L’Ultime attaque (Zulu Dawn) (GB, 1979) de Douglas Hickox – Blu-ray édité par Filmedia
Douglas Hickox, fait partie de ces petits artisans ayant un peu touché modestement à tous les genres et qui restent encore méconnus du grand public et qualifiés un peu trop facilement d’anonymes. Pourtant, ce petit maître british, fut notamment l’auteur notamment d’un des meilleurs films de Vincent Price Théâtre de Sang (1973) dans lequel l’acteur s’en donnait à cœur joie pour se venger des critiques assassines en s’adonnant à des meurtres très shakespeariens. Le remarquable film noir La cible hurlante (1972) avec Oliver Reed, c’était également lui. De fait, L’Ultime attaque est une belle fresque épique illustrant une page peu reluisante du Royaume-Uni, soit le fiasco de l’armée britannique dans toute la morgue du conquérant, trop pressée de vouloir faire ployer le peuple zoulou et de l’anéantir. Zulu Dawn appartient à la veine des films traitant de l’histoire coloniale en s’engageant délibérément contre, La charge de la brigade légère de Tony Richardson étant déjà passée par là pour démythifier l’esprit de conquête, s’en moquer et le fouler au pied avec le plus grand mépris. Les quatre plumes blanches sont donc bien loin. Ici, des pions exécutent des ordres au nom du Saint Empire britannique, et des commandants stupides et aveuglés envoyent des centaines de soldats au casse-pipe. Bien loin de Lord Jim ou de Lawrence d’Arabie, jamais Peter O’Toole n’avait paru aussi antipathique, prêtant ses traits à Lord Frederic Thesiger, général en chef de la guerre anglo-zulu, incarnation la domination coloniale la plus inébranlable. Si la bataille d’Isandlwana mise en scène dans le film correspond à un échec cuisant de l’armée britannique, il prendra néanmoins sa revanche à la bataille de Ulundi, qui marquera la défaite définitive des Zoulous. Douglas Hickox, malgré l’efficacité de ses scènes de bataille, ne fait pas dans le lyrisme, contrairement à son prédécesseur, Zoulou (1964) de Cy Endfield  qui, tout en étant un réquisitoire contre le colonialisme, profondément respectueux du peuple zoulou, montrait néanmoins une profonde empathie pour l’anglais parti mourir au champ d’honneur. Dans Zulu Dawn, nul héroïsme, juste des militaires désabusés accomplissant la tache qui leur incombe dont le colonel Durnford (superbe Burt Lancaster) demeure les des plus beaux avatars, au regard traversé par le sentiment d’absurdité – écoeuré et soumis. L’ultime attaque brille par un climat désabusé qui ne laisse pas de place à l’acte de bravoure. Il retranscrit étape par étape l’évolution vers l’inéluctable, de la stratégie à l’échec et l’anéantissement de cette armée anglaise si prestigieuse et si distinguée et qui malgré ses belles armes à feu et ses beaux canons tombera sous les lances des « sauvages ». Gloire au peuple zoulou ! (O.R)

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Zéro bonus, hélas pour cette édition Blu-ray, mais en revanche le transfert HD est d’une belle qualité.


Blue Collar (USA, 1978) de Paul Schrader DVD édité par Universal Pictures
Vingt-cinq ans ont passé entre Sur les Quais d’Elia Kazan et Blue Collar de Paul Schrader. Si le cinéma des années 70 se veut plus contestataire, on y retrouve pourtant cette même atmosphère mafieuse et de délation pour traiter du syndicalisme, à contrario de Norma Rae sortis un an plus tôt. Schrader lui même y injecte une dimension de conte moral et amer, pour ce qui est sa première réalisation. S’il sera difficile d’observer la création d’un style singulier pour ce cinéaste dans une filmographie très variée (peu de choses en commun dans la mise en scène carrée et sèche de ce film, et ce qu’il tentera dans les années 80), les thématiques moralistes du scénariste de Taxi Driver et Obsession sont bien évidemment conviées. On peut se dire aussi qu’avec ses deux films suivants, Hardcore et American Gigolo, il compose une sorte de trilogie qui explore différentes marges de la société américaine… avant de partir dans des projets plus atypiques (le remake de Cat People, Mishima).
La présence d’Harvey Keitel inscrit forcément le film dans la filiation avec Scorsese, mais l’audace de son casting repose dans le rôle principal offert à Richard Pryor, qui a alors le loisir de passer un cap au niveau de sa carrière au cinéma (mais n’a plus rien à prouver sur scène)… Tournage compliqué pourtant pour le réalisateur, ses interprètes ne pouvant se supporter sur le plateau, et une anecdote narre même un Schrader se retrouvant un jour pointé d’un revolver par Pryor, excédé du nombre de prises réclamés.
Il reste qu’à l’écran, ce trio d’ouvriers de l’automobile (complété par Yaphet Kotto) fonctionne parfaitement, notamment dans toutes les scènes de comédie de la première partie. Schrader trompe d’ailleurs bien son monde en transformant en douce ce qui s’annonce comme une potentielle comédie anti-système, avec notamment une scène de cambriolage totalement loufoque, en un drame implacable, transformant brutalement ces trois amis et leur relation. Schrader expose sans fard une corruption que rien n’arrête, l’espace du dilemme moral, la volonté ou non d’écraser son prochain pour son statut individuel… (G.B)
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Si Universal sort enfin ce film en DVD Zone 2 en ce mois de février, ne pas compter sur des suppléments : le film, rien que le film… mais à petit prix.

Eternal Sunshine of the spotless mind (USA, 2004) de Michel Gondry – Blu-ray édité par Universal Pictures
Alors que les premières images de L’Ecume des jours incitent à une certaine méfiance quant au risque de Gondry d’être rentré dans la routine de son propre style, la sortie d’Eternal Sunshine of the spotless mind en blu ray (déjà fortement inspiré de Vian) il est bon de s’apercevoir que les aventures de Clémentine et Joël à la poursuite de leur amour provoque toujours le même éblouissement près de 10 ans après. Chaque vision à un âge différent apporte sa réception spécifique – intime, car Eternal Sunshine of the spotless mind s’immisce toujours intimement, se vivant, se communiquant au moins autant qu’il se voit, provoquant la nostalgie de ses propres années autant que le questionnement de ses propres amours. Même si Gondry passionne y compris dans ses œuvres les plus mineures, Eternal Sunshine of the spotless mind reste à ce jour son œuvre la plus parfaite, dans laquelle le fourmillement d’idées visuelles et le délire surréaliste qui caractérise son univers entrent en totale adéquation avec son sujet – la mémoire et les labyrinthes du cerveau individuel. Alors que régulièrement l’indigestion guette au sein des excès créatifs – c’est parfois le cas chez Terry Gilliam – ici, l’excentrique et le saugrenu traduisent les labyrinthes de l’esprit. L’image vient illustrer une réminiscence, une sensation, un son, une odeur. Joël se rebiffant au moment où Clémentine s’efface de sa mémoire, doit la cacher dans les recoins les plus secrets de son « moi », ses moments refoulés, son enfance, ses instants qu’il a lui-même tout fait pour dissimuler. Si l’on se contente d’y voir des trouvailles visuelles qui s’enchainent, on risquera de n’y voir qu’une belle enveloppe, bel exercice de style d’un cinéaste qui libérait déjà sa fureur dans les clips de Bjork, on passera à côté de ce qui reste probablement l’un des plus beaux voyages mentaux que nous ai offert le cinéma. Outre le fait qu’Eternal Sunshine of the spotless mind reste le film d’amour rêvé, il s’affirme également comme une belle étude du sentiment et du couple, de l’éternelle fragilité humaine, et de la difficulté pour les deux sexes de communiquer et de cohabiter ensemble. Gondry nous parle de nos failles, de cette incapacité à connaître réellement l’autre et soi-même, de cette créature menant sa vie comme un navigateur dans le brouillard. Eternal Sunshine of the spotless mind n’est pas un film mielleux ou mu par un optimisme béat. Cette ballade de l’impossible que constitue le couple et l’amour s’imprègne au contraire d’une d’une poignante mélancolie . Ainsi, la touchante Mary (Kirsten Dunst) tombera deux fois amoureuse du même homme pour sombrer deux fois dans le désespoir. Cette machine à faire oublier mutile l’individu d’un facteur primordial d’une existence qui est la somme de tout ce que nous sommes, souffrances, joies et désirs. C’est une vision très shopenhaurienne que celle d’un homme et de sa solitude, face à son incapacité à trouver le bonheur, refusant fuyant à tout prix la douleur qui lui appartient, qui le définit, le grandit, seul l’être pensant pouvant connaître la souffrance. Pourtant, porté par le poème d’Alexander Pope qui donne son titre au film, Eternal Sunshine of the spotless mind nous incite à continuer à chercher.
Heureux est le sort des vestales irréprochables
Le monde qui oublie le monde oublié
Le rayonnement éternel de l’esprit parfait
Chaque prière accepté et chaque vœu résigné
Eternal Sunshine of the spotless mind évoque l’infinie beauté de l’âme et celle du hasard, cette magie de l’homme et de l’univers capable de faire opérer plusieurs fois la même magie entre deux êtres. Techniques les plus pointues de lobotomie, amnésie, rien n’y fait. Gondry croit indubitablement à la réunion de deux âmes, et c’est probablement de cette foi que naît une alchimie destinée à rester intacte… pendant les siècles qui suivront. (O.R)
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Très beau transfert HD pour Eternal Sunshine, respectant tout la subtilité de l’esthétique nébuleuse du film. Niveau bonus, il s’agit approximativement des mêmes que ceux présentés dans l’édition dvd 2004. Des scènes coupées, et pas mal de suppléments éclairant le travail créatif de Gondry, génial bidouilleur. Observer son tournage, c’est un peu regarder la poésie au travail.

Laura (USA, 1944) d’Otto Preminger – Blu-ray édité par 20th Century Fox
Que pourrait-on trouver à dire sur Laura qui n’ait pas déjà été dit et redit ? Pas qu’il s’agisse peut-être du vrai « premier » film d’Otto Preminger (il en avait pourtant réalisé cinq auparavant), en tout cas de celui sur lequel il considère avoir eu pour la première fois une liberté artistique à peu près totale (on sait que l’une des très rares particularités de Preminger fut d’avoir été le propre producteur de presque tous ses films, même au sein des grands studios, comme ici la Fox (1)). Pas non plus qu’il fut également le premier de ses films (conséquence du point précédent ?) à obtenir une vraie reconnaissance de la profession (plusieurs nominations aux Oscars, mais pas pour le meilleur film, étrangement (2)) et un certain succès public.
Mais même s’il fut à peu près libre de ses choix, le destin réellement mythique de Laura tint finalement à peu de chose. D’abord parce que le film fut commencé par Rouben Mamoulian avant que Preminger n’en fasse tout autre chose (et ne retienne d’ailleurs aucun des plans tournés par son prédécesseur). Ensuite parce que l’interprète du rôle-titre, la sublime Gene Tierney, dont le nom reste autant associé au film (« Ellen, Laura, Poppy / Laura, Poppy, Gene Tierney », comme chantait Etienne Daho il y a presque trente ans), protégée de Zanuck à la Fox, était loin d’être un premier choix. Le rôle fut notamment d’abord proposé à Jennifer Jones et Hedy Lamarr avant de lui revenir finalement, par obligation contractuelle. La raison avancée plus tard du refus d’Hedy Lamarr illustre deux des autres miracles du film : « Les producteurs m’avaient envoyé le script, pas la musique ». Car Laura, c’est aussi un thème musical de David Raksin (musique) et Johnny Mercer (paroles), très vite devenu l’un des standards les plus prisés des jazzmen (Charlie Parker en enregistrera notamment une fameuse version avec cordes en 1950), alors même que Preminger souhaitait originellement utiliser le Sophisticated Lady d’Ellington ou le Summertime de Gershwin !
La belle Hedy Lamarr avait sans doute un peu mal jugé le script mais avait peut-être instinctivement compris ce que le film doit in fine à l’alchimie très particulière qui se crée à l’écran entre ses deux interprètes principaux, Gene Tierney et Dana Andrews. C’est évidemment aussi le talent d’un réalisateur que de la provoquer ou de la faire s’épanouir mais le destin d’un film tient souvent à ça : à ce qui passe ou ne passe pas entre ses comédiens. Preminger lui-même s’en souviendra en réunissant ce beau duo (déjà associé dans des rôles plus secondaires et pour un résultat bien plus anecdotique par John Ford dans La Route au tabac trois ans auparavant (3)) dans Mark Dixon détective en 1950. Leurs rôles sont très différents, moins immédiatement glamour, mais le film est peut-être encore plus beau que Laura.
Un mot pour finir sur Dana Andrews. Pour s’interroger pourquoi, un peu plus de vingt ans après sa disparition, il reste toujours aussi peu estimé. En tout cas jamais considéré comme l’un des plus grands acteurs de l’âge d’or hollywoodien, comme un égal des Cooper, Stewart, Wayne, Cagney, Fonda, Grant… qu’il était pourtant bel et bien ! Il ne fut pas par hasard l’acteur premingerien par excellence (les excellents Crime passionnel et Femme ou maîtresse, en plus des deux films précités), ni l’un des bouleversants vétérans des Plus belles années de notre vie, le souteneur de Barbara Stanwyck dans l’irrésistible Boule de feu ou bien encore l’interprète idéal des derniers Lang américains (L’Invraisemblable vérité, La Cinquième victime). Il était de cette tradition de l’underplay, de ces acteurs dont un jugement hâtif dira qu’ils « ne jouent pas ». Mais dont chaque intonation, chaque mouvement de sourcil est capable de charrier des torrents d’émotion.
On aime Laura ; mais que serait-elle sans le regard du Lt McPherson ?… (C.C)
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Ouahou, quelle belle édition que ce Blu-ray au transfert quasi irréprochable et au master très propre. En revanche, la version longue présentée en prime ne fait pas 10, mais 2 minutes de plus. On pourra écouter les intéressants commentaires audio sous titrés français du compositeur David Raksin et de l’historienne de cinéma Jeanine Basinger. Plus anecdotiques sont en revanche les documentaires : un « obsession » de 12 minutes avec quelques témoignages de cinéastes admirateurs et deux longs docs un peu ennuyeux sur la vie de Gene Tierney et Vincent Price. Mais nous nous en contenterons car si Laura est éternelle, le chef d’œuvre de Preminger y retrouve une jeunesse inespérée, permettant de tomber idéalement dans les rêts de cette femme fatale.
(1) Ce pouvoir de décision, ou au moins d’opposition aux desideratas de ses « vrais » producteurs (ceux qui investissaient réellement l’argent), permis d’ailleurs à Preminger d’imposer à Darryl Zanuck le choix de Clifton Webb pour le rôle de Waldo Lydecker. Choix génial d’un comédien oublié (il n’était plus apparu sur un écran depuis 1930), notamment en raison de son homosexualité, qui allait totalement relancé sa carrière après une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle masculin !
(2) Relativité du temps qui passe… En 1945, l’Oscar du meilleur film revint à Leo McCarey pour La Route semée d’étoiles, certes pas le film pour lequel il est le justement célébré aujourd’hui. Si on trouve parmi les films battus deux authentiques perles (Hantise, de Cukor, et Assurance sur la mort, de Wilder), on est plus sceptique sur la présence de Depuis ton départ, de John Cromwell, et surtout de Wilson, biopic de l’ancien président américain signé Henry King, autant de films qui, 68 ans plus tard, ne rivalisent plus avec l’aura du film de Preminger.
(3) Même si, en sauvageonne du Sud profond, Tierney y était déjà incroyable de sensualité.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

A propos de Cyril COSSARDEAUX

A propos de Guillaume BRYON

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