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Nederland sniper

Si certains ont découvert son cinéma à l’occasion du raout cannois de Borgman, Alex Van Warmerdam est depuis belle lurette édité en dvd par E.D distribution ou diffusé sur Arte dès les années 90. Mais grâce à cette sélection en compétition officielle, il atteignait un plus large public avec une forme proche de la farce et baignée de cette cruauté propre à notre époque. Pourtant, c’est moins de la férocité que de la mise en jeu de héros empêtrés dans des situations anormales ou inextricables, et bien souvent du non-dit et de la contemplation de son environnement le plus immédiat, que le cinéaste néerlandais puise sa singularité et l’essence de sa philosophie.

Dans Les habitants, sans doute son meilleur film, la réalité filtrée à travers le rideau des troncs de résineux laissait déjà poindre cet imaginaire noir et précieux qui répondait au foyer clos sur lui-même par un champ ouvert sur les fantasmes les plus tordus. Le motif s’inverse dans La peau de Bax. La ligne d’horizon y est troublée par l’ondulation de la crête d’une masse mouvante de roseaux et par la brume estivale qui monte du marais. Un lieu emblématique pour un pays dont bien des terres furent gagnées sur les eaux, sans que pour autant sa population ne gagne elle en civilisation. Comme toujours ambivalent, Van Warmerdam taille la route sur la frontière poreuse entre sauvagerie et humanité, instinct prédateur et civilité. A travers un jeu cynique et dangereux, deux figures paternelles opposées vont s’affronter. Un bon père de famille à l’allure de cadre rangé, Schneider, est commandité par un certain Mertens pour éliminer le dénommé Bax. ll ignore cependant qu’un contrat idoine court sur sa tête. Redoublant ainsi son élément déclencheur, le scénario se voit boosté par cette dramaturgie en miroir. Non sans ironie car les accusant tous deux d’infanticide, un détail moins innocent qu’il n’en a l’air dans un film qui tourne autour de leurs rapports familiaux respectifs. Ainsi au fur et à mesure d’un enchaînement regrettable de circonstances plus ou moins vrillées par des personnages aux relations elles-mêmes biaisées, ceux-ci ne vont avoir de cesse de lutter contre ce programme funeste… Si le cinéaste interprète lui-même le personnage de Ramon Bax, écrivain alcoolique et adepte de tous les paradis artificiels ou presque, embourbé à la fois dans une guerre des sexes et un conflit de générations (cocaïne contre musli ), il serait plus proche de par sa position démiurgique du maître de jeu Mertens, auteur d’un deus ex machina que le cinéaste se plaît à ne pas justifier.

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Leurs échauffourées sont délimitées par une contrée originaire, mi végétale mi aquatique. Une matière tant visuelle que sonore qui laisse une impression profonde en chaque spectateur. De ce poumon verdoyant émergent les plus beaux plans du film, peut-être parce que l’homme y devient une incongruité et ce jusqu’à son habitat. Après tout, il s’agit d’une zone protégée où l’homme n’a pas sa place ainsi que le répète un garde forestier borné. De fait, le tournage s’est vu compliqué par le terrible Rossignol des rivières, l’hôte de ces lieux qui voyait d’un mauvais œil le débarquement d’une équipe de cinéma et l’a souvent empêchée de tourner par ses visites fugitives mais intempestives ! Le cadre de La peau de Bax dessine un univers bien typé et hautement métaphorique dont est exclue toute autre espèce animale – à l’instar de la forêt des Habitants -, comme si ces hommes qui y pataugent avec un formidable appétit avaient déjà tout dévoré. L’humain face au milieu naturel, un Ramon, une paire de femmes et quelques « indiens » comme au bon vieux temps du western. Ce morceau de terre et d’eau va être le cadre idéal d’une chasse sanglante, comme le furent par le passé les marais, étangs ou deltas de L’étang tragique (Renoir), du Sans retour de Walter Hill, d’Onibaba (Shindo) ou du Delta de Kornél Mundruczo et bien d’autres. Sans atteindre la beauté formelle des sus cités, le hollandais trouve un traitement bien à lui pour inscrire dans le décor son duel de snipers. La photographie blanchâtre de Tom Erisman, son chef opérateur habituel, recouvre tout jusqu’à éteindre la vie dans les zones portuaires. Halo lumineux qui agit comme un lavis sur les quelques couleurs encore vivaces : le rouge sang d’un grand-père poignardé à mort par un petit chaperon blond, plus tard décliné en rose fuchsia sur le sweat-shirt d’une prostituée embarquée malgré elle dans ces règlements de comptes virils et imbéciles. Et bien entendu, sur le vert tendre des roseaux qui bordent douillettement le marécage plus profond et sauvage. Un fond diaphane qui rappelle la page blanche, celle où s’initie tout nouveau film, ce « grand vide, un vide blanc et pur »1 que semble chérir le cinéaste. Les maisons et intérieurs restent dans le même ton mais sans que le film ne bascule dans l’observation clinique de rapports de couple ou de paternité en pleine déliquescence. Peut-être grâce à l’importance accordée aux positions des protagonistes dans le plan par un langage burlesque issu du muet, qui a toujours irrigué les créations d’Alex Van Warmerdam et se diffuse ici subrepticement.

La structure de Borgman se voit inversée. Le récit, limité à une seule journée d’été, effectue une boucle depuis le domicile de Schneider, ce cocon qui isole la cellule familiale d’un monde brutal maintenu à l’extérieur des murs, ceux là mêmes qui n’empêchaient plus ce Boudu débusqué sous la mousse de s’incruster. Paradoxalement, le marais n’offre pas la liberté. Juste l’illusion d’une libération des instincts en lieu et place de l’inspiration et de l’isolement nécessaires à l’écrivain comme au tueur professionnel méticuleux. Comme toujours, les personnages du hollandais dérangent. La palme pour Gérard, ce grand-père XXL, grand méchant loup tout de blanc vêtu, adepte du speed et des jeunes filles, jusqu’à sa propre descendance. Le décalage est accru par le faciès bonhomme et la nonchalance – toute relative ! – d’Henri Garcin, acteur fétiche de l’Auteur, dont le visage est un livre ouvert sur les émotions contradictoires qui y poussent comme les herbes folles. Quant à sa moitié, elle n’aurait pu être plus dépareillée : une blonde un peu gourdasse encore adolescente mais toujours plus affriolante que la prostituée – Annette Malherbe, épouse du réalisateur – au look de ménagère batave ! La galerie de portraits est subtile, inédite, un poil trop fournie pour un faux huis-clos jouant au maximum avec les espaces des uns et des autres ( l’amante et son Jules, de loin les personnages les moins utiles ).

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D’autant qu’au départ, Van Warmerdam ne se départit pas d’une certaine efficacité avec des transitions abruptes, caractéristiques de son montage elliptique, qui bousculent le confort de la narration. Comme avec ce détour urbain imprévu où Schneider sauve une femme d’accès sadiques qui n’interfèrent que trop avec l’organisation réglée du tueur. Une scène de caractérisation qui révèle de facto une position morale tout en instaurant un nouveau rapport de domination dont la prostituée sera plus tard la victime malheureuse. La violence contamine tout aussi vite les lieux résidentiels et anodins au cours d’une cascade de petits accidents, dont celui de Mertens qui fait déraper l’intrigue et se terminera en chute de slapstick. A l’image de cette végétation qui a envahis les bungalows abandonnés. Ces pièces ouvertes à tous les vents deviennent des chambres de belle au bois dormant abritant moult secrets dont seule la progéniture de Ramon, Francisca, semble détenir la clé. Cette fille si effacée, interprétée par la fascinante Maria Kraakman, se révèle dans le conflit, personnalité fragmentée dont chaque facette reflète la projection des peurs ou des désirs de ceux qui l’entourent. C’est aussi la seule figure à laisser entrevoir des aspérités, car suffisamment complexe pour survivre et évoluer en ce monde pétri de pulsions. Jusqu’à ce portrait final désarmant en Eve offerte au bourreau, nu moins sensuel que livré à la granulosité numérique avec toute sa splendeur mais aussi tous ses plis et ridules. Une composition que ne renieraient ni Magritte ni Delvaux ( La visite, La forêt ) mais aussi toute l’école flamande classique que l’on retrouvait dans les portraits d’un autre cinéaste batave, Jos Stelling, chez qui la lumière creuse aussi les visages et sculpte les interrogations dans le même rayon. Néanmoins, c’est moins son passé d’étudiant aux Beaux-arts que cette manie qu’entretient Van Warmerdam d’écrire des personnages en relation avec leur espace qui met en adéquation au fil d’un parcours sinueux, ces chambres d’amours déçus et le subconscient de combattants hors normes.

« L’approche ludique du cinéma de Van Warmerdam peut être vue comme une réponse à la stricte tradition calviniste… »2

L’auteur néerlandais a toujours le réflexe de ponctuer ses affrontements par des gags mi figues-mi raisins, consacrant en signature le dérèglement de l’intrigue, puis de tous les secteurs du récit. De créer des décors intérieurs aux motifs organiques ou signifiants, ici en particulier dans le bureau si propre et lisse de Mertens qui devient l’excroissance de son cerveau malade. Les chausses-trappes sont légion dans l’esprit fantaisiste du Franju de Nuits rouges, un entrepôt déguisé en planque recèle une boite à outils dont le double fond contient une collection de moustaches pour agents secrets ! Un lieu de passage qui n’agit pas seulement en mode comique et gentiment surréaliste mais surtout comme un symptôme de l’humanisme latent du héros. L’humour pince sans-rire éclaire une froideur distanciée dans cette première partie avant qu’une vraie mélancolie n’entraîne Schneider vers des voies moins orthodoxes. Non sans ricanement intérieur et une pointe de douleur, le cinéaste met à mort son double de fiction – il est lui même écrivain, poète, auteur et metteur en scène de théâtre et on lui doit également l’excellente musique du film -, cet artiste égoïste et toxicomane, pour mieux faire gravir au fonctionnaire de la mort un échelon vers la conscience. Le cinéaste délivre un plaidoyer pour la famille, aussi effrayante soit-elle en nid douillet régenté par cet optimisme conjugal inébranlable, pourtant basé sur un mensonge ontologique et qui tranche avec le bordel nauséeux de celle de Bax. Logique car depuis 20 ans, c’est avec sa tribu qu’Alex Van Warmerdam met en chantier toutes ses œuvres. Alors l’espace aseptisé, potentiellement mortifère mais sécurisant, s’élève en rempart contre le mal qui se répand dans son univers comme une traînée de poudre.

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« En fait, je m’efforce à chaque fois de faire quelque chose de radicalement différent. Mais je passe mon temps à échouer ! »3

Grand prix Nouveau genre à la dernière édition de l’Etrange festival, La peau de Bax est un thriller moins paradoxal que lucide, buissonnier, où le danger s’incarne dans un clapotis et la tension monte comme une onde sur le marais. Un rythme sans doute trop apathique pour le grand public malgré un opus plus bavard qu’à l’accoutumée – toutes proportions gardées ! -, mais qui n’atteint donc pas tout à fait la légèreté du projet initial, un « exercice de style, une étude de la lumière, de l’espace, de l’eau, du roseau »,1 quand bien même ils sont présents dans toutes les lignes qui structurent le plan. Un film blanc là où d’autres font des marches blanches. Si des flots d’amertume et de regrets ne cessent de remonter à la surface comme les clochards enfouis de Borgman, ils se coulent heureusement dans le moule du film d’action improbable, un ultime chapitre démontrant au passage le potentiel absurde du genre tout entier. Du peintre, sa toile et son pinceau, au tireur embusqué, étalé dans les feuillages pour jouir dans sa lunette de l’objet de son attente, une même action mais deux approches et deux outils. L’arbitraire du récit et de la morale face à la liberté créatrice. Deux modes de vie toujours en opposition chez ce hollandais cinglant et qui s’annihilent en un rire de plus en plus étranglé, sans qu’on ne puisse jamais trouver le réconfort d’un vainqueur ou d’un message limpide et rassurant. Ce parallèle qui trouve in extremis un équilibre précaire achève de consacrer Schneider comme le nettoyeur d’un inconscient familial encombré et le cinéaste comme l’explorateur des âmes d’un pays bien trop civilisé pour être honnête.

 

 

 

1 : interview avec l’auteur, in Dossier de presse.
2 : Peter Verstraten, Middle-of-the-Road Absurdism: The Cinema of Dutch Director Alex van Warmerdam, Senses of cinema, mars 2014
href= »http://sensesofcinema.com/2014/feature-articles/middle-of-the-road-absurdism-the-cinema-of-dutch-director-alex-van-warmerdam/ »>http://sensesofcinema.com/2014/feature-articles/middle-of-the-road-absurdism-the-cinema-of-dutch-director-alex-van-warmerdam/
3 : Alex Van Warmerdam: «C’est trop facile de se plaindre aux Pays-Bas», entretien avec Julien Gester, Libération, 19/11/2013

Le film est passé en avant-première dans le cadre de La Nuit du polar Néerlandais, le 30 octobre au Reflet Médicis lors d’une des indispensables soirées ciné-club organisées par l’Institut Néerlandais.

A propos de Pierre Audebert

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