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Entre les frontières pourrait être une excellente illustration de l’adage d’Oscar Wilde : « Si vous mettait un masque à un homme, il vous dira la vérité. » En le suivant, le réalisateur Avi Mograbi et le metteur en scène de théâtre Chen Alon partent à la rencontre des demandeurs d’asile africains détenus par l’État d’Israël. Les deux hommes créent un atelier inspiré du « Théâtre de l’opprimé », ce dispositif qui donne la parole aux populations marginalisées, pour interroger le statut de réfugié.

Dans le camp de Holot, prison à ciel ouvert située en plein désert du Néguev, en Israël, ces demandeurs d’asile attendent une amélioration de leur situation dans de déplorables conditions de détentions et tournent en rond. Sous la direction de Chen Alon, ils racontent leurs expériences, le pourquoi de leur départ du pays d’origine, leur arrivée en Israël, comment ils ont été traités…

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Pour son huitième long-métrage documentaire, Avi Mograbi délaisse le sarcasme et l’ironie qui faisaient l’essentiel de ses films précédents et adopte une forme moins élaborée. Alors que dans ses œuvres antérieures, le cinéaste mélangeait documentaire et fiction, en incarnant lui-même plusieurs rôles, entre humour et colère, Entre les frontières pâtit un peu d’un manque d’ambition sur la forme. Malgré un format cinémascope, le film s’apparente plus à de la captation de spectacle, l’essentiel du travail de mise en scène s’étant fait au montage afin de rendre une progression, une logique dans les récits des demandeurs d’asile. Avi Mograbi et Chen Alon varient les décors et donnent ainsi une autre dimension à chaque scène jouée. Avec les acteurs, ils investissent une usine désaffectée, répètent dans l’espace exigu de bureaux. Contrainte du moment ou improvisation ? Peu importe, cela donne à chaque répétition un aspect libre, la parole se relâchant au fur et à mesure que chacun des comédiens amateurs rentre dans son personnage.

Dans les mises en scène, se mêlent demandeurs d’asile et Israeliens qui se donnent la réplique soit en jouant leur propre rôle ou en usant du contre-emploi. Un jeu qui rend l’empathie plus facile, plus palpable pour chacune des personnes en présence. À travers ces scènes, Avi Mograbi met en avant le processus de création, en gardant les ratés, les questionnements de certains des comédiens. Seulement, avec ce film, Avi Mograbi semble s’être assagi, se montre moins virulent dans son désir de dénoncer par une forme outrancière, libre et parfois folle. En plus de l’aspect peu cinématographique du métrage, celui-ci tend à se montrer malheureusement répétitif et monotone. Le fond, toujours insoumis, prend le pas sur la forme alors que les deux s’accordaient parfaitement dans ses précédents films.

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Les détenus qui sont libres de leurs mouvements, mais doivent tout de même répondre trois fois par jour à l’appel révèle le grand paradoxe de cette réglementation. Avi Mograbi met en évidence ce simulacre de liberté par l’utilisation du format large avec lequel il enferme les détenus pourtant émancipés en racontant leur histoire. La majeure partie des séquences sont tournées dans des endroits plus ou moins clos, plus ou moins spacieux. Ou alors, un prisonnier qui raconte les conditions précaires de la vie quotidienne dans le camp est filmé à travers un grillage.

Ainsi, Avi Mograbi dénonce l’hypocrisie que peut-être une démocratie, système qui porte de toute façon sa fin en soi : un parti anti-démocratique peut alors s’exprimer et faire valoir ses idées au même titre que les autres. Entre les frontières démontre comment une terre d’accueil peut se replier sur elle-même, mettre l’autre à l’écart, en étant gangrenée par des idées d’extrême-droite. Le film de Avi Mograbi n’évoque pas uniquement Israël et les dérives de son gouvernement, mais aussi une idéologie identitaire et nationaliste qui se répand de plus en plus dans les différents pays du monde. À quelques jours de l’investiture de Donald Trump à la présidence des États-Unis, Entre les frontières fait figure, malgré ses défauts, de documentaire essentiel sur la perception de l’autre ainsi que sur la place nécessaire de l’art pour l’émancipation de chacun.

Entre les frontières

(Israël/France – 84min – 2016)

Titre original : Bein gderot

Réalisation : Avi Mograbi, avec la collaboration artistique de Chen Alon et Philippe Bellaïche

Direction de la photographie : Philippe Bellaïche

Montage : Avi Mograbi

Musique : Noam Enbar

En salles, le 11 janvier 2017.

A propos de Thomas Roland

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