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Oshima et le plaisir du cinéma

Chacun des 4 plaisirs qui suivent se retrouvent bien sur dans les autres films… c’est uniquement le plaisir d’une scène ou d’un personnage qui m’a poussé à …. le plaisir d’un film … le plaisir du cinéma.

Plaisir … de la réalisation : Contes cruels de la jeunesse … des personnages pris dans un cadre …

Contexte de l’extrait : Dans une première scène deux jeunes femmes se font raccompagnées par un homme en auto-stop. Après avoir déposé la première, l’homme propose à la seconde d’aller manger. Elle accepte mais se rend compte qu’il l’amène dans un hôtel. Alors qu’elle essaye de s’échapper, il la gifle et l’embrasse. Un jeune homme s’interpose et se bat contre l’homme.
Après avoir battu l’homme, le jeune homme veut l’emmener à la police, l’homme panique, donne de l’argent que le jeune homme refuse. L’homme s’enfuit, laissant l’argent par terre.
Dans la seconde scène du film qui commence par des actualités traitant d’émeutes en Corée du sud, on retrouve la jeune femme devant un cinéma, le jeune homme de la veille en sort. Ils tombent sur une manifestation contre l’alliance américano-japonaise. Ils discutent de ce qui s’est passé la veille. Il rencontre un ami à lui dans la manifestation. Puis ils décident d’aller manger quelque chose puisque « depuis hier ils ont de l’argent à dépenser ».

La scène que je vais décrire est la troisième du film et elle se situe de 6’34 à 12’18.

Plan large : un bateau à moteur arrive de la gauche de l’écran puis s’en va vers le fond à droite – le bruit fort au début diminue au fur et à mesure que le bateau s’éloigne de nous. Pendant tout ce temps la caméra suit le bateau puis s’arrête, l’image est alors coupée en deux moitiés parfaites, en haut le ciel, en bas des rondins.

La caméra reprend son mouvement, et suit le bateau – raccord mouvement – on retrouve nos deux héros courant sur des rondins de bois au milieu d’une étendue d’eau, de gauche à droite, la caméra les suit, il va les rattraper.

Cut

Gros plan de la jeune femme qui rigole. Elle remplie la moitié gauche du cadre.

Cut

Le jeune homme à droite, légèrement de dos, court vers elle
La caméra avance légèrement sur la gauche… le jeune homme rejoint la jeune femme souriante … Les deux sont alors au milieu du cadre, le remplissant… elle se rapproche un peu, il met sa main sur sa tête , approche et l’embrasse, les deux corps sont maintenant sur le coté gauche, elle se détache vivement, et lui donne une gifle, à son tour il la gifle deux fois, sous le choc elle disparaît de l’écran, il reste seul dans l’image sur la droite, puis elle réapparaît, il met sa main sur son menton, elle le rejette et se met à courir vers le fond de l’écran (jusqu’alors seul les bruits servaient de bandes sons : le bateau, le rire , les gifles, à partir du moment où elle se met à courir une musique fait son apparition)… la caméra dans un léger mouvement la suit … ce qui a pour conséquence de le faire disparaître … mais le plan devenu large le laisse vite réapparaître à droite du cadre, il court pour la rattraper.

Elle s’arrête car elle ne plus sauter sur d’autres rondins de bois trop loin, il s’arrête aussi, ils sont pleins pieds dans le cadre. Elle est au milieu légèrement sur la gauche de face lui est sur la droite de dos. Elle est obligé de se déplacer sur la droite pour tenter de lui échapper mais ne peut avancer car à la droite de l’image il n’y a que de l’eau.
Il l’a rattrape lors d’un très court instant elle disparaît presque derrière lui. Ils sont toujours Plein pied

Cut.

Nous sommes dans un plan en plongée, la caméra est au-dessus des protagonistes. Ils sont au milieu de l’écran lui est de dos cadré au niveau des genoux, elle est de face mais on aperçoit que très peu de choses d’elle. A part quelques bouts de rondins que l’on voit en bas à gauche de l’écran derrière le fond n’est constitué que d’eau. Il l’attrape et essaye de l’embrasser. Elle se débat, il la fait tomber dans l’eau. La caméra suit la chute de la jeune femme ce qui a pour effet de le faire presque disparaître sur le coté gauche de l’écran, dans l’eau la jeune femme disparaît elle aussi très brièvement. Quand elle réapparaît, nous ne voyons que sa tête à droite en bas de l’écran, alors que lui, dont nous ne voyons pas la tête, est à l’extrême gauche de l’écran.

7’35 – Elle lui demande de l’aide car elle ne sait pas nager.

Il s’approche d’elle sa tête à lui est toujours hors cadre. Il s’accroupit et apparaît donc en entier de dos. La caméra a suivi son mouvement.

Lui « Tu feras ce que je veux » … elle « Non » … il la repousse à l’eau, il se relève, sa tête disparaît de nouveau du cadre « Tant pis pour toi » …

Elle commence à nager vers nous en coulant de temps à autre … la caméra et l’homme, ce dernier cadré un peu en dessous des épaules, la suivent.

Il se baisse, sa tête réapparaît, lui « Pourquoi ne veux tu pas ? ». La caméra continue de suivre la jeune femme, il se relève et de nouveau il est coupé mais cette fois-ci juste au-dessus de la ceinture. L’homme, ainsi cadré, et la caméra continue de la suivre. Elle essaye de s’accrocher aux rondins de bois il l’en n’empêche, et la repousse avec son pied dans l’eau.

Lui : « Pourquoi t’es venue alors ? ».

Elle ne répond pas et le plan continue. Elle a de plus en plus de mal à maintenir sa tête hors de l’eau.

Il s’arrête et se penche, mais on ne voit toujours pas sa tête et une grande partie de son corps. Lui : « Les hommes, le sexe, ça t’intrigue pas … ».

A l’énoncé de la question, la caméra s’arrête et fait un léger mouvement vers le haut, ce qui laisse apparaître un bout du visage du jeune homme.

Il continue sa phrase « Tu va voir ! »

Elle tend son bras vers lui, il l’aide à remonter. 9’06

La caméra a beau avoir fait un léger mouvement vers la gauche, les deux sont quasiment hors champ, elle en bas de l’image, lui sur le coté. Il la relève, la caméra suit un peu le mouvement. L’image est alors construite à peu près comme celle du début de la séquence lorsqu’il l’a fait tomber dans l’eau, sauf qu’ici au lieu d’être au milieu, ils sont tous les deux en bas à gauche de l’écran. Même si lui nous apparaît presque entier il est recroquevillé toujours de dos, on aperçoit de nouveau très peu d’elle, il la cache.

Puis il la soulève toujours dans le coin gauche en bas, il commence à avancer, la caméra les suit, ils sont toujours cadrés dans le coin gauche mais cette fois ci apparaissent presqu’en entier. Elle est dans ses bras, inconsciente, il commence à avancer et se décale sur le dernier rondin, la majeure partie de l’image est alors constituée de l’étendue d’eau.

Le jeune homme se décide alors à aller vers le milieu de l’espace constitué par les rondins de bois, la caméra qui a suivi le mouvement est toujours en légère plongée, le mouvement de la caméra étant un peu plus rapide que celui des protagoniste, elle finit par les cadrer en plein milieu, tout d’abord en bas de l’écran lorsqu’il la pose, et ensuite remplissant le milieu de l’écran lorsqu’il s’allonge à coté d’elle. Il lui enlève le haut de son chemisier et l’embrasse.

Cut. La musique s’arrête.

Plan du soleil en petit au loin au milieu de l’écran. La caméra descend jusqu’à se retrouver sur les rondins (son d’un avion) puis la caméra commence à se déplacer vers la droite (toujours bruit d’avion), on découvre des vêtements éparpillés un par un … Le mouvement de la caméra est assez rapide.
Puis on découvre le corps de la jeune femme couvert par un vêtement (la veste du jeune homme) le mouvement de caméra continue laissant apparaître le jeune homme, il plonge. Le bruit du plongeon a pris la suite dans la bande son au bruit d’avion.

La caméra continue son mouvement suivant le jeune homme qui nage en diagonale de gauche à droite. Elle s’arrête brusquement, le personnage aussi, il nage un peu « sur place » puis revient vers nous, la caméra reprend un léger mouvement suivant la nage de l’homme qui revient vers la gauche de l’écran.
Il remonte sur les rondins la caméra le suit, mais cette fois-ci nous sommes en légère contre plongée, il est cadré au dessus des coudes, d’abord de face on aperçoit bien son visage il se retrouve très rapidement légèrement de dos, il est torse nu.

Cut

La caméra en plongée laisse apparaître le visage de la jeune femme qui remplit l’écran. Elle ouvre les yeux, se cache le visage avec la veste. La main de l’homme apparaît à gauche de l’écran et enlève, d’un geste tranquille, la veste. De nouveau gros plan sur le visage de la jeune femme.

Cut

On revient sur son visage à lui de profil sur la droite de l’écran, il s’approche d’elle, la caméra le suit, il l’embrasse doucement sur la joue, à la droite de l’œil droit. Puis la regarde.
On ne voit que le haut de son visage à elle, cadré en dessous de la bouche, elle est en bas au milieu de l’écran, lui remplit le coté droit de son visage de profil et de son bras droit qui lui touche les cheveux. Il se regarde.

Elle : « tu ne me hais pas ? ». Il fait un petit bruit, comme s’il ne comprenait pas cette phrase.
Elle : « C’était pas pour t’amuser ? »

Il fait un geste de la tête comme si cette fois-ci il avait compris. Il se relève la caméra le suit … il s’arrête. Cadré au dessus des épaules on ne le voit que de profil mais il remplit tout la partie droite de l’écran.

Lui « D’abord j’étais en colère, mais pas seulement à cause de toi »

Elle (hors cadre) « Alors pourquoi ? »

Lui : « À cause de tout »

Alors qu’il prononce cette phrase la caméra revient sur son visage à elle, qui à son tour remplit l’écran.

Elle « Tu m’as demandé pourquoi je suis venue. D’abord je ne voulais pas »

Lui (hors cadre) : « Pourquoi ? »

Elle : « J’avais honte à cause d’hier soir. Alors … je voulais t’expliquer »

Lui (toujours hors cadre): « Et maintenant ? »

Elle fait un signe affirmatif de la tête, le visage du jeune homme apparaît alors doucement dans le cadre, il pose sa main dans ses cheveux et l’embrasse sur la bouche plusieurs fois.
Son bras à elle apparaît, elle le passe autour de la tête du jeune homme. Leurs deux têtes remplissent alors tout l’écran.

Cut

Oshima confronte ses personnages à son cadre.
Au début ceux-ci sont pris dans le cadre ils ne peuvent que rarement en sortir, mais n’y sont pas pour autant très à l’aise. Coupés, morcelés ils n’ont pas d’existence propre. Pas d’existence propre l’un par rapport à l’autre mais aussi, on l’a compris grâce aux deux premières scènes, par rapport à la société. Leur relation ne peut-être qu’une confrontation, comme celle qu’ils entretiennent avec le cadre. Puis après une scène d’une grande violence où il l’a fait presque disparaître de ce cadre en la noyant. Tout bascule il la retire de l’eau, et leurs corps respectifs, même si c’est encore lui qui domine, commencent à avoir une existence propre dans ce cadre. Puis après qu’ils aient fait l’amour le rapport au cadre change, ils emplissent celui-ci, lui déborde de vie, plongeant même dans cette étendue d’eau qui jusqu’à présent n’avait été présentée que comme une menace.
Ne faisant qu’un à la fin de la scène dans cette étreinte passionnée, il occupent tout le cadre, dominant alors celui-ci ils peuvent se lancer à l’assaut de la société.

Le Plaisir … de la narration. Nuit et brouillard au Japon … sur plusieurs chemins …

Un film d’Oshima se vit aussi très intensément au travers de sa narration. Celle-ci est rarement simple, et il se plait souvent à nous perdre dans les fils de l’histoire, une manière pour lui de ne pas laisser le spectateur dans la facilité. Un film d’Oshima demande une grande attention, et surtout une grande participation du spectateur.

Dans les films présentés en DVD Oshima utilise beaucoup de gros plans ou en tout cas de plans rapprochés, ce qui l’intéresse c’est avant tout les personnages et leurs destins, il y a peu d’endroits symboliques qui reviennent au cours de l’histoire. Certes dans Nuit et brouillard au Japon une grande partie de l’action principale se situe dans une salle où se déroule le mariage, mais elle est rarement montrée en entier, et par moment elle disparaît même derrière les personnages laissant place à du noir, dans Les plaisirs de la chair à part la chambre du personnage principal que l’on voit au début et à la fin nous sommes dans des lieux différents ( cela exprime bien cette recherche d’une autre vie du personnage principal), pareil dans l’Enterrement du soleil, les personnages se livrant tous à des pratiques illégales (trafic de sang, prostitution …) ils doivent constamment changés de lieux.
Devant cette perte de repères visuels, Oshima ne nous facilite pas la tâche en multipliant le nombre de personnages principaux se croisant et se rencontrant pendant tout le film, et se plait aussi à « compliquer » la conduite de sa narration.

Dans Nuit et Brouillard au Japon, comme d’ailleurs pour L’Enterrement du soleil le film commence pendant le générique, nous traversons ce qui ressemble à une forêt, on y croise un homme qui visiblement se dirige vers une salle où l’on célèbre un mariage. La caméra le dépasse et avance vers l’entrée de la salle. La musique est très grave. On avance vers un couple devant un gâteau entouré par deux personnes, une inscription apparaît alors que les noms de l’équipe du film défile sur l’écran : Automne 1960.
La première phrase prononcé par l’homme à gauche du couple nous situe à une autre date : « Ce 15 juin 1960 est en fait l’aboutissement de toutes ces années de lutte. Tous se sont soulevés contre le Traité de sécurité Japon-USA. Ouvriers et étudiants, mais aussi les masses non organisées de toutes les classes … » l’homme continue son discours. Pendant tout ce temps la caméra s’avance vers les 4 personnes qui ont l’air assez triste.

Dès le début on est un peu perdus entre l’inscription qui nous dit que l’action qui se déroule sur l’écran se situe en automne et la première parole qui nous parle de la date du 15 juin au présent.
De plus nous arrivons dans ce qui semble bien être un mariage mais au lieu de voir des gens heureux en pleine célébration, des personnages joyeux, Ils ont tous des visages très solennels et le discours parlent peu des mariés mais plutôt de politique.
On apprend alors que le marié s’appelle Nozawa, l’homme du début (un professeur) continue son discours il parle de l’avenir du Japon après 15 ans d’erreur et de la reconstruction d’un nouveau Japon.

C’est maintenant autour d’un des étudiants, ami du marié, de faire un discours mais très rapidement il est coupé par un homme que l’on a déjà vu lors de l’un des mouvements de caméra qui a balayé la salle pendant le discours du professeur. Cet homme met en cause certains étudiants qui seraient « partis sur la pointe des pieds » lors des manifs.

Il nous fait comprendre que, malgré la tentative du premier étudiant et son discours qui tentait de lancer les réjouissances du mariage, le thème du film sera politique. La musique pesante qui se fait entendre depuis le début du film renforce ce ton solennel.

L’étudiant reprend le contrôle de la situation et tente d’ignorer l’interjection de l’homme pour passer la parole à une jeune étudiante qui commence un discours sur les mariés.
On peut voir alors derrière une fenêtre l’homme que l’on avait vu dans la forêt au début du film, et qu’on avait perdu de vue alors qu’il allait, nous pensions, peut-être rentrer dans cette salle.
Alors que l’étudiante commence son discours de félicitations pour les mariés (on y apprend que la mariée s’appelle Reiko), la caméra s’éloigne se désintéressant d’elle et de son discours, le ton de la voix diminue, la caméra continue de s’éloigner et se retrouve à l’extérieur de la salle, on découvre l’homme qui était derrière la fenêtre.
Alors qu’un chant commence à l’intérieur, l’homme voit un autre homme caché dans le brouillard. Ils parlent ensemble. Le premier demande au second ce qu’il fait ici, il répond qu’il est venu au mariage d’une amie, il enlève son manteau. La caméra revient dans la salle mais on ne voit pas l’homme rentrer. La caméra balaye de nouveau la salle pour se retrouver devant l’homme qui a interrompu l’étudiant il se plaint : « Encore une chanson. Je me demande d’où vient cette habitude de toujours chanter? ».

Flash back.

A noter que la première scène est filmée en un long plan continu sans coupe (un plan séquence) d’un peu plus de 5 minutes.

Le flash back nous ramène en 1953 on voit l’un des personnages qui assistait au mariage parler politique avec un petit groupe d’étudiants, pourtant en fond sonore le chant que l’on entend semble venir de 1960. Un effet renforcé par le fait que le chant semble petit à petit s’évanouir dans le fond et n’est pas stoppé comme il pourrait plutôt l’être dans la vie. Ce qui pourrait impliquer que ce son vient de la scène précédente en 1960 et non pas de 1953.
Surtout que quelques secondes après apparaissent des étudiants (certains étaient présents à la scène du mariage) qui viennent chercher les membres du petit groupe car les chants vont commencer.
La plupart partent de la pièce pour rejoindre les étudiants s’apprêtant à chanter, seuls deux personnages restent, l’un d’eux est celui qui a coupé le discours du premier étudiant. Ils recommencent à discuter politique, rapidement un chant se fait entendre en fond, et le son nous indique cette fois-ci clairement que le chant vient de la même époque. Pour nous le confirmer Oshima fait lever l’un des deux personnages, la caméra le suit dans son mouvement et on peut voir au travers d’une fenêtre un groupe de jeunes chantant et dansant.

Fin du Flash Back.

Dans ce premier flash back Oshima ne fait finalement que répondre à la question de son personnage (« Je me demande d’où vient cette habitude de toujours chanter? »).
Pourtant en laissant planer un doute sur la provenance du chant, ou plutôt en les mélangeant il élimine un peu la barrière du temps qui sépare les deux époques. Afin de mieux indiquer, comme le personnage le faisait remarquer, que finalement rien n’a changé entre les deux époques.

Retour donc en 1960. Pour continuer ce non décalage entre les deux époques, le chant qui avait commencé avant le flash back se poursuit dans sa continuité alors que nous sommes de retour dans la salle de mariage.
L’étudiant du début reprend la parole mais est de nouveau coupé par une voix hors champ « Ecoutez-moi ! »
Le prénom de l’homme qui a parlé est prononcé par quelqu’un hors champ puis par Reiko : « Ota », elle continue, surprise : « Tu n’es pas recherché par les flics ? ».
La caméra soudainement pivote à 180° et l’on découvre l’étudiant qui s’apprêtait visiblement à rentrer au moment du flash back. Une voix hors champ confirme qu’il est recherché depuis les événements de juin.
Il dit qu’il revient d’une manifestation dans laquelle il y avait à peine 500 personnes, cent fois moins qu’en juin. Il félicite la mariée et annonce que, pour fêter cet événement, il va raconter la rencontre des mariés qui a eu lieue pendant les événements de juin justement.
La caméra avance rapidement vers la table des mariés pendant l’annonce d’Ota.
Puis alors que la caméra se recule le noir se fait petit à petit dans la pièce, on entend une voix « Il paraît qu’une étudiante est morte ! » puis du brouhaha. La date apparaît sur l’écran. 15 juin 1960.

Nouveau flash back.

Mais à la différence du premier qui se voulait réaliste, ici les personnages n’apparaissent pas entièrement et le décor est réduit à un fond noir.
Comme le dit Oshima dans le bonus du DVD il s’agissait finalement de laisser au spectateur qui avait vécu ce moment, en effet lors des manifestations de juin contre le traité de sécurité entre les américains et les japonais une étudiante Kamba Michiko a été tué, de mieux se rappeler l’émotion qu’ils avaient ressentis à ce moment là en recréant chacun leur propre décor.
Si avec ce procédé Oshima essaye donc de ne pas brouiller les souvenirs des spectateurs qui ont vécus ce moment en leur imposant sa vision, il permet aussi à ceux qui ne connaissent pas, ou non pas vécus ce moment de l’histoire japonaise, de mieux ressentir l’émotion des personnages du film. En effet, en nous obligeant à regarder uniquement le visage des personnages pendant toute la durée de la séquence, la peine et la douleur de chacun de ces visages sont finalement beaucoup plus troublantes.

Pendant toute cette séquence la bande son mélange la musique très grave, les chants, les slogans, si elle renforce de nouveau le coté solennel du moment, cette multiplication des sources sonores permet là aussi de ne rien imposer aux spectateurs.

Alors que « la voix » du début du Flash back continue de parler et qu’elle exhorte les gens à aller retrouver les manifestants qui essayent de prendre d’assaut le parlement, nous retournons d’un seul coup dans la salle du mariage.
Tous les personnages sont plongés dans le noir, seule la lumière venant de l’extérieur par les fenêtres illuminent la salle, alors qu’en bande son on entend désormais des cris, l’image repart en juin 1960 nous sommes pendant la manifestation devant le parlement.
Reiko et un étudiant sont blessés ils sont emmenés à l’hôpital. Elle s’en veut d’avoir entraîné le second à la manifestation.
S’en suivent quelques scènes rapides. Dans l’une d’elles, à l’hôpital les étudiants disent qu’ils vont réussir à faire barrage au traité, mais dans la scène d’après qui ne dure que 30 secondes et qui a pourtant comme indication 18-19 juin 1960 on apprend par Ota que le 19 juin à minuit le traité a été signé.
Oshima continue à jouer avec le temps, ne laissant échapper de celui-ci que ce qui l’intéresse.

Puis on revient à l’hôpital Ota apprend que l’étudiant amené par la mariée est parti alors qu’il n’était pas complètement guéri. Nozawa (le futur marié) qui a essayé de trouver l’étudiant arrive sans l’avoir trouvé mais avec un bouquet de fleur que Reiko prend dans ses bras tout en parlant de la disparition de l’étudiant.
La caméra commence un mouvement pour cadrer les fleurs, symbole de l’amour naissant entre Nozawa et Reiko, et on se retrouve en automne 1960, le mouvement de la caméra continue.

Fin du Flash Back

Ce raccord mouvement entre les deux époques efface encore une fois la séparation temporelle qu’il y a entre les deux moments. Ota accuse alors Reiko de se marier et d’oublier la disparition de l’étudiant qu’elle avait emmené à la manifestation.
Un prolongement de la scène précédente où Oshima avait mis en parallèle les fleurs et le dialogue sur l’étudiant disparu. Encore une fois la continuité narrative (l’amour naissant entre les mariés, et la mise en accusation de cet amour) se fait à deux époques différentes.
D’un mariage au début on passe alors à un jugement par Ota des gens présents. Il les accuse d’oublier l’explosion de colère du peuple et leur demande « Qu’avez-vous à dire aux rares étudiants qui se battent encore dans l’esprit de juin ».

Alors que la discussion est vive, en hors champ on entend soudainement un rire, tout le monde se retourne, la caméra pivote alors pour découvrir le personnage (Toura) qui avait « lancé » le premier flash back en parlant des chansons.
Une discussion s’engage alors avec lui mais le professeur du début coupe la discussion. Il essaye d’adoucir les choses, ils vont s’occuper de l’étudiant disparu mais pour l’instant ils sont présents pour fêter le mariage de Reiko et Nazawa. Une étudiante en profite pour prendre la parole afin de dire quelques mots pour son amie Reiko.
Mais là, de nouveau, la caméra se désintéresse du discours de l’étudiante et se détourne d’elle pour aller vers un sifflement qui vient de l’extérieur. Alors qu’on voit petit à petit apparaître un homme, une voix en hors-champ lui demande qui il est, il répond « Takao ».
A la prononciation de ce nom la caméra fait un nouveau mouvement de 180° pour retrouver l’assistance du mariage plongée dans le noir, on ne peut voir alors que certains convives. Un chant se fait alors entendre. Le plan fixe dure a peu près 50 sec et la lumière éclaire de nouveaux les convives.
C’est Toura qui parle le premier : « Le messager de l’enfer » et il continue « Si c’est vraiment Takao alors c’est un fantôme ».

Devant toute cette tension une étudiante demande à ce qu’on laisse partir les mariés mais Ota
reprend la parole pour de nouveau les accuser d’abandonner l’étudiant qui a disparu.
Puis il se tourne vers le personnage à l’extérieur et lui donne la parole. L’homme rentre dans le champ on entend « C’est Takumi ».

Nouveau coup de théâtre et nouveau flash back presque dix ans avant le mariage …

Oshima ne nous laisse pas le temps dans ces 27 premières minutes, d’un film qui en fait 103, de nous habituer à tel ou tel personnage, il refuse la facilité pour le spectateur de trop rapidement s’identifier à un des protagonistes. Si il rend cette identification quasi impossible c’est pour mieux nous obliger à nous questionner plus en profondeur sur les motivations de chacun d’eux, et non pas d’un seul.
Grâce à ce procédé Oshima nous convie à partager les problématiques de cette période si mouvementée de l’après guerre au Japon. Il engage, au travers d’une narration qui fait un constant va et vient à différents moments de cette époque, et donc aux travers des choix et des chemins empruntés par ses différents personnages, à une réflexion politique sur le changement.
Est-ce que celui-ci est réellement possible, nos sociétés ne sont-elles pas trop sclérosées par l’attentisme et la peur pour réellement aller vers un quelconque changement.
Oshima ne cherche pas à donner une réponse définitive, y en a-t-il seulement une, il s’interroge avec nous. Et aujourd’hui, presque un demi siècle après, les questionnements de Nuit et brouillard au Japon sont toujours d’actualité.

Le plaisir des … personnages : Enterrement du soleil … des personnages dans la tourmente de l’Histoire

Quand vous avez rencontré des personnages dans les films d’Oshima, il est difficile de les oublier.
Ce sont des personnages qui vivent avec intensité leurs vies. La plupart du temps c’est leur statut social qui veut ça petits truands, ouvriers, prostitués, ils sont en marges de la société et sont obligés de se battre pour survivre.
D’autant plus que les films qui nous sont proposés en DVD sont réalisés au début des années 60. Et le contexte politique et social de cette époque a une grande importance dans les films d’Oshima, non pas forcément à travers une vision globale du pays, mais aux travers de différentes individualités qui constituent ce pays.
Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale le Japon est sous occupation américaine. Le 1er septembre 1951 le traité de San Francisco est signé, il permet au Japon de retrouver sa souveraineté à partir de 1952. Dans ce traité pourtant les Etats-Unis peuvent garder leurs bases militaires au Japon. Il est renégocié en 1960 et permet aux américains de prolonger la présence de leurs bases sur le territoire japonais. Cette renégociation a provoquée de très nombreuses manifestations à cette époque là. Le texte du traité de 1960 (en anglais)
Cette période de l’histoire pour le Japon est synonyme d’une longue période de crise, avec comme résultat de nombreux pauvres et surtout la perte de son identité si chère à une grande partie du peuple japonais.
Ce résumé, beaucoup trop court, de cette période de l’histoire japonaise est nécessaire car c’est sur ce fond de cette crise que se déploient les films d’Oshima de cette période, ils ne cachent rien du désarroi et de la pauvreté d’un grand nombre de japonais de cette époque.

Mais dans ses films si le jeune Nagisa Oshima (28 ans en 1960) s’intéresse à la crise qui touche son pays c’est surtout aux travers de personnages.

Dans L’Enterrement du soleil (1960) tout se passe très vite, comme pour mieux montrer l’urgence qui va régir le destin de ses personnages il va mettre très peu de temps à nous les présenter.
Alors que le seul le logo de la Shochiku et le titre du film sont apparu le premier plan nous montre à gauche de l’écran l’un des personnages principaux, en pull rouge, et à droite un des personnages secondaire, en pull rayé rouge et blanc (nous sommes pendant le générique, le film est commencé depuis 19 secondes). Les deux parlent à des gens sortant d’un chantier, certains de ces ouvriers sont placés sur le coté en hors champ.

A 22 secondes apparaît au fond à droite un homme très grand qui va s’avérer un personnage secondaire très important. Il est lui aussi attirer hors de l’écran par l’un des deux hommes, celui au tee-shirt rayé.


A 36 secondes on change de plan pour découvrir un personnage un peu plus âgé assis, l’un des deux hommes vient lui parler, l’homme plus âgé le suit et va se placer à coté de l’homme très grand.

A 1’15 alors que nous sommes toujours dans le générique du film, apparaît dans ce qui semble être un laboratoire de fortune une femme, un autre des personnages principaux.
Le mouvement de caméra qui nous a fait découvrir la femme nous montre aussi l’homme de grande taille, que l’on avait découvert à 22 secondes, à qui l’ont fait une prise de sang.
Il sort du « labo » et l’un des deux hommes du début lui donne une somme d’argent.

Fin du générique à 1’42.

A 2’30 réapparaît le personnage un peu plus âgé du second plan. Nous sommes dans le laboratoire de fortune, il regarde autour de lui. Hors champ une voix d’homme lui demande ce qu’il veut, il répond par un « Anti-japonais » puis poursuit un peu après « Moi aussi j’ai servi l’Empereur … il faut nous unir ! L’Amérique nous convoite, les Russes traquent nos chasseurs. C’est la crise non ? ».
La jeune femme du début le traite d’emmerdeur, et on apprend alors qu’ils font un trafic de sang pour les cosmétiques. Quelques secondes plus tard elle demande à l’homme âgé s’il a besoin d’être logé et s’il veut travailler avec eux.

Les 2 hommes du début, les rabatteurs, ont récupéré leurs « salaires » mais ils trouvent que c’est trop peu et décident de « trouver un pigeon » pour se faire un peu plus d’argent.

Cela fait 4’ minutes que le film a commencé et on va découvrir deux nouveaux personnages principaux du film : deux jeunes hommes, les « pigeons » que croyaient avoir trouvé les deux hommes. Mais après un très bref échange une bagarre éclate l’un des deux jeunes hommes essaye de rester un peu en retrait pendant que l’autre se bat. La sirène de la police se fait entendre, il s’éloigne.

Le plan d’après (à 5’) les deux jeune hommes sont présentés au Boss (avec le chapeau), introduction d’un nouveau personnage principal !

Et à 5’40 on découvre une prostitué maltraitée par le second du gang, elle est enceinte. Si le second va être souvent présent lors du film, la deuxième va avoir un rôle déterminant dans le destin d’un des personnages principaux.

Alors certes il aime tellement ses personnages qu’Oshima introduira encore au cours du film quelques personnages secondaires. Mais en moins de 6 minutes il nous aura présenté 9 personnages importants de son histoire dont les 6 personnages principaux et chacun nous aura dévoilés, et dès fois dans des scènes très courtes, un trait de caractère qui intéresse Oshima et qu’il développera par la suite (le coté téméraire d’un des jeunes hommes, le coté en retrait de l’autre, le coté débrouillard de la jeune femme …).

Cette rapide, mais très intelligente, exposition des personnages permet de rentrer sans tarder dans l’action du film. Les personnages principaux étant très nombreux, j’entends par personnages principaux des gens dont nous allons suivre le cheminement de manière assez constante dans le film, le fait de les découvrir et surtout de les assimiler à un trait de caractère simple mais reconnaissable permet d’aller plus vite. Mais pour quoi faire ?
Pour permettre à Oshima de brosser, à travers les histoires de ces nombreux personnages, le portrait d’une société qui va mal. Ici ce n’est pas une seule catégorie de personnes qui souffrent mais bien tout un pan de la société. Oshima quand il fait le film, n’a aucun recul il filme ce qu’il voit autour de lui, il essaye de tirer la sonnette d’alarme devant l’urgence de la situation : la pauvreté, la violence, le chômage, le nationalisme, la peur de l’avenir… Oshima tire le portrait d’un Monde qui, à des degrés différents selon les pays, se révèle encore aujourd’hui tristement d’actualité.

Le plaisir … des images : Les plaisir de la chair … la beauté des corps

En cinéma Prise de vues Image par Image (aussi appelé cinéma d’animation) on a l’habitude de dire que chaque image doit être une œuvre contrairement à la Prise de vues réelles. C’est bien sur une assertion fausse, certes en Image par Image on doit créer chacune de ses images, là où un cinéaste en prises de vues réelles est finalement tributaire du mouvement de ses acteurs, d’un changement de lumière … Mais dans le cas de très nombreux cinéastes (De Tarkovski à Kubrick, en passant par Ozu et Tati … et tant d’autres) chaque plan est si bien étudié dans son cadrage, dans le positionnement et le mouvement imposé aux acteurs, dans la prise de conscience de tous les éléments du décors, dans la composition de la lumière que chaque photogramme peut être considéré comme une œuvre à part entière. Oshima fait parti de ces cinéastes là.
Alors bien sur consciemment, et même certaines fois inconsciemment, chaque plan est créé pour pouvoir transmettre une émotion, ce que ressent le personnage principal par exemple. Un visage coupé en deux par la lumière laissant un coté dans le noir peut laisser transparaître une double personnalité du personnage, un personnage situé plus haut qu’un autre dans l’image marquera souvent l’ascendant psychologique d’un personnage sur un autre, Oshima utilise par exemple souvent une image ou les deux têtes des protagonistes se fusionnent pour n’en faire qu’une, possible symbole évidemment de fusion amoureuse etc … vous trouverez de nombreuses analyses reprenant tel ou tel image et extrapolant sur ce qu’à voulu dire le réalisateur, si cette analyse est bien faite elle peut s’avérer intéressante même si on peut ne pas être d’accord avec celle-ci, un travelling chez un réalisateur ne va pas dire la même chose que chez un autre. L’analyse, comme la critique, étant subjective, il faut toujours avoir un jugement critique envers elle.
Et derrière tout ça il y a chez beaucoup de ces cinéastes surtout un plaisir de l’image, qui au travers de sa composition, de ses couleurs, de ses formes tend ainsi à démontrer, si besoin en est, la filiation du cinéma avec la peinture.
Quelques exemples de plaisir de l’image dans les Plaisirs de la chair :

Les 4 films sont édités en DVD, dans de superbes copies, chez Carlotta Films.

Nuit et brouillard au Japon – 1960
Bonus : Mises au point. 10’. Propos d’Oshima tirés du livre Oshima Nagisa 1960 – Nihon Tosho Center. Dit en voix off en français des propos qui, s’ils ont comme base de départ Nuit et brouillard au Japon, parle de la vision du cinéma d’Oshima. Passionnant.

Contes cruels de la jeunesse – 1960.
Bonus : Le Japon sous tension : Donald Richie (25’). L’un des grands spécialistes du cinéma japonais recadre très bien le style et l’apport d’Oshima dans le cinéma japonais de l’époque, ainsi que l’évolution du cinéma d’Oshima. Très intéressant !
Contes cruels de la jeunesse. Carnet de notes (15’). En voix off des extraits des Carnets de Notes de Nagisa Oshima tirés d’un recueil de 1963. Comme dans le bonus de Nuit … la parole du cinéaste sur sa vision du cinéma. Très instructif et encore une fois passionnant pour mieux comprendre le cinéaste.

Enterrement du soleil – 1960
Bonus : La révolte Oshima par Yoichi Umemoto prof à l’université de Yokohama – 23’30
Un entretien très intéressant dans lequel le professeur Yoichi Umemoto (Critique de cinéma et professeur au département média à l’Université de Yokohama) nous parle du cinéma d’Oshima, du Japon des ces années là, mais aussi de son propre ressenti face au film : « J’ai senti l’odeur de la terre, du quartier », « Probablement la force du quartier envahit petit à petit, les acteurs, le réalisateur et le résultat c’est le film. »

Les Plaisirs de la chair – Japon -1965
Bonus : L’au-delà des interdits – Analyse de Jean Douchet – 25’
Une analyse du film par l’un des critiques les plus connus des Cahiers du Cinéma.

A propos de Alexis Hunot

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