Le deuxième coffret des Femmes criminelles de Teruo Ishii répond nettement plus que le premier à une notoriété établie autour des horreurs légendaires de ses Joy of torture. Femmes criminelles, Deviances et passions et La Loi Yakuza appartiennent en effet au domaine de l’exploitation pure, plongeant délicieusement dans la cruauté et mettant à rude épreuve les nerfs d’un spectateur littéralement en position d’attente de la prochaine éclaboussure. Ce n’est donc pas tant le Ishii théorique et novateur que l’on retrouve ici mais celui de l’esthétique du sadisme qui l’a rendu si célèbre, de manière réductrice, mais essentielle pour comprendre sa filmographie et sa démarche de cinéaste partagé entre ses aspirations intimes et son appartenance au circuit du cinéma d’exploitation de l’époque. Si l’amateur d’expérimentation formelle sera plutôt déçu, que ceux qui se sont sentis frustrés par le contenu du premier volume, eût égard à une démonstration de violence pas tout à fait à la hauteur de leurs espérances se voient rassurés : ce Sexe et violence au japon vol.2 rehausse le niveau de barbarie d’un cran, présentent son lot d’abominations, de scènes de tortures, de mutilation en tout genre… pas seulement, heureusement…

Deuxième volet des Joy of torture, peut-être le plus connu, Femmes Criminelles (1968) est en tout cas celui qui valut à Ishii sa réputation de cinéaste sadien avec son sens du catalogue d’exactions et de perversions en tout genre. Avec ses relations incestueuses fatales, son couvent déchaîné, ou son tatoueur furieux torturant à mort les occidentales qu’il a enlevé, Teruo Ishii plonge dans une telle violence outrancière, qu’il suscite parfois la lassitude : on ressent chez lui le désir ironique de jouer par cette saturation avec les sens du spectateur voyeur, en le prenant en quelque sorte à son propre jeu, poussant la démarche jusqu’à la surcharge, l’indigestion. Ishii reste fascinant lorsque son approche de la transgression vise à repousser les limites de la représentation, de manière à la fois quantitative et qualitative, en un spectacle de dérèglement hyperbolique qui métamorphose le film en expérience : il suscite alors des sentiments conflictuels et paradoxaux, partagés que nous sommes entre sa force esthétique et sa totale gratuité. Par sa dimension orgiaque et l’hystérie de ses effets, le cinéma d’Ishii, malgré la distance qu’on tente d’y mettre, ébranle toujours le spectateur malgré lui. Rivalités de femmes pour sévices divers, nonnes à la libido débordante, jalousies saphiques et torrides : on nage dans les archétypes du cinéma d’exploitation, ce qui répond à nos plaisirs pervers, faisant tout à la fois le charme et les limites de ce charmant opus, qui à l’instar des Masaru Konuma les plus déviants (comme Une femme à sacrifier) s’impose comme un parfait témoignage de la contre culture dans le cinéma populaire japonais, envoyant généreusement valser tous les interdits.
La Loi Yakuza (1969) constitue une œuvre à part dans la série de Joy of torture. Parler de récréation serait un peu déplacé puisque Teruo Ishii y abandonne pour l’occasion les sévices commis sur des femmes pour se consacrer exclusivement aux méthodes de vengeance, de punitions, de règlements de compte exclusivement entre hommes, au sein de la communauté yakuza. Ça n’est donc pas une grande surprise que ses doigts coupés, ses yeux arrachés, ou ses chairs brulées ; Ishii laisse libre court à ses élans sadiques ; il est le chantre d’un art décadent, trivial dans lequel l’hystérie sanglante fait office de catharsis. Durant ses trois épisodes il balaye l’histoire de la mafia japonaise, de l’Ere Meiji jusqu’aux années 60, s’attachant à l’aide de moult détails qui tachent à décrire la cruauté du code de l’honneur yakuza.. Ishii cherche une nouvelle fois à tester la résistance de son spectateur qui , au choix, attend ou redoute la future atrocité et anticipant déjà sur son ingéniosité (« Mais que va-t-il donc encore nous trouver, Teruo ?). Le plus intéressant demeure sa façon de tourner en dérision, voire de ridiculiser le code yakuza en présentant les parrains comme des monstres grimaçants s’accrochant à leurs traditions en se massacrant entre eux. Barbouillant ses personnages de sang, de coupures et de mutilations, les écrabouillant jusqu’à en faire de la viande morte, Teruo Ishii fait preuve d’un irrespect salvateur et inhabituel qui, plus encore que faisant fi du bon goût, crache à la figure des règles de la pègre. Les deux premiers sketches prennent la forme de courts mélodrames à costumes (le premier est particulièrement réussi) replaçant l’ère yakuza dans la continuité du code samurai et s’attaquant donc par le biais du genre à la permanence de traditions séculières qui continuent d’exercer leur pouvoir de manière inique et criminelle. Nous n’irons pas jusqu’à comparer le message à celui de Kobayashi dans Rébellion, cependant, même complaisante dans sa représentation, la charge reste noire et sans appel. La troisième histoire est à part à tout point de vue : non seulement elle prend pour décor le Japon contemporain, mais elle s’inscrit dans la grande vogue des polars japonais des années 60 en opérant un véritable pastiche du genre : Ishii injecte un humour noir féroce à ses agonies. Lorsqu’un traitre est condamné à se retrouver écrasé dans une voiture et qu’il finit en cube un peu plus rouge que les autres, avant d’être placé parmi d’autres épaves géométriques, la mort devient un gag absurde, gore et dérangeant dans lequel l’homme est à la fois mis à la casse et métamorphosé en sculpture contemporaine. Dans son goût de la provocation, ses excès, son sens du délire et de la dérision, Teruo Ishii préfigure incontestablement le cinéma de Takashi Miike. Quoi qu’il en soit Ishii fait preuve d’une maitrise formelle indéniable même si les flaques de sang et les morceaux de chair ont tendance à vampiriser l’attention pour faire oublier l’élégance de sa mise en scène.
Avec Déviances et passions (1969) à, Ishii poursuit à travers quatre histoires son art de l’inventaire morbide. Difficile de démêler la réelle subversion de l’opportunisme dans cette approche qui joue sans arrêt sur le double tableau de la représentation complaisante et de la critique sociale. Mais le fait est que bien au delà d’un simple divertissement, Ishii, parvient par cette succession de reconstitutions de faits divers qui marquèrent le pays à leur époque, à installer un réel malaise. En parcourant une partie l’histoire du japon à travers ses crimes passionnels, il livre une vision immuable des rapports homme/femme qui, entre amours interdites, escalades sexuelles, psychopathologie pure et simple, ou meurtres d’argent ne mène toujours qu’à la mort… violente ! C’est le portrait noir d’une société japonaise fissurée et décomposée que nous tend Déviances et passion à travers la symbolique de ses rapports humains. Des trois œuvres, Déviances et passions, moins porté sur la violence graphique mais un peu plus sur l’érotisme est le plus passionnant dans ses propos, son esthétique, et le plus à même de décrypter la démarche d’Ishii. L’effet même de répétition d’un sketch à l’autre et parfois à l’intérieur d’un même épisode fait basculer dans l’expérimental, Ishii métamorphosant son cinéma en processus circulaire infini. L’histoire évoquant Yoshio Kodaira, malade sexuel ayant violé et tué des jeunes femmes se regarde comme une succession d’actes similaires, sorte d’équivalent visuel à la musique minimaliste, dans lequel le noir et blanc quasi abstrait laisse une sensation de no man’s land cinématographique. On se demande parfois ce que nous regardons et nous plongeons subrepticement d’un genre à l’autre, du cinéma bis vers un étrange cinéma d’auteur.  Autre singularité de ce Déviances et passions, Teruo Ishii évoque avant Tanaka et Oshima la passion sexuelle tragique d’Abe Sada et de son amant. Il fait intervenir et témoigner la réelle Abe Sada dans une séquence documentaire accentuant le trouble fiction/réalité et notre hésitation dans la manière de recevoir le film. Quelque soit le degré d’ironie et de roublardise de l’entreprise, force est de constater que le cinéma d’Ishii ne divertit pas tant il jette un regard nihiliste sur son pays.
Le personnage du médecin incarné par Teruo Yoshida – acteur fétiche de Ishii – dans plusieurs Joy of Torture sert à nouveau de lien entre les sketches. Du statut de docteur stigmatisant l’avancée de la médecine, de ses nouvelles expérimentations et de l’émergence de la psychiatrie dans Orgies sadiques de l’ère Edo, il passe à celui de médecin légiste dans Déviances et passions : belle évolution de l’idéal humaniste ! L’homme qui sauvait des vies quelques siècles auparavant se retrouve maintenant à autopsier quotidiennement des cadavres de femmes maltraitées. Le regard désolé et las, il semble traverser les âges comme les films d’Ishii, témoin impuissant des atrocités du monde et du Mal qui lui est inhérent. Les premières minutes montrant un corps de femme méticuleusement ouvert, regardé de l’intérieur, viscères sortis, peau blanche et sang s’égouttant, donne le ton de cette dualité que n’abandonnera jamais le film : Ishii se fait lui-même légiste, autopsiant la société et la disséquant à grands coups de scalpels plaçant son cinéma à la fois sous le signe de l’observation et du voyeurisme.
 
Comme la plupart du temps chez HK, à bonus minimaux, copies splendides ! La beauté de l’objet, un beau coffret avec les 3 films en digipack contenant également une reproduction de chaque affiche originale compense assez largement la frustration de n’avoir aucun interview ou aucune tentative d’analyse.

Femmes Criminelles, sexe et châtiment au Japon, volume 2
Femmes Criminelles
(Japon, 1968), de Teruo Ishii avec Asao Koike, Shinichiro Hayashi, Fumo Watanabe, Teruo Yoshida
La Loi yakuza (Japon, 1969), de Teruo Ishii avec Minoru Oki, Ryutaro Otomo, Teruo Yoshida
Déviances et passions (Japon, 1969) , de Teruo Ishii avec Asao Koike, Kenjuro Ishiyama, Teruo Yoshida
Coffret édité chez HK Vidéo

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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