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Massimo Dallamano – « What have they done to your daughters ? / la polizia chiede aiuto » (Camera Obscura)

 

Pour beaucoup de cinéastes le giallo est un lieu d’expérimentation ludique, propice au jeu de piste et au plaisir du trompe l’œil. Mais Massimo Dallamano n’est ni Luciano Ercoli, ni Sergio Martino. Il faudra chercher longuement pour trouver dans son cinéma dépressif des traces d’humour, car il fait sombrer d’emblée le genre dans le drame le plus sombre, sans porte de sortie, hanté par des obsessions récurrentes. Bien que La polizia chiede aiuto soit bien plus un poliziesco qu’un giallo, Dallamano y prolonge sa thématique entamée avec What Have You Done to Solange? d’une jeunesse plongée dans l’abime du sexe et de la mort. Comme un écho au début de What Have You Done to Solange?, La polizia chiede aiuto s’ouvre sur la vision idyllique de jeunes filles sortant du lycée. Il les surprend souriantes, en pleine insouciance, enjambant les mobylettes de leur petit ami supposé, la liberté suspendue au coin des lèvres. La ritournelle de Stelvio Cipriani, si joyeuse et enfantine, constitue l’indice d’une quiétude, d’une candeur bien trop affichée pour ne pas recéler des secrets. Rupture. Brutalement dès la fin du générique, une porte s’ouvre sur un grenier : les deux jambes d’une jeune fille pendue flottent en premier plan et derrière, le regard effaré de ceux qui la découvrent. Silvia n’avait que 15 ans, et la thèse du suicide écartée, l’enquête mène rapidement vers l’hypothèse d’un réseau de prostitution pour mineures.

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La polizia chiede aiuto intervient à un moment de l’Histoire Italienne particulièrement troublée, soit en plein dans les années de plomb qui ébranlèrent la République Italienne dès la fin des années 60 pendant presque vingt ans. L’Italie vit un moment de chaos, frappé par le terrorisme d’extrême gauche (Les brigades rouges) et d’extrême droite, créant plus de 300 victimes, notamment lors des attentats de Piazza Fontana. L’une des plus célèbres affaires demeurera l’enlèvement puis l’assassinat de l’ancien président du conseil Aldo Moro (comme le montra le remarquable film de Bellocchio Buongiorno, notte). De ce climat étouffant d’incertitude et de terreur, nait un cinéma qui lui fait écho. Si tous s’accordent à dénoncer les gouvernements corrompus, les cinéastes de gauche continuent, comme disait Elio Petri à « lancer des bobines à la tête des gens, mais les lancer comme des pavés » (Marco Bellocchio, Bernardo Bertolucci), réfléchissant consciencieusement à la situation pendant que d’autres livrent une forme de cinéma exutoire plus réactionnaire. Sans prendre de distance, une bonne partie du cinéma d’exploitation suit un peu l’opinion publique, porté par une idéologie plus qu’ambiguë guidée par la peur, qui trahit la tentation d’un pouvoir plus autoritaire. Les poliziesco opportunistes d’un Enzo G. Castellari ou d’Umberto Lenzi opèrent une représentation accrocheuse de la violence (viols, kidnappings, assassinats, tortures) leur efficace nervosité parvenant à faire oublier leur contenu quelque peu douteux. En proposant le portrait du chaos du pays ils en concluent la nécessité d’y mettre de l’ordre pour offrir une société plus « morale » et plus oppressive…. et de donner plus de droits à la police. Nous ne sommes évidemment pas loin des vigilantes movies américains témoins de l’inquiétude de la majorité silencieuse, qui pour cela inventait des justiciers vengeurs capable de débarrasser le pavé de la vermine.

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On a eu tendance à assimiler Dallamano de manière un peu facile à cette vague de cinéma, mésestimant le créateur tourmenté et pessimiste qu’il était, obsédé notamment par l’avenir de la jeunesse, qu’il voit sombrer dans le désespoir et la mort. Ce portrait d’une Italie plongée dans le gouffre social est bien plus proche de celui que fait Giorgio Scerbanenco avec les amertumes de son juge Duca Lamberti que d’une Rançon de la peur d’un Lenzi. De fait, nous préférons largement le titre anglais « What have they done to your daughters ? » au titre italien qui surfait sur la vague de titres de l’époque comportant le mot « police » pour signifier combien la police manquait de moyens, et combien il serait nécessaire de lui en donner, à l’heure de ce relâchement politique et de ce relâchement des mœurs. Ainsi, sortiront La polizia ringrazia (1972),  La polizia sta a guardare (1973), puis La polizia incrimina la legge assolve (1974) et La polizia ha le mani legate (1975). Si Dallamano n’est pas un cinéaste anarchiste à la Fernando Di Leo (1), il offre un cinéma où le désenchantement profond et le climat dépressif prime sur la position idéologique. C’est un regard inquiet porté sur la jeunesse et une peur de son avenir, d’une tristesse lancinante filtre à travers une œuvre comme La polizia chiede aiuto, dans lequel la tragédie prend le pas sur la représentation du sexe et de la violence. Malgré la grande violence de son propos, Dallamano emploie souvent l’ellipse visuelle préférant laisser écouter l’enregistrement clandestin d’une sordide scène de sexe entre une jeune fille et un monsieur très honorable que de la montrer, nous mettant à notre tour dans la position terrifiante du témoin. La mise en scène est à l’unisson, d’une sobriété exemplaire, avec un sens du cadrage précis, coupant, s’acheminant vers l’épure.

Bien que La polizia chiede aiuto ait tout d’un film de genre, ménageant les instants de suspense et l’avancement de l’enquête, il baigne dans un climat d’impuissance saisissant. En appui à l’inspecteur Silvestri (Claudio Cassinelli), le très beau personnage atypique de la juge Vittoria Stori (Giovanna Ralli) contribue à féminiser le film à changer le point de vue d’un cinéma de genre viril. Fine psychologue, plus à l’écoute que ces collègues masculins, elle inspire la confiance auprès des jeunes filles qui finissent par libérer les non-dits, s’exprimer plus naturellement. Pour soutenir cette douleur lancinante, la partition de Cipriani, peut-être la plus belle qu’il ait composé, soutient la tragédie à travers deux thèmes utilisés soit en contrepoint – voix d’enfants sur des images glaçantes – soit pour soutenir l’angoisse de la tragédie par ses notes sombres. Ces voix pour signifier combien on a profité de la candeur et de la puberté de ces jeunes filles pour piller, mutiler, voler leur enfance. C’est la voix de Dallamano qui continue de s’exprimer à travers ce leit motiv : oui, mais qu’ont-ils fait à vos filles ?

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Si la vision de What Have You Done to Solange? souffrait d’une certaine ambiguïté, celle d’une punition de cette escalade sexuelle trop précoce, une punition contre la liberté sexuelle au travers de l’acte du tueur. Ici la réflexion de Dallamano ne supporte plus le doute, comme ne cesse de l’affirmer l’inspecteur Silvestri. De bout en bout, « Les victimes, ce sont elles ! », ces jeunes filles, victimes d’une société, d’une éducation, d’un monde. Des jeunes filles qui cherchent à se libérer mais qui sous leurs désirs et leurs pulsions sont pour Dallamano aussi pures que des oiseaux blancs. Dallamano questionne cette difficulté du passage de l’adolescence à l’âge adulte et du moment où elle échappe totalement aux adultes. Ici, elle est stoppée en plein vol par le viol et la mort. Avant de voir leur cadavre à la morgue, les parents ont « perdu » leurs enfants sans le savoir, et ne maitrisent plus rien. Face à l’innommable, ils se rendent à l’évidence de leur échec éducatif. Nul n’est d’ailleurs à l’abri d’avoir un de ses enfants pris au piège. Même l’inspecteur Valentini (Mario Adorf) reconnaitra la voix de sa fille chérie sur une des bandes enregistrées, abasourdi. Dans cette sombre histoire de ballets roses et de réseau de prostitution féminine, ce sont les plus hauts placés – garantis d’être protégés – qui s’amusent, droguent, abusent de celles dont ils devraient assurer l’avenir et les tuent si nécessaire. La résolution de l’enquête, l’identité du meurtrier paraît dès lors dérisoire face au vertige ouvert des rouages d’une machine qui ne s’arrêtera pas et qui imposera le silence à ceux qui seraient tentés de la dénoncer.

La polizia chiede aiuto échappe finement aux stéréotypes du cinéma d’exploitation par son désenchantement même, pour s’attarder sur l’expression désespérée de ses jeunes filles bafouées et des parents atterrés. Et, dans les yeux de ces enquêteurs fatigués, se lit une forme de mélancolie quelque part entre la révolte et la résignation.

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L’édition que propose Camera Obscura est exemplaire. La copie est à tomber, on ne verra sans doute pas meilleur master que celui-là, et toute la particularité formelle du cinéma de Dallamano éclate, en particulier sa photo d’une froideur étouffante. Parmi les excellents suppléments, on retient une rareté : l’éditeur a retrouvé les scènes hardcore destinées à l’exploitation internationale (on connaît la tradition des années 70-80 à prévoir différentes versions du film en vue de différents réseaux d’exploitation). Si elle ne sont pas forcément des plus osées, on peut supposer qu’elles ont été tournées par Dallamano lui-même ou en sa présence (comme le mentionne le livret) car elle ne déteignent pas avec l’esprit du film, mais apporte en revanche un supplément de sordide à cet univers : vision de corps frêles dont on ne voit pas le visage sur lesquels s’allonge un homme plus âgé ; utilisation d’objets, de masques godemichets. Le papier peint est miteux. L’absence de bande son, un cadre flouté qui laisse à penser que nous observons cette scène d’une serrure contribuent au sentiment de malaise face à ce qui s’apparente à un viol. Certes, on préfère qu’elles n’aient pas été intégrées au film, mais elle ajoutent au film l’impression de documents cachés, clandestins filmés par un témoin. En plus du passionnant commentaire audio de Dominik Graf and Marcus Stiglegger, sur un deuxième DVD, l’éditeur allemand propose également deux interviews très intéressants, l’un du compositeur Stelvio Cipriani et l’autre du monteur de Dallamano, Antonio Siciliano. Précisons que tous les suppléments présentent des sous-titres anglais.

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(1) Néanmoins on se souvient de fascinant et très ambigu Avere vent’anni qui dénonçait l’hédonisme des années 70 de manière particulièrement perturbante en évoquant l’odyssée de deux jeunes femmes totalement libérées dont la quête devenait leur calvaire.

Massimo Dallamano – La polizia chiede aiuto » (Camera Obscura)  (What have they done to your daughters ? / La lame infernale) (Italie, 1974) de Massimo Dallamano, avec Claudio Cassinelli, Giovanna Ralli, Mario Adorf.
Blu-Ray + DVD édité par Caméra Obscura

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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