors épais et obscurs, rend au métrage un côté anxiogène que renforcent de viriles empoignades ou des dialogues des plus triviaux. Dans ce milieu strictement masculin, les concours de bites s’enchaînent et celui qui le mieux montrera sa force et son courage tout en usant du langage le plus pittoresque saura s’imposer.

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Ces cérémonies d’initiation se transforment alors en arènes dans lesquelles s’invite la lutte des classes. Comme Xolani, la majeure partie des adolescents sont issus de milieux populaires alors que celui qui va remettre en cause ce bon ordre social, Kwanda, vient d’une famille plus aisé. Pour le réalisateur, la reconnaissance des différences, l’acceptation de soi passe par la culture. Il met aussi en évidence les mécanismes d’exclusion au sein d’un groupe, l’instinct grégaire qui l’anime, la nécessité de certains de devoir en faire partie et la violence que cela peut engendrer.

Une violence qui se manifeste également dans le secret, à l’abri des regards, dans la pénombre d’une maison abandonnée ou du crépuscule. Dans cette mascarade où tout le monde doit ressembler à tout le monde, les sentiments s’expriment avec impétuosité, dans une démonstration de frustration engendrée par une forme de répression sexuelle.

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John Trengove traduit cela par des personnages ambigus et une réalisation rendue aride par la durée des plans et un traitement réaliste du son. Si le cinéaste ne ressent pas le besoin de souligner ses scènes par de la musique, certains effets visuels se révèlent faciles, comme l’usage de la caméra portée pour invoquer la confusion et la colère. L’austérité de la mise en scène n’exclut cependant pas la sensualité. Par la cérémonie de la circoncision, le corps et sa représentation se présentent comme l’un des thèmes principaux du film. Territoire en mutation, à conquérir et à posséder, le corps amène tout de même quelques passages apaisés où la sensualité reprend ses droits.

Alors qu’à travers le monde des hommes se regroupent en se réclamant d’une certaine masculinité, qu’Hollywood fait plus que jamais la promotion du virilisme avec les films de Zack Snyder, John Trengove apporte une réflexion bienvenue sur les théories de genre. Œuvre bien plus complexe qu’elle ne parait au premier abord sous ses aspects de film social, Les initiés convoque également les notions de sacrifice avec un brin de mysticisme qui se manifeste sous l’aspect d’une cascade d’eau fraîche. Oscar Wilde ne l’aurait pas nié, le film de John Trengove fait le constat pessimiste d’une société gangrenée par le conformisme et les représentations sociales.

 

Les initiés
(Afrique du sud/Allemagne/France – 2017 – 88min)
Titre original : The Wound
Réalisation : John Trengove
Scénario : John Trengove, Thando Mgqolozana, Malusi Bengu
Direction de la photographie : Paul Özgür
Montage : Matthew Swanepoel
Musique : João Orecchia
Interprètes : Nakhane Touré, Bongile Mantsai, Niza Jay Ncoyini…
En salles, le 19 mars 2017.

 

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