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Andrew Niccol – « Good Kill »

Après un détour du côté de la littérature « Young Adult » avec Les âmes vagabondes, Andrew Niccol revient aux sujets épineux et éthiques qui semblent plus proches de la sensibilité qu’on lui connaît. Si Time Out versait dans une légèreté et une optique divertissante sur un sujet très politique, Good Kill aborde la thématique brûlante des drones dans une perspective nettement plus grave qui pourrait être une manière de renouer avec la dimension mélodramatique de ce qui reste son plus beau film, Gattaca. Manqué?

Ce n’est peut-être pas une coïncidence. Tommy Egan, le pilote officier interprété par Ethan Hawke donne clairement le sentiment d’être une sorte de prolongement de Vincent, le héros interprété par le même acteur dans le film de 1998. Un Vincent qui parvenu à son rêve serait contraint de redescendre sur terre pour s’enliser dans une vaste parodie de ce qu’il a réussi à conquérir, le transformant ainsi à nouveau en anonyme contraint à la frustration… Vincent devenant ainsi cette fois in-fine, avec ironie, le Jérôme (Jude Law) cloué sur chaise roulante. Tommy va partager le même destin dépressif (même si le signe extérieur de sa paralysie tient plutôt ici de la divine bouteille).

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Ethan Hawke, Bruce Greenwood et Zoë Kravitz

Lors de l’une de ses rares échappées onirique, Good Kill figure ainsi une scène de rêverie en avion de chasse s’achevant sur un franchissement du mur du son qui ramène clairement l’étoffe des héros à un temps révolu. La science-fiction de 1998 qui laissait encore place à l’espoir et au dépassement doit 17 ans plus tard porter un regard angoissé vers ces vastes caissons de simulation, où la perspective de l’envol sera bientôt amenée à n’être qu’un vaste souvenir. Alors bien évidemment, l’échappée s’éloignant du « meilleur des mondes » et ramenant la science à sa dimension de rêve laisse ici la place à une nostalgie / mélancolie militaire qui a tout pour partir en vrille. On évoque une capacité d’agir directement et un patriotisme guerrier qui se serait vécu (autrefois)  pleinement dans les airs et « sur le terrain » :  le conflit guerrier originel faisait mal, était nourri de de sensations forte, et donnait l’illusion d’avoir un sens. Dans sa superette, avec sa veste de cuir, Tommy n’a plus l’air que d’une vieille relique en pleine crise existentielle…

Situé dans un passé immédiat (peu avant la mort de Ben Laden, dans une latence post-11 septembre qui rappellera Zero Dark Thirty), sur une base militaire adjacente à la fois de Las Vegas et d’un vaste surbub, Andrew Niccol livre paradoxalement avec Good Kill un condensé des mondes utopiques aseptisés qu’il a développé dans Gattaca, The Truman Show et en partie Time Out . Ce film du « présent » se distingue ainsi de Lord of War et de S1mone (avec lequel il partage pourtant ce thème de la virtualité), tant il est dénué de la dimension ouvertement satirique de ses deux cousins, d’humour réel malgré l’outrance de sa représentation : le film puise plutôt dans la mélancolie et le romantisme présent dans ses univers plus fantasmagoriques.

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La guerre et le jeu vidéo, on aura le temps de comprendre qu’ily a des liaisons dangereuses…

Good Kill n’est effectivement pas un film très âpre, puisqu’il condamne son spectateur au spectacle d’une guerre digitale, l’obligeant à contempler des écrans pendant près de deux heures. Celà offre à la fois des images troublantes de guerre « propre », des juxtapositions silencieuses de plans aériens « des deux mondes » parfois pertinents, poétiques même quand il s’agit de faire le guet à distance pour un groupe de soldats assurant leurs heures de repos… Mais le film souffre clairement de son enfermement dans l’artificialité, qui plus que dans d’autres œuvres du cinéaste vire à l’écœurement. Malgré un travail intéressant dès le générique sur la variété des gros plans en contrechamp des écrans, l’espace parait limité à une notion d’artefact permanent qui prend forcément un peu en otage le spectateur. On se rend compte en particulier qu’on a sans doute échappé dans Truman Show à une représentation très ampoulée et démonstrative des suburbs : January Jones, échappée de Mad Men, peine un peu dans le premier degrés absolu de son personnage de Desperate Housewife, tout droit sorti d’une toile d’Edward Hopper. Niccol se perd sans doute aussi dans son portrait d’une vie de famille et de couple en décomposition, où plane le spectre du religieux.

L’une des tares du film est sans doute son étalement sans nuances de ses métaphores (en particulier dans l’exposition), que ce soit au niveau des images, du montage ou des dialogues, notamment le parallèle permanent mais basique avec les jeux vidéo. Autre soucis, ce portrait compassionnel d’un monde militaire en crise, compréhensif envers une armée qui serait avant tout « dévoyée » par l’emprise des services de renseignement. Même les personnages les plus bornés et possiblement antipathiques se voient passés le baume du traumatisme national, offrant un guerrier toujours valeureux d’être confronté au « sale boulot » décuplé. L’officier en chef interprété par Bruce Greenwood, résigné à cette boucle absurde et sans fin, offre des propos fatalistes presque attachants.

Enfin on pourra regretter tout simplement que la mise à nue par l’image des scènes de guerre ne soit pas pleinement exploitée par Good Kill, qui peine à distinguer parfois ce que lui apporte ces images à plat des « dommages collatéraux ». Le film joue certes parfois habilement dans la mise en scène de ce délai de quelques secondes entre la décision de lancer un tir, et l’arrivée inopinée d’un élément imprévu dans le champs (de la « cible »… ou du « plan »), mais cet élément devient répétitif et le cinéaste ne semble pas finalement véritablement interroger la torpeur vaguement fascinante de ces nouvelles images de guerre, la complexité potentielle au-delà de l’aplanissement.

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Ethan Hawke et January Jones

Attentions, révélations sur l’intrigue.

Andrew Niccol finit même par s’enliser dans une perspective « Death Wish » étonnante : confronté au spectacle d’un viol récurrent sur lequel il n’a pas instruction d’intervenir (tandis que d’un d’autre côté il exécute « avec proportionnalité » des dizaines de civils innocents pour atteindre une cible), Tommy finit par craquer en guise de rédemption et prend le risque de s’isoler pour jouer au justicier à distance (l’enfermement volontaire du héros dans le container lors de ce final fera même penser vaguement à un très récent enfermement de pilote au sein d’un cockpit…). Le film joue alors sur deux registres, impliquant le spectateur dans deux émotions contradictoires successivement: d’un côté il laisse un moment croire à l’ironie cruelle (tuer par accident la victime avec son bourreau), sorte de retournement contre cette intervention du 3eme œil, contre celui qui ce sera pris pour « Dieu » , renvoyant aussi le drone à sa faiblesse… de l’autre il offre au final au personnage principal une sorte de « miracle » sur petit écran, et la certitude d’une action juste menée au sein de l’absurde, se lavant la conscience et permettant une renaissance possible. Le drone devenant aussi par la, même maladroitement, une arme légitime.

Même scotché à terre, Tommy saura repartir « on the road » pour avoir sa seconde chance : en Amérique il reste la route… Et là-dessus le regard de Niccol laisse difficilement deviner humour ou distanciation : la conclusion est extrêmement convenue dans ce cadre politique, l’œuvre débouchant sur une énième fuite (ou retour) vers les fondamentaux d’une americana, ici travestie et déçue, mais jamais remise en question.

Au cinéma depuis le 22 avril 2015

Réalisation et scénario : Andrew Niccol. Avec Ethan Hawke, Bruce Greewnood, January Jones, Zoë Kravitz… Musique : Christophe Beck. Photographie : Amir Mokri. 102 minutes.

Photos : droits réservés.

A propos de Guillaume BRYON

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