passion

Brian De Palma – "Passion"

La vision de Passion ne manquera pas de provoquer une interrogation : quid du spectateur non intronisé dans le club De Palma? S’y retrouverait-il ? Une chose est sûre, une joyeuse errance ici, saura lui en apprendre bien davantage qu’une visite guidée là-bas, du côté du très scolaire biopic sur Hitchcock.

Cette énième relecture acharnée d’Hitchcock par de Palma est tellement réjouissante que sa Passion est contagieuse. Pas tant celle des deux héroïnes, pas assez charismatiques pour qu’une fascination quelconque soit palpable, mais la passion du cinéaste fétichiste qui cite, détourne et déconstruit Hitchcock en général et Vertigo en particulier depuis Obsession, en passant par Pulsions, Body Double
Au début du film, De Palma semble distiller de façon homéopathique les citations (enfin, une goutte d’Hitchcock = 10 gouttes de De Palma !) : hormis le chignon en spirale de Christine, il reste « raisonnable ». Au bout d’environ 1H30, il succombe à son obsession, nous livrant un splendide morceau de bravoure, où tous les garde-fous sont lâchés : super montée en crescendo dès l’enterrement avec la jumelle Clarissa (ou Christine, revenue « d’entre les morts » comme le roman éponyme de Boileau-Narcejac, adapté par Hitchcock ?), puis l’escalier en spirale évoquant celui de Soupçons, enfin, le deuxième retour de la morte ou jumelle et le climax génial où un SMS devient une arme fatale. Ce qui rend ce bouquet final émouvant, c’est la grâce qui surgit après quelques moments particulièrement maladroits : les vertigineux talons verts que portera Clarissa (ou Christine à ses propres funérailles?) sont montrés au début du film dans une peu crédible scène de défilé, parachutée là pour montrer les très hauts talons rouges que Christine offrira à Isabelle. Le Maestro a parfois la main lourde sur les indices qu’il essaime ça et là, comme un passage obligé, ne le concernant guère, préférant se concentrer sur la prolifération des images via les smartphones, Skype, écrans plasma géants et autres caméras télésurveillances… tous les moyens sont bons pour que règne le culte de l’image.
La présupposée « passion » qui unit et oppose Christine et Isabelle est elle aussi, pataude, pour le meilleur et pour le pire. Soit, Isabelle, brune brillante, usant de ses compétences et son inventivité pour grimper les échelons de sa boîte de pub, alors que sa patronne, la blonde et glamour Christine se sert de ses charmes, aimantée par un goût du pouvoir effréné. Petit hic : celle disant d’Isabelle « C’est ma marionnette » est fade, l’élève dépassera largement la maîtresse, non seulement dans ce monde cruel des affaires, mais aussi dans l’incarnation des deux rôles. Autant Noomi Rapace (Isabelle) sait traduire les ambivalences et le trouble de son personnage pour mieux nous induire en erreur, autant la blonde Rachel McAdams minaude de façon trop explicite, trop lisse pour être ambiguë. Avec ses tailleurs, ses tenues néo-fifties et son chignon spirale, elle incarne de façon outrancière non pas le fantasme d’Isabelle, mais la vision post-Hitchcockienne de De Palma, une sorte de Kim Novak discount. Ce qui est à la fois la grandeur et une des limites du film.
Autre élément qui peut charmer ou irriter, c’est suivant l’amour qu’on porte à Brian : une nouvelle fois, il se recycle lui-même. Ainsi le split-screen si cher au cinéaste s’invite tout le long de la scène de meurtre, nous suggérant qu’Isabelle aurait bien assisté à la représentation de « L’après-midi d’un faune », pendant que Christine se fait assassiner. Puisque De Palma appelle la comparaison en se citant lui-même, on n’est plus dans la virtuosité de la scène de meurtre de Sisters, mais plutôt dans un clin d’œil un peu cheap, comme si, de même que McAdams est un clône bon marché de Novak, le split-screen 2.0 de De Palma n’égalait plus ceux de ses propres films des années 70, 80 ? Il rebondit habilement dans une série de rêves enchâssés, troublants et efficaces si l’on accepte ce jeu de simulacres permanents comme je l’ai fait, me laissant porter par un vrai plaisir de spectatrice nonobstant les bémols.
Il y a des moments (involontairement ?) franchement drôles et surtout, jouissifs : les femmes fatales qui brandissent leurs Mac comme des armes ; les artifices de séduction pas du tout subtils de Christine ; tous ces jeux sur l’image, dont la caméra « assphone » est l’apothéose. Enfin et surtout, la première fois que l’on comprend vraiment dans quel pays on se trouve (hormis la plaque « Koch Communication » et deux bribes de phrases de businessmen, entrevus dans l’ascenseur) c’est lorsque Isabelle est jetée en prison. Là, avec les matrones en uniformes «Justiz » qui la maltraitent et le flic à la Derrick qui l’accule, on est presque dans de la nazisploitation !
Et pourtant, ce système narratif gigogne du « qui-manipule-qui ? » et ce jeu de masques démesurés marche, nous tient en haleine dans une délectation de spectateur et de cinéphile. D’aucuns pourront, soit préférer les «originaux» : Body Double, Pulsions…, soit plonger dans la « suspension of disbelief » et récuser les excès du film. Dommage : ils ne se laisseront pas faire comme une fille saoule, ravie d’être grisée par ce cocktail bien frappé, un peu chargé, mais irrésistible. A condition de ne pas refouler son âme de midinette tordue, une autre façon de se déclarer adepte du cinéaste maniériste?

A propos de Xanaé BOVE

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