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Si Tinto Brass est définitivement le cinéaste qui filme le mieux les fesses de ses héroïnes, c’est que sa conception du cinéma érotique, loin d’être mécanique, est de l’ordre de l’intime et du passionnel. Il voue au corps de la femme –  indissociable de son intelligence – un culte infini. Il s’en approche et de sa langoureuse caméra, s’attarde dans ses recoins les plus intimes. Loin de l’adulation du corps parfait ou de la minceur anorexique, Brass se perd dans la forme généreuse et la beauté du défaut. Nulle vulgarité, nulle distinction dans son approche. Non, Brass n’est pas un cinéaste raffiné, son cinéma est d’une trivialité salvatrice, rabelaisienne, une ode à la splendeur du cul, à son excitation, à l’éblouissement qu’il procure et qu’il le remet à sa place impériale, déculpabilisé, débarrassé du péché et du tabou. A mille lieues de toute tentation mortifère, la chair respire la vie, le battement de cœur, l’énergie.  Sans doute aura-t-on parfois du mal à comprendre certaines photos de tournage du réalisateur, n’hésitant pas à poser en tenant les seins de ses actrices au regard joyeusement complice. Son oeil malicieusement obsédé n’exclut pourtant jamais les égards, l’insolence en plus. Tinto et ses actrices peuvent se remercier mutuellement, elles pour n’avoir jamais été aussi mises en valeur dans la beauté de leur féminité qu’en pénétrant dans son univers, lui, pour avoir bénéficié de la générosité d’une Claudia Koll (Cosi Fan Tutte), d’une Deborah Caprioglo (Paprika), d’une Katarina Vasilissa (Le voyeur) ou d’une Stéfania Sandrelli se livrant avec l’énergie et le courage de l’impudeur à l’incarnation totale de leur personnage. Brass vient également prouver combien un regard masculin agité par le désir peut être aussi respectueux.

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L’héritage de Tinto Brass cinéaste expérimental se perpétue dans son cinéma érotique : les cadrages biscornus et surréalistes de Paprika, son découpage effréné rappellent son très beau et jodorowskien avant l’heure, The Howl. Brass offre un cinéma en relief, sans 3D qui explore la pluridimensionnalité d’un cadre, où s’imbriquent en une seule perception gros plan et plan large. Un sein fait irruption devant notre nez, accaparant notre attention à une extrémité de l’écran, avant que notre vue ne s’affine, et que nous prenons conscience du décor dans sa totalité. Il interroge notre propre regard voyeur un inscrivant parfois le contrechamp au sein même du champ, lorsqu’on aperçoit au fond l’homme qui observe l’héroïne que nous étions nous même en train de contempler. Malicieux Brass qui surprend notre regard à son propre jeu. Ce plaisir de l’agencement trompe les perspectives en une distorsion que ne renierait ni Magritte ni De Chirico. Les plaisirs géométriques et symétriques ne sont d’ailleurs pas sans rappeler ceux d’un Peter Greenaway dans Zoo.

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Dans Paprika, outre le bonheur de filmer au niveau des fesses, Brass prend aussi un malin plaisir à poser sa caméra au niveau du sol, laissant les personnages évoluer, poser leur pied, jusqu’à saisir tout le tumulte du mouvement. Le montage est à l’unisson, alerte, rapide, enchaînant les plans parfois à un rythme frénétique, sans aucun temps mort, comme si à l’instar de l’écriture automatique, une image pouvait toujours en suggérer une autre. Il y a quelque chose d’à la fois musical et d’abstrait dans cette succession d’images, de très ludique et dansant dans ce refus du temps suspendu, comme si la vie n’était qu’accélération.  Brass n’est pas un cinéaste de la lenteur ni de la suspension, mais il s’immobilise parfois sur les parties les plus intimes, ému, subjugué. Lorsqu’il s’attendrit sur deux corps étendus reflétés dans un miroir, l’action semble soudain se ralentir pour mieux souligner l’intensité de l’instant.

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Obsédé des formes féminines, il l’est également dans ses formes esthétiques : photo plongée dans un bleu clair aqueux, omniprésence des miroirs ovales, fenêtres rondes sont les figures récurrentes de son cinéma. Esthète licencieux, féru d’Art érotique, Brass parsème les bordels de Paprika de fresques érotiques. La poésie n’est pas absente de son cinéma : les chambres deviennent oniriques, immergées dans la lumière du fantasme et les amants font l’amour observés une lune pleine comme en un conte illustré. La rondeur de l’objet cosmique répond aux demi-lunes féminines, en un fusionnement singulier du romantisme et de la crudité … aux frontières de la pornographie.

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Dans une tradition typiquement italienne, Brass soutient cette vision de la vie vécue à travers le sexe, de ce sexe qui signifie qu’on est encore en vie, car la mort est pressée, urgence épicuro-boulimique dont purent se réclamer Fellini ou le Ferreri de La Grande Bouffe. A l’instar des figures pompéiennes ou des peintures mythologiques érotiques, il est l’un des rares à filmer le sexe masculin, sexe souvent démesuré, énorme, que les mâles brandissent victorieusement pour affirmer leur virilité. Brass  s’en moque malicieusement en utilisant, à satiété, les prothèses les plus imposantes… tandis que la femme au grand naturel n’a jamais besoin de postiche. Brass affectionne l’excès, le grotesque, cette impolitesse esthétique brandie comme un étendard. Il filme donc – aussi –  les imperfections et les excroissances. Dans Caligula, déjà, l’orgie n’était prétexte qu’à filmer les nains et les monstres. Son univers, cette galerie pittoresque s’apparente parfois à une cour des miracles. Face à ce défilé des clients dans Paprika, on ne peut que se rendre à l’évidence. Brass partage avec Fellini ce goût de l’exubérance, cet attachement à la férocité du vivant.

 Si Brass s’attendrit sur la femme il ne s’attendrit pas sur le milieu, jamais dupe de ce qu’il décrit, malgré ses rencontres pittoresques et la beauté de certaines directrices de maison closes. Brass n’élude pas la dimension sociale et les tragédies individuelles. Il y a bien un sens critique chez Brass sous la joie des bordels, montrés dans Paprika comme des lieux, où les prostituées se vendent avec joie… Pourtant les macs dangereux, les maladies, les avortements, rien n’y manque. Mais en prestidigitateur de réalités le cinéaste prend toujours le parti de traiter du sordide avec une légèreté déconcertante comme une gigantesque farce – comme si l’existence elle-même n’en était que l’ultime avatar – tel un acte de résistance contre le malheur. A ce titre, l’une des plus belles scènes de Paprika adopte ce ton tragi-comique flirtant avec l’absurde, lorsque une prostituée est en train de mourir et que la patronne du bordel  appelle un médecin, puis un prêtre, qui sortent successivement de leur chambre et arrivent en caleçon. A l’intérieur d’une même séquence, Brass jongle d’un registre à l’autre du rire au chagrin. La joyeuse musique de Riz Ortolani et les standards de l’époque participent à cette sensation d’insouciance, trompeuse, puisque la réalité du spectacle est nettement moins reluisante, celle d’un engrenage, d’une toile d’araignée, d’un destin étouffé à la merci des hommes au sein d’un monde impitoyable. Cette idée de prison, il la matérialise d’ailleurs à l’issue d’une séquence saisissante où les prostituées s’occupent des clients à travers des barreaux, où l’on ne sait plus très bien qui est libre.

La forêt velouteuse de poils pubiens et enchaînement de scènes de sexe auraient tendance à camoufler toutes les accointances de Brass avec ses confrères de la comédie italienne. N’est-elle pas justement là l’essence même du genre illustré par Scola ou Risi, en ce rire comme remède contre le désespoir ? La satire y est omniprésente et l’éclat de joie montre du doigt les états tragiques de la réalité.

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Paprika est probablement le plus beau film de Brass, en tout cas son plus beau portrait de femme.  Fresque paillarde portée de bout en bout par son impudeur, elle balaye tout sur son passage. Paprika est drôle, touchante, provocante et Brass y livre sa déclaration d’amour aux prostituées, lui qui fréquenta beaucoup plus jeune les maisons closes – Paprika se refermant d’ailleurs sur leur fermeture, lors d’une séquence effrontément superbe. Paprika tient du roman libertin picaresque à la Moll Flanders, plein de péripéties, joignant érudition et obscénité, ascension de cette jeune fille, venue de rien, gravitant par la prostitution jusqu’à une ascension digne du conte de fée. En fait, Brass transpose dans l’Italie des années 50 un classique de la littérature érotique anglaise du XVIIIe siècle, Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir de John Cleland (1748), où une pauvre orpheline était initiée comme fille de joie … et in fine s’épanouissait dans les délices de la chair. Au delà du scandale de l’argument de départ et de l’écriture pornographique, la subversion du formidable roman de Cleland que l’Eglise qualifia de « livre ignoble […] véritable insulte à la religion et aux bonnes moeurs» tient à sa vision d’une héroïne affranchie, s’octroyant le droit au désir et aux plaisirs charnels.

Paprika est la prostituée qui jouit spontanément … et qui s’en inquiète d’abord. C’est la puissance d’un sourire, celle qui métamorphose le caractère impitoyable du destin en force. Elle détourne le commerce du corps en en faisant une folle source d’énergie. Elle aime l’humanité, les clients, les mères maquerelles, les beaux matelots qui s’enfuient. A travers cette gloire de la chair c’est l’amoureuse éternelle qui s’exprime. Comment fait elle pour parvenir à renverser la situation, à faire en sorte que malgré cette chair comme marchandise, malgré ces passages de main en main, de bordel en bordel, elle n’apparaisse jamais comme femme-objet ? Malgré tout ce qu’elle subit, elle conserve une forme d’innocence, une innocence sensuelle et indécente. La pureté d’une femme du peuple, comme un poing levé.

« La vie est courte mais le cul est éternel » crie Paprika haut et fort. La femme, vertige de ses attributs et de son esprit, est le lieu de l’éternité. Tinto Brass est probablement le seul cinéaste dont l’érotisme vous prend au cœur. Son indispensable cinéma consacre la toute puissance d’un hédonisme fabuleux qui outrepasse règles morales et règles sociales. L’érotisme de Brass appartient au domaine du merveilleux.

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Beau transfert que celui que nous propose Cult Epics qui restitue bien la texture douce et ouatée de la photo, même si les couleurs auraient sans doute méritées d’être parfois plus prononcées. C’est en tout cas la meilleure version  – non censurée – disponible. Dommage que ne soit proposée une piste compressée en dolby digital 2.0, même si celle-ci étonnement claire, possède un joli relief. En guise de bonus, une galerie de photos et une salve de bandes annonces de ses films viennent compléter un fascinant Welcome to the Whorehouse : cet entretien de 20 mn avec Tinto Brass constitue un parfait complément du film. Le cinéaste explique avec un naturel étonnant comment ses expériences inspirèrent son cinéma, partagé entre les salles obscures et les maisons closes. C’est d’autant plus fascinant que toute la sincérité et l’impudeur de son cinéma semble contenue dans ses mots, le rattachant ainsi à quelques artistes mythiques coutumiers des bordels comme le furent Dino Buzatti ou Mario Soldati en Italie,  Toulouse-Lautrec ou Maupassant en France et qui sublimèrent leurs habitudes par leur Art.

Paprika (Italie, 1991) de Tinto Brass, avec Debora Caprioglio, Martine Brochard, Stéphane Bonnet, Stéphane Ferrara, John Steiner. Blu-Ray paru chez Cult Epics.  Version Italienne – Sous titres anglais. Region free.

Vous pouvez commander le Blu-Ray de Stay as you are sur le site de Cult Epics

A propos de Olivier ROSSIGNOT

1 comment

  1. erik kennes

    Toutes mes félicitations ! Ceci est vraiment le meilleur article sur le cinéma de Tinto Brass que j’ai jamais lu. Votre critique englobe tous les aspects de cette oeuvre joyeuse, musicale, pleine de lumière, célébrant le bonheur du sexe et la beauté sensuelle du corps féminin. Nulle part le sentiment de culpabilité qui transgresse le genre pornographique, nulle part cette accointance avec le mal et l’enfer, mais purement la joie de vivre… Peut etre qu’on pourrait y ajouter une chose: Tinto Brass est aussi le Grand Maître de la lumière Je ne connais aucun cinéaste qui joue avec autant de verve et de brio avec les différents jeux de lumière qui inondent les célébrations des corps….merci beaucoup pour cet excellent texte

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