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Que reste-t-il du regard lorsqu’on est privé de la vue ? Qu’advient-il de notre perception lorsque ne subsiste que l’incertitude et le questionnement ? C’est de cet évanouissement de la réalité et de sa métamorphose dont parle Blind, à travers le destin de son héroïne aveugle.

Regarder ou être regardée ; le regard absent ou l’imaginé : Blind est d’autant plus dominé par le regard qu’il n’existe plus. Son absence – cet incommensurable vide – génère son obsession et la nécessité de récréer l’image à l’intérieur de soi. In fine ce sont ces mêmes images cérébrales qui envahissaient l’héroïne du film éponyme d’Altman lorsque sa raison défaillait. On entrevoit combien Blind, premier long métrage d’Eskil Vogt, notamment scénariste du très beau Oslo, 31 août de Joachim Trier, aurait pu donner naissance à une œuvre anxiogène côtoyant le gouffre, ce qui n’intéresse visiblement pas le cinéaste, préférant le portrait de femme et l’espace intime. Si Blind suggère combien la folie guette, à travers cette irréparable perte de repères, il privilégie plus l’inquiétude que l’épouvante ou la tragédie et opère plus un mouvement de remontée à la surface que de descente aux enfers, quitte à devenir étonnement convenu dans sa dernière partie. Il s’agira donc d’un chemin vers la réconciliation avec soi-même qui passe par l’harmonie du réel et de l’imaginaire, la réappropriation et l’apprivoisement de ses propres démons. Ingrid devient une autre elle-même en appréhendant à nouveau les autres, et l’extérieur.

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© KMBO

Nous l’observons, puisque nous, le pouvons, voyeurs complices de son propre désir d’être observée, confondant notre regard de l’autre côté de l’écran à celui de cet amant imaginaire. Blind capte à merveille cette féminité qui ne cesse de vouloir renaître. Ne plus voir engendre le désir d’être vue et désirée, d’où cette nudité qu’elle nous offre, plus que jamais soumise au fantasme. Ellen Domit Petterson se donne pleinement à son rôle de femme entraînée par le vertige de son handicap et tentant de se raccrocher à ses pulsions de vie. La vérité n’existe plus, et les autres sens, aux aguets se muent en pupilles. La mémoire du monde, le souvenir des choses, des lieux et des êtres guident Ingrid et la hantent. Ingrid compose d’autant plus avec ces fragments épars que sa nature d’écrivain l’a déjà habitué au vagabondage. Elle comble les manques par les hypothèses et le raisonnement en vase clôt, s’abîme l’esprit, dans ce travail permanent de traduction et de correspondances auditives, olfactives, tactiles. Blind n’est d’ailleurs jamais aussi bon que lorsqu’il travaille sur le silence, l’attente et les interroge. Plongée définitivement dans l’ombre, elle soupçonne son mari d’être là à l’observer silencieusement en pleine lumière. Elle n’est peut-être pas seule dans son appartement. Devine-t-elle ou fabrique-t-elle cette idée du conjoint allongé dans le lit auprès d’elle feignant l’envoi des mails professionnels pour mieux poursuivre en douce sa conversation érotique sur un site de rencontres ? La cécité devient l’éveil au mensonge, à la duplicité, à la paranoïa. Blind retranscrit subtilement cet abîme du doute dans laquelle Ingrid s’est égarée, dans lequel réalité et fantasme ont fusionné. Ingénieusement, Blind intrigue, trouble et immerge dans son dispositif sensoriel.

© KMBO

En cet état d’isolation, de renfermement sur soi, le tangible a disparu, laissant place à un espace intérieur impossible à partager, le seul qu’elle puisse voir. Blind dessine une subtile variation sur la solitude et la perte de soi. Ingrid subit un double enfermement, claustrophobie des quatre murs de son appartement et de sa boite crânienne. Le choix d’avoir fait d’elle un écrivain n’est pas fortuit. Elle prend le parti de jouer avec et d’inventer. La cécité alimente l’imagination de la femme et nourrit l’inspiration créatrice au risque de la confondre avec le réel et d’en effacer les frontières. Ce risque de l’invasion d’une fiction cannibale n’est pas si différent de celui qui guette l’écrivain de L’Heure du loup chez Bergman, anéanti par ses propres créatures, ses propres démons. Ce que Blind nous montre nous apparaît comme une preuve incontestable, avant que le cinéaste ne nous vole nos certitudes, que le changement de point de vue ne remette rétrospectivement en cause notre lecture. Blind feint donc le réel, tissant en parallèle plusieurs destins pour mieux nous égarer. Il épouse les perceptions de son héroïne, en matérialisant en images son paysage mental. Les êtres fictifs prennent vie, avec un statut tout aussi important que les êtres réels. Dans cette dimension parallèle, cette interpénétration des mondes, ils vivent pleinement la souffrance de ce que leur fait subir Ingrid, maîtresse de marionnettes. Eskil Vogt traduit ces interférences de la réalité avec une belle inventivité, lors de moments particulièrement troublants, mettant en scène cette héroïne fictive en pleine panique, se découvrant aveugle lorsque Ingrid éteint la lumière où se met la main sur les yeux.

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© KMBO

Pourtant, Blind sombre dans la facilité et devient curieusement lourd lorsqu’il traite de la sexualité et qu’il illustre les fantasmes d’Ingrid faisant vivre à la fois sa jalousie et son univers d’écrivain. Si son rapport à son propre corps paraît extrêmement juste, vision de sa propre peau, sensations sous ses propres doigts, attente de l’œil étranger, dès que la libido s’accompagne d’un partenaire, Blind glisse lentement vers l’illustration convenue de clichés érotiques éculés : mari qui chat en douce sur des sites de rencontres pour ne parler qu’en mots crus, soirées mondaines qui se terminent en partie à trois avec quelques bimbos, habillement de l’héroïne fictive en tablier de soubrette … On conçoit bien que l’héroïne s’amuse de ses propres fantasmes, mais on reste surpris de leur masculinité, de leur virilisation comme sortis du cerveau peu inventif d’un écrivain érotique de seconde zone. On ne croit plus beaucoup à ces poncifs qui finissent par voler à l’héroïne sa féminité.

Le territoire occupé par Blind est bien celui des illusions. Mais lorsqu’elles sont dévoilées en tant que telles, lorsque le doute s’évanouit, le charme est comme rompu, la magie du questionnement envolée. Dépassé ou intimidé par son propre dispositif, Eskil Vogt finit par s’en échapper à pas menus, laissant tourner à vide cette belle mécanique, nous faisant passer de l’empathie de l’intime à l’indifférence d’un exercice de style un peu vain. Aussi, les profondeurs qui s’ouvraient à lui s’échouent sur une résolution un peu fade et convenue refermant Blind sur une fin mi-clichée, mi-moraliste. Comme s’il avait tout donné déjà de son mystère, Blind s’essouffle en cours de route. Il ferme les portes, échange les belles interrogations contre des réponses limpides. Blind reste un joli objet, mais trop sage pour nous faire partager pleinement sa singularité et prolonger la beauté du mirage.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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