Des rues la nuit aussi animées qu’en plein jour, avec les cris des enfants qui s’amusent au lieu de dormir. Après les « 1, 2, 3 soleil ! » rieurs, un petit garçon juge l’immobilité de ses camarades, quitte à les taquiner espièglement pour forcer la chance. Puis cette surprenante question, à Frida (Laia Artigas) cette petite fille les yeux rivés aux étoiles. Une question qui n’a ordinairement pas sa place dans ce jeu : « pourquoi tu ne pleures pas ? ». Et pourtant, Frida aurait tellement l’occasion de pleurer. Déjà orpheline de père, le décès de sa mère Neus la presse à quitter Barcelone pour vivre avec la famille de son oncle Estève (David Verdaguer) au cœur de la nature des pré-Pyrénées catalans. De retour à la maison, Frida se fraye un chemin entre les cartons qui se remplissent ardemment au son de la guitare à qui on demande la chanson de Neus. À l’écart de cette agitation, la grand-mère lui fait répéter Notre Père, non pas pour accompagner son endormissement, mais afin de lui rappeler que Dieu l’aidera toujours, et lui offrir un souvenir de la première communion de sa mère, pour que cette dernière soit près d’elle dans sa nouvelle vie. Trois premières scènes qui présentent le glissement de l’enfance de Frida qui du haut de ses six ans, n’est plus tout à fait semblable à celle des autres enfants de son âge. Le temps des vacances, d’un été en 1993 à la campagne, avec un nouveau père, une nouvelle mère, une nouvelle sœur.

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Pour son premier long métrage inspiré de sa propre histoire, la réalisatrice Carla Simon Pipó suit pas à pas son actrice Laia Artigas face à ce deuil. Si Frida sait que sa mère est morte, les circonstances de sa disparition restent dans les non-dits, ouvrant la porte à son imagination toujours empreinte de mort : chaque petit détail anodin du quotidien devient le prétexte à un questionnement sur une putative mortalité. S’approcher d’une conversation autour de Neus entraîne sa fin. Tout comme ces silences éloquents, le peu de paroles sur elle quand la fillette ne questionne pas, ne l’aide en rien : si apprendre que sa mère « a fait des bêtises » engendre une confusion sans grave conséquence, les prières et les offrandes à Dieu et à la Vierge Marie si bénéfiques pour sa grand-mère elle aussi endeuillée par la perte d’un enfant, restant pour Frida sans réponse, lui font perdre l’espoir d’un éventuel retour.

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Comment prendre ses marques dans un village où la raison de sa venue a précédé son arrivée, et où certains s’étonnent ou s’inquiètent de la savoir parmi eux ? Comment apprivoiser cette nouvelle maison proche de la forêt alors que dans sa bouche « chez nous » reste l’appartement de Barcelone ? Comment appeler sa tante Marga (Bruna Cusí) « maman » ? En optant pour une approche réaliste en temps réel à hauteur d’enfant, qui épouse chacun des mouvements de sa petite héroïne, Laia Artigas permet au spectateur de découvrir en même temps que Frida ses nouveaux repères. Plutôt que de trouées oniriques ou de flash-back qui auraient brisé le ton, Neus renaît quand Frida joue à la maman avec Anna. Les jeux d’enfants innocents en apparence adoucissent l’âpreté de la vie. L’économie de dialogues, tous en nuance, traduit merveilleusement cette imperceptible adaptation de Frida par petites touches, face aux comportements de chacun, qui malgré une sincère bienveillance, se contredisent. Comme tous les enfants, elle en joue et en use pour arriver à ses fins. Leur fille de trois ans Anna (Paula Robles) a beau répéter « j’ai une nouvelle sœur » comme un mantra, l’entendre ne signifie pas l’accepter. Sous un regard froid, Frida observe, voit jusqu’où elle peut repousser les limites. Estève et Marga devront eux aussi apprendre à avoir un nouvel enfant loin d’être angélique, et pas une nièce fragilisée invitée. Avec une extrême pudeur et une infinie délicatesse, les longs plans-séquences avec les deux fillettes captent simultanément l’amour et la cruauté de l’enfance, la complicité particulière qui se crée entre les deux sœurs. Uniquement diégétiques, les quelques musiques de cette année 1993 participent à la grande justesse de ses instantanés de vie, aux tourments de l’enfance sans céder à la tentation du pathos (sans doute l’expérience intime de la réalisatrice est pour beaucoup dans ce parti pris de coller au plus près de l’essence enfantine).

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Malgré la cruauté du propos, les souffrances et les épreuves, grâce au soleil de cet été-là sur cette nature si luxuriante, aux soirs de fête au village, grâce à l’humour d’Anna, et au sourire naissant de Frida qui irradie, Été 93 réussit à ne jamais être sombre ou désespérant. Accepter de faire partie à nouveau d’une famille pour dépasser la tragédie, à moins que ce soit l’inverse ? De chaque douleur, un bonheur inespéré peut naître. A l’instar de Carla Simon Pipó parvenant à mettre en images ses vertiges du passé, cet été revêt pour la fillette la valeur de l’apprentissage : faire face à ses propres émotions, apprendre à faire confiance pour enfin mettre des mots sur ses tourments.

 

A propos de Carine TRENTEUN

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