Contempler la violence comme les qualités principales d’une œuvre. Voilà, peut être, un plaisir douteux, voir un geste immoral (mais parfois génial) venant d’un artiste rageur. Le désir est grand chez Daniel Wolfe de filmer la fuite dans un premier temps, puis la confrontation physique et sociale pouvant mener à la mort. Une volonté équivoque et parfois incompréhensible tant le systématisme du film la pousse à son paroxysme mais une volonté profonde et indivisible. Le metteur en scène aime son sujet, la violence, et c’est bien là toute la force graphique du film.

Dans le noir profond des nuits banlieusardes brillent, outre les néons et cendres des psychoses cramées, deux âmes, deux jeunes marginaux fuyant la pesante vérité de leurs vies au travers de lâcher prises divers. Il est anglais, du West Yorkshire, elle est pakistanaise exilée. Il se terre dans son immobilité et se cache des dangers liés à la drogue qu’il consomme pour fuir son quotidien et à ceux qui la vendent. Elle tente d’échapper à son passé conservateur, à la folie patriarcale et à l’inimaginable misogynie gangrénant le décor dans lequel elle tente de vivre.

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Barbarie, tension, sang, hargne font de ce premier long au scénario foutraque une preuve de la force tangible de sa mise en scène tendue mais pourtant aérienne et toute en ambiance rappelant l’horreur et plusieurs de ses codes à elle (Surtout dans sa deuxième partie plus directe, plus brutale dans son exécution). Dans cette idée, les lignes de basses synthétisées et les suivis des personnages jusqu’au plus profond de l’obscurité mettent en exergue le talent du réalisateur pour confiner la peur dans les couleurs pop et les cadres chargés. Le noir gorgeant le moindre plan brouille les pistes et crée une forme d’abstraction troublante. Mais si l’image sombre oscille entre extrême beauté et lisibilité complexe, elle peut surcharger le film d’une omniprésente noirceur dans sa dernière partie tournant au survival nocturne. Dès l’ouverture et tout au long du film, le cadre se partage entre ténèbres et clarté dans des proportions assez peu équitables comme pour annoncer les atrocités à venir.

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Au delà de ses qualités intrinsèques de mise en scène (de mise en photographie, tout au moins), le film pâtit de la sécheresse de son écriture. Bien sûr, pas une sécheresse tendant au minimalisme, au resserrement de l’action laissant toutes les routes ouvertes à un découpage dynamique mais une sécheresse désertique. Très peu passionnant dans son premier acte, (on notera une très jolie scène de danse sans contrainte caressée par la voix énervée de Patti Smith) Catch Me Daddy se perd au milieu d’une foule de demi personnages (le seul véritablement fouillé étant l’héroïne) ayant pour unique but de démontrer une certaine vision de la fratrie Wolfe. (Le film est coécrit par le réalisateur et son frère Matthew) Celle d’une zone urbaine délaissée des hommes et de dieu, abandonnant toute humanité au profit d’une guerre clandestine sans autre finalité que d’assouvir le besoin d’ignominie des évincés d’une société martyrisée. Malgré un traitement assez différent mais tout aussi confus, un lien moral se fait possible avec le récent Dheepan de Jacques Audiard.

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Quant à la partie liant l’héroïne à son père, elle est d’un inintérêt et d’une lourdeur sans nom. Une scène appuie particulièrement cet aspect raté du métrage. L’un des truands se balade avec sa jeune enfant dans un centre commercial. Comme une forme de mise en parallèle cherchant à associer l’histoire de l’héroïne à celle de son futur poursuivant… Les préceptes scénaristiques sont appliqués mais mal maitrisés. La fin – dont il ne sera, ici, rien dévoilé – en sera d’autant plus compliquée. La relative ouverture qu’elle propose perd de son intérêt dès lors qu’il est presqu’impossible de comprendre les réelles motivations du principal intervenant.

D’une première partie, aux allures de drame social fantasmatique Wolfe ne tire d’autres choses qu’une héroïne charismatique au regard d’une incroyable intensité bientôt en proie à la peur et à ses faiblesses. Dans sa seconde moitié, il démontre une force et une efficacité de mise en scène mais perd en originalité pour parcourir les chemins maintes fois retournés du thriller british : ultra violent et peuplé d’animaux énervés éructant dans une langue anglaise incompréhensible. Jamais son scénario ne parvient à élever le film au dessus de sa pauvreté idéologique faite de « l’homme est un loup pour l’homme » et « la guerre se trouve aussi dans nos banlieues ». Mais l’image souvent inventive apporte à son univers une force visuelle prenante à défaut d’être hypnotisante.

A propos de Lucien Halflants

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