Pialat en Bluray, suite : Nous ne vieillirons pas ensemble, Police et Sous le soleil de Satan


 
Comme le précisait Cyril Cossardeaux dans un précédent article, Gaumont propose une édition en Bluray des films de Maurice Pialat à l’occasion des dix ans de sa disparition. Après Loulou (1980), A nos amours (1983) et Van Gogh (1991), c’est au tour de Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), Police (1985) et Sous le soleil de Satan (1987) de faire aujourd’hui l’objet d’une sortie.
Lorsqu’il réalise Nous ne vieillirons pas ensemble en 1972, Maurice Pialat est encore un « jeune » cinéaste malgré ses 47 ans. Il sort du feuilleton La Maison des bois (1970-1971) et n’a qu’un seul long métrage à son actif, L’Enfance nue (1969), qui a été un échec commercial malgré son succès critique. Si, avec ce premier film, Pialat affirmait déjà tout son talent, il avait bien perçu également le risque qu’il prenait à se diriger vers une certaine marginalisation qui sera celle d’un Jean Eustache ou d’un Jacques Doillon durant les années soixante-dix. Maurice Pialat a toujours cherché à rejoindre le grand public et s’est toujours pensé comme un cinéaste populaire. C’est notamment pour cette raison qu’il engage dans les rôles principaux de Nous ne vieillirons pas ensemble deux des acteurs les plus populaires du moment : Marlène Jobert et Jean Yanne qui obtient le prix d’interprétation à Cannes pour ce rôle. L’histoire reste pourtant largement autobiographique comme l’était celle de L’Enfance nue : Jean vit avec Françoise, mais entretient une liaison avec Catherine. Cette dernière l’accompagne en Camargue pour le tournage d’un documentaire que Jean réalise. S’ensuivent des disputes et des réconciliations jusqu’à la rupture du couple. François Truffaut, admirateur du récit, constate que celui-ci reproduit « plusieurs fois la même scène, devenant à chaque redite plus émouvante, selon une loi de cumul ». Entre cette accumulation de scènes quasi-similaires, répétitives, brutales, épuisantes et la justesse du jeu de ses acteurs, Pialat trouve l’équilibre qu’il recherchait : Nous ne vieillirons pas ensemble reste son plus grand succès commercial.
Le casting de Police, tourné par Maurice Pialat en 1985, répond à une même logique de recherche du grand public. A Gérard Depardieu et Sandrine Bonnaire, qui font déjà partie de la « famille » d’acteurs de Pialat, sont associées deux stars, Sophie Marceau et Richard Anconina, à priori plus étrangers à son cinéma. Les rapports entre Maurice Pialat et Sophie Marceau seront d’ailleurs violemment conflictuels comme l’ont été ceux avec Jean Yanne durant le tournage de Nous ne vieillirons pas ensemble. Le résultat est cependant sidérant de justesse et chaque interprète, mêlé comme souvent chez Pialat à des amateurs, ici de vrais policiers et de vrais voyous, atteint une qualité de jeu confondante, Sophie Marceau en tête. Il suffit de la voir ou de la revoir dans la scène brutale de l’interrogatoire menée par l’inspecteur Mangin, incarné par Gérard Depardieu, pour en être convaincu. Par ailleurs, Police s’inscrit dans le genre le plus populaire du cinéma français, celui du polar. Son histoire en reprend les thématiques les plus emblématiques : un inspecteur de police un peu paumé tombe amoureux de la petite amie d’un voyou et va tenter de la sauver, quitte à se mettre lui-même en danger. Cependant, le film, par son réalisme et son esthétique quasi-documentaire, se démarque clairement de réalisations telles que Parole de flic de José Pinheiro ou Hold-up d’Alexandre Arcady sortis la même année. En ce sens, il anticipe, avec deux décennies d’avance, la vague actuelle des polars français très documentés tout en y apportant une dimension que l’on est bien en peine de trouver dans beaucoup de ces productions : une vision du monde désespérée qui déborde largement le cadre convenu du genre policier. Comme le dit Mangin, citant Chardonne, « Le fond de tout est horrible ».
Cette citation constitue un bon point de départ pour aborder Sous le soleil de Satan que Maurice Pialat réalise deux ans après Police. C’est le succès de ce dernier film qui lui permet d’entreprendre l’adaptation du roman de Bernanos auquel il pense depuis de nombreuses années. Bien qu’athée, Pialat trouve dans le trajet de l’abbé Donissan vers la sainteté une véritable proximité d’esprit, lui qui a pu écrire dans ses cahiers intimes « Il n’y a rien, nous vivons dans la mort qui passe ». Il s’y éloigne de son strict réalisme pour filmer un miracle, une rencontre avec le diable, des monologues « littéraires » déclamés avec ferveur par Gérard Depardieu dans le rôle de Donissan… Encouragé par Pialat, le directeur de la photographie Willy Kurant s’inspire de la peinture flamande, des photographies de Paul Strand et des tableaux de Magritte pour créer des ciels bleutés qui donne à l’image de Sous le soleil de Satan une densité picturale où jouent les ombres et les lumières du Nord. Le film obtient la Palme d’or à Cannes. Il annonce aussi Van Gogh par sa recherche visuelle.

Dans son article à propos des ressorties de Loulou, A nos amours et Van Gogh, Cyril Cossardeaux signalait que, des trois films, par son sujet et sa photo, c’est évidemment Van Gogh qui profite le mieux de la qualité du Bluray. On serait tenté d’écrire la même chose pour Sous le soleil de Satan qui, plus que Nous ne vieillirons pas ensemble ou Police, manifeste une recherche visuelle d’une richesse évidente. Le reste de la filmographie de Pialat n’est cependant pas négligeable sur ce point. Rappelons que celui-ci ambitionnait un temps une carrière de peintre avant de se consacrer au cinéma. Si l’on observe attentivement un film comme Nous ne vieillirons pas ensemble, on peut percevoir combien l’image « rend absolument les couleurs et les lumières de ces années-là »(1). Cette palette de couleurs n’est en rien due au hasard, de nombreux témoignages rapportent combien Pialat attachait un soin maniaque au choix des teintes des papiers-peints ou des vêtements pendant le tournage. Et cette dimension esthétique va bien au-delà de la photographie du film : derrière la gestuelle faussement spontanée et, en fait, très préparée des comédiens, comment ne pas reconnaître une composition bucolique d’un couple sur l’herbe ou l’abandon, digne d’un tableau romantique, d’un homme s’agenouillant devant la femme aimée (cf. photos en tête de cet article) ? Maurice Pialat n’a jamais cessé la peinture à 20 ans comme il a pu le dire, il a simplement troqué ses pinceaux pour une caméra. Gageons que l’édition Bluray rendra à l’œuvre, y compris pour les films contemporains, la plénitude de sa beauté plastique.
Comme pour les précédentes éditions Bluray, de nombreux suppléments originaux sont proposés : des entretiens avec Macha Méril, Luciano Tovoli (directeur de la photographie) et Alain Coiffier (producteur exécutif) pour Nous ne vieillirons pas ensemble, avec Pascale Rocard et, à nouveau, Luciano Tovoli pour Police, avec Willy Kurant (directeur de la photographie) et Katia Wyszkop (chef décoratrice et costumière) pour Sous le soleil de Satan.
1.    Jean-Baptiste Morain, Nous ne vieillirons pas ensemble, in Maurice Pialat, Les Inrockuptibles hors série, n°14, janvier 2004, p. 14.
Nous ne vieillirons pas ensemble (France, 1972) de Maurice Pialat avec Marlène Jobert, Jean Yanne
Police (France, 1985) de Maurice Pialat avec Gérard Depardieu, Sophie Marceau, Richard Anconina
Sous le soleil de Satan (France, 1987) de Maurice Pialat avec Gérard Depardieu, Sandrine BonnaireBlu ray édités par Gaumont Classiques

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