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Un éclairage majeur sur l’œuvre de Paul Vecchiali, rendue à nouveau disponible en DVD grâce à l’éditeur Shellac. Et on le redit : Vecchiali est un réalisateur majeur qui a su s’écrire une voie en marge des vagues et des modes, en rendant hommage à ses « maîtres » cinéastes (Mizoguchi, Grémillon, Ophuls, Bresson), à ses idoles actrices (Darrieux, Presle, Dora Doll, Germaine de France…), et enfin, en fédérant sa propre troupe, des acteurs aussi singuliers qu’exceptionnels, pour lesquels il écrivit des personnages puissants (parmi eux : Surgère, Saviange, Silberg, Bouvet, Delahaye, et l’inoubliable Jean-Louis Rolland). Entre ces titres-ci et les dvd-livres sortis précédemment chez la Traverse/les éditions de l’Œil, c’est une douzaine de films qui sont désormais accessibles dans des éditions de qualité, pour dessiner la silhouette certes incomplète mais solidement jalonnée d’une filmographie aventureuse.

Le réalisateur Paul Vecchiali s’était « absenté » des écrans de cinéma depuis « A vot’ bon cœur » en 2003, le dernier de ses films distribué en salles. La sortie cinéma de « Nuits blanches sur la jetée » fin 2014, puis une rétrospective de huit films en 2015, ont permis de redécouvrir une partie de l’œuvre, effaçant l’interlude d’une longue décade, parenthèse « secrète » mais créative, dont on découvrira un jour, on l’espère, l’ensemble des films. En attendant la sortie l’année prochaine de son nouveau long-métrage, « C’est l’amour », toujours produit par Shellac, on peut désormais revoir en dvd, en édition individuelle ou en deux coffrets de quatre films, une poignée d’opus majeurs : « L’étrangleur », « Femmes femmes », « Corps à cœur », « Once More » et « En Haut des Marches » ; et tout autant, d’autres films moins célébrés ou plus rares, comme « Rosa la rose, fille publique », « Change pas de main » ou « Le Café des Jules ». Entrer dans l’œuvre de Vecchiali, c’est se plonger dans les méandres individuels, le jeu passionné des affects et du désir, naviguer entre la lucidité et l’irrationnel, loin d’un naturalisme de convention, dans une grande franchise de ton et d’émotions, le geste cinématographique et l’écriture bien affirmés face à soi. Contrairement à d’autres réalisateurs qui cultivent une signature ou un univers familier répétés d’un film sur l’autre, Vecchiali n’est jamais où on l’attend, et encore moins réductible à une manière assignable. Chaque film est un projet ouvert, une remise à plat des acquis ; une recherche inédite de ton, de forme et de personnages. Toujours là et ailleurs : l’œuvre est un mouvement perpétuel qui rend la filmographie passionnante. « Nuits Blanches… », son dernier film, édité lui aussi en dvd, perpétue cet élan, avec ce mélange frappant de fraîcheur et de rigueur qui font la marque, plus que tout autre trait, du cinéaste.

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Sans qu’il ait de matrice directe dans la filmographie passée du réalisateur, « Nuits Blanches sur la jetée », double adaptation de Dostoïevski (le nouvelle éponyme et à sa suite « Carnets du sous-sol », réunies dans un même volume dans certaines éditions de poche) s’inscrit dans la lignée des films semi-oniriques et fantasmatiques de l’auteur, où la représentation rêvée (yeux ouverts) par le protagoniste principal (en l’occurrence Fedor, homonyme du romancier russe, interprété par l’acteur Pascal Cervo), investit tout l’écran, sans plus de partage avec la réalité des faits, devenue insaisissable. Ce principe de contamination imaginaire revient dans les films de rêveurs ou de rêveuses du cinéaste : la jeune cousette des « Ruses du Diables », le tueur candide de « L’étrangleur » ou bien les deux actrices sur le retour de « Femmes femmes ». Chez Vecchiali, la vie est souvent une représentation en partie projetée, mais celle-ci n’est pas claironnée comme une grossière mise en abyme du cinéma ou du théâtre. Elle est « dialectisée », équivoque, fondue sans aucun code visuel ou sonore pour mettre en alerte le spectateur… Cet onirisme, qui fait de Natacha (Astrid Adverbe) la créature et la poupée de Fedor, un être possiblement fictif, associé au souci très précis du texte (une constante chez Vecchiali), et à l’économie des lieux (un décor unique très habilement investi, sans aucun statisme) a pu faire croire et dire (à tort) qu’il s’agissait d’un film « théâtral ». Bien évidemment, ce qui fait le charme de « Nuits Blanches… » et ravit aujourd’hui les anciens admirateurs qui avaient peut-être perdu de vue le réalisateur durant la dernière décade, vient justement du fait que tout ce que l’on voit dans le film n’est que cinéma : un travail incessant du cadre, du champ et de ses sorties, des arrière-fonds, du point et du flou, et même du son qui dramatise l’espace, le distord ou le « ouate ». « Nuits Blanches… » est à ce titre une sorte de « super-exercice » de cinéma, mais son formalisme n’est jamais scolaire. Bien au contraire, la rigueur et l’espièglerie s’y conjuguent en défiant l’anticipation du spectateur, sans compter évidemment le travail remarquable des deux acteurs…

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Making-of de Nuits Blanches…  –  Philippe Bottiglione et Eric Rozier (responsable son avec Francis Bonfanti)

L’édition DVD comprend un make-of du film en bonus, réalisé par Wladimir Zalesski, certes assez anecdotique – ce sont davantage les conditions quasi « familiales » de tournage et les amitiés qui y sont célébrées –, mais qui a le mérite de montrer cette toute petite économie artisanale dans laquelle le cinéaste fait ses films, sans que cela amoindrisse réellement sa créativité. On sait que Vecchiali a toujours défendu, pour lui-même et pour les autres (ses amis réalisateurs du temps de Diagonale), une juste économie de tournage (mais pas un « arte povera » pour autant), refusant la dépense inutile, au profit du pragmatisme et de l’inventivité. Le documentaire nous donne à voir notamment les inventions d’Antoine Bonfanti (l’ingénieur du son de Vecchiali jusqu’à son décès), commentées par Francis son fils, et le chef opérateur Philippe Bottiglione, en particulier cet invraisemblable système de charriot et rails de travelling, assemblage de tubes PVC très léger, dont on serait loin de soupçonner la matérialité au regard des images produites…

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Jacques Perrin et Jacqueline Danno dans L’étrangleur

Les films de la Rétrospective, qui couvrent la période de Diagonale, de 1972 à 1979 pour la partie 1, de 1983 à 1989 pour la partie 2, sont disponibles en coffret ou individuellement, et ne comportent pas de boni vidéo. Ce parti pris de sobriété mise sur les films seuls et évite l’expansion habituelle de suppléments, plus ou moins judicieux, qui tendent parfois à nous divertir de l’objet principal. En revanche les deux coffrets contiennent un livret critique mettant en perspective deux réceptions pour chacun des huit films : un regard contemporain (Axelle Ropert, Matthieu Macheret, Jean Charles Fitoussi, Sandrine Rinaldi…) en dialogue avec une critique d’époque (Jacques Siclier, Michel Boujut, Gérard Lefort, Pierre Murat…), et entrecoupé par quelques documents et témoignages. On y trouvera également l’un des rares documentaires consacrés au cinéaste « Qui êtes-vous Paul Vecchiali ? » de Jérôme Reybaud, un exercice de portrait intime comme l’indique le titre, qui retrace la construction du cinéaste et son parcours de « cinéphage » (amoureux des vedettes et du « cinoche » d’abord) à cinéphile (avec la découverte du cinéma comme écriture de plans et de films, via la pratique des débats publics dans les ciné-clubs, pour le dire très vite).

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Qui êtes-vous… ?  Les carnets de jeunesse pré-cinéphile de Paul Vecchiali

le « cinoche » des années 30 et 40 et les grandes vedettes populaires

Cette collection forcément limitée (on s’arrête ici au seuil des années 90, sans parcourir l’œuvre plus contemporaine ou les films de télévision ; un travail qui reste encore à faire) contient une série de films fondamentaux, pour ne pas dire quelques chefs d’œuvres – en premier lieu, pour leur « complexité » formelle et leur intensité, « Corps à Cœur », « Once More » et « En haut des marches ». Le démarrage des années 70 reste tout de même sidérant avec coup sur coup, le très beau « L’étrangleur » et le jouissif « Femmes femmes », deux pierres d’angle qui campent le ton des films de Vecchiali : palette d’émotions très nuancée, versatilité permanente des registres, et surtout, une forme filmique davantage dictée par la logique (poétique) des personnages, que par une analyse psychologique ou des ressorts dramatiques conventionnels. La « méthode » filmique de Vecchiali y faisait déjà ses preuves quitte à dérouter les habitudes des spectateurs. Un refus de système (dans la forme des films), une écriture et une préparation minutieuses, et enfin, une ouverture aux contingences parfois miraculeuses du tournage comme au jeu des interprètes, afin de colorer les films empiriquement, ou de leur donner un relief intérieur. Les projets en apparence plus modestes, aux gestations peut-être plus rapides, ne sont pas moins des expériences d’invention, tant dans le dispositif du tournage que dans la forme choisie ; que l’on songe à « Change pas de main », subversion et hommage ludique aux films de genre (le porno, le « noir », le politique), ou au « Café des Jules », une sorte de huis clos très âcre, qui narre un enfermement autant moral (le « lepénisme » ordinaire) que spatial (le bistrot comme no man’s land, entre l’aimant giratoire et le point mort).

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Change pas de main  Myriam Mézières et Françoise Giret / Le Café des Jules  Jacques Nolot et Raphaëline Goupilleau

A côté de « Corps à cœur », récit d’une passion que l’on sent porté par une grande nécessité, et qui prend la forme d’une tragédie avec des accents lyriques sans grandiloquence ; « Rosa la rose… », hommage aux mélodrames du cinéma populaire des années 30, adopte lui une forme plus enlevée et quasiment désinvolte à l’image de son héroïne Rosa (très belle Marianne Basler), une sorte de sainte putain, âme candide et dévouée qui ne trouve aucun mal à mener son commerce charnel. La forme des films, « légère » en surface ou plus dense, et les jeux d’alternances, sont donc moins une affaire de hiérarchie ou d’aléas de parcours qu’un choix volontaire de diversifier les écritures en fonction des projets. Cette hétérogénéité constitutive de la filmographie, et qui agit parfois dans le détail du film (dans le passage d’un plan ou d’une séquence à une autre), a pu susciter quelques incompréhensions ponctuelles – certains des films comme « Rosa… » ayant été jugés, un peu rapidement, comme mineurs ou plus « relâchés ». Il n’en est rien bien sûr, et la vision rapprochée des films, favorisée par la rétrospective (édition DVD ou cinéma) lisse sensiblement les différences pour mettre à jour une logique tacite, malgré la subjectivité du cinéaste et de ses envies, qui court de film en film.

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Corps à coeur  Nicolas Silberg et Hélène Surgère / Rosa la rose…  Marianne Basler

C’est le principal atout de cette entreprise de « restauration » des films de Vecchiali, qui se lisent désormais autant comme des individualités très singulières, que comme les jalons d’une œuvre en mouvement, avec sa logique de diversité et d’exploration, qui ne sacrifie jamais pour autant la rigueur ou la cohérence des écritures (parfois plus discrètes). D’une certaine manière, l’un des apports de Vecchiali, sa grande mais non vaine utopie, aura été de croire en un nouveau cinéma populaire, plus syncrétique ou moins doctrinaire que celui de la Nouvelle Vague, qui n’exclurait ni les émotions ni le jeu avec le spectateur, mais sans concéder aux démagogies populistes, aux facilités divertissantes de la grande industrie, et encore moins aux effets de signature fédérateurs d’une cinéphilie consensuelle, basée sur la reconnaissance immédiate des « grands créateurs ». Au regard des films et de leur « inconfort » cinématographique salutaire – une mise en question permanente du film en cours ou à faire, et de la place occupée par le spectateur – on ne peut que suivre le réalisateur dans cette entreprise exigeante, mais toujours gratifiante de création (pour qui se donne la « peine » d’une entière disponibilité de regard). Bien évidemment, on ne cache pas notre impatience à découvrir les nouveaux volets de cette généreuse aventure.

Paul Vecchiali, « Nuits blanches sur la jetée »

Rétrospective Paul Vecchiali, le franc-tireur du cinéma français
2 coffrets de 4 films chacun : partie 1 de 1972 à 1979 ; partie 2 de 1983 à 1989
(les 8 films sont disponibles séparément en édition DVD simple)

tous les DVD sont édités par Shellac

A propos de William LURSON

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