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Ne pas trop se fier à l’énième retour d’un sujet maintes fois éprouvé : le cinéma n’est pas avare en personnages racés dont la déconstruction et la mise à nu des faiblesses s’envisagent comme une descente aux enfers. Loin de vouloir révolutionner le genre, Hyena séduit par un très juste équilibre entre des influences parfaitement digérées et le regard singulier d’un auteur à contre-courant des habitudes de son cinéma national : Hyena déroute derrière son apparente banalité. La premier atout du film de Gerard Johnson aura été d’imposer son propre monde : un Londres inhabituel et méconnaissable jusqu’à l’abstraction. Polyglotte, pluriculturelle et noyée dans une très belle photographie qui fait la part belle à ses nuits et à ses lumières, la capitale anglaise est une « ville-monde », une mégalopole transformée en enfer urbain, un territoire presque sauvage dont chaque espace – un appartement, un night-club, un commissariat – s’impose avec brutalité à un spectateur propulsé sans ménagement, « mis en boite » dans un monde sans lien et discontinu qui semble régi par le chaos. Pour les personnages, c’est un enfer de la claustration, autant d’espaces qui se soustraient aux entrées et aux sorties, qui s’exonèrent de voyages entre-eux, ce lien nécessaire qui fait cohérence, qui permettrait, éventuellement, de respirer entre deux antichambres. On ne respire pas dans Hyena, film au souffle-court et aux dents serrées. On suffoque sous la multitude des langages, l’exiguïté des lieux et les corps enchevêtrés. On vit caché avec en ligne de mire, l’espoir d’une errance nocturne dont les multiples éclats lumineux nous irisent puis nous dissolvent. Vous n’aurez pas le temps de croiser Big Ben ni le Parlement : le touriste n’est pas le bienvenu dans cet enfer que l’on suggère a peine « londonien ».

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Cette vision urbaine, associée à une peinture complexe de la nature humaine, inscrit Hyena dans la filiation de quelques grands polars néo-noirs du début des années 80. Le film, enveloppé dans un sidérant sound-design de Matt Johnson et du mythique groupe anglais des années 80 The The, en serait une très digne mise à jour et en prolonge les interrogations morales autour des thèmes de la justice, de la loi, de l’ordre et de la morale. Happés par le monde, dévorés par leurs obligations, présentés au spectateur uniquement à travers la prisme de leurs positions morales – on ne saura rien de leur vie privée… mais existe-t-elle ? –, les personnages sont par delà le bien et le mal : c’est la peinture d’une déliquescence sur laquelle Gerard Johnson pose un regard juste à travers son personnage principal, être à la lisière de ces deux mondes, passeur qui ne souhaite pas leur disparition mais espère une coexistence intelligente, sans doute dans un équilibre précaire. Personnage de tous ces mondes à la fois, Hyena est aussi le très beau portrait de cet homme en lutte et déchiré, d’un homme qui ne voulait pas la guerre : comme la Hyène, il est affamé. Sa nourriture était un idéal trop fragile pour le monde d’aujourd’hui et les nourritures de l’Enfer auront le dernier mot. Dans un tétanisant dernier plan, le film, comme suspendu, s’arrêtera à ses portes.

A propos de Benjamin Cocquenet

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