LAW&ORDER SEASON 1

"Law and Order / New-York District" – Saisons 1, 2 et 3

 



Law and Order
, la série connue en France sous les titres New York District et New York Police Judiciaire selon les networks, fête cette année l’achèvement de sa dix-neuvième saison, la signature lui garantissant une année supplémentaire. Pour son créateur Dick Wolf c’est un pari gagné : battre le record de longévité pour un format « drama » (hors soap ou dessin animé comme Les Simpson par exemple, qui a démarré là aussi en 1990). Le programme revient de loin et a même du faire des concessions qui peuvent faire craindre le baroud d’honneur : une coupe budgétaire importante et le passage à une production de 16 épisodes au lieu de 22. NBC aura pourtant du mal à se débarrasser aussi facilement de cette matrice étant donné le grand succès de son spin-off Law and Order, Special Victims Unit… Peut-être fera-t-elle comme pour l’autre série dérivée, Criminal Intent, cédée à une chaine câblée ?
Si la série a repris un peu du poil de la bête ces deux dernières saisons, avec un changement important de casting, il faut dire qu’elle sort d’une mauvaise passe aussi bien au niveau des audiences que sur le plan qualitatif, devenant moins originale, plus banale depuis 5 ou 6 ans. La disparition de Jerry Orbach/Lennie Briscoe a été plus difficile que celle d’autres piliers de Law and Order dont Dick Wolf a toujours vanté qu’ils étaient interchangeables à l’infini. C’est aussi plus généralement à coup sur le fruit d’un choc frontal avec la nouvelle génération de séries télé aux succès affirmés, plus basées sur le développement poussé de la psychologie des personnages et sur des intrigues scénaristiques feuilletonnesques à rebondissements tordus. Ce grand laboratoire pour scénaristes qu’est devenu la télé américaine (habillée de certains oripeaux plus clinquants et cinématographiques niveau forme), Law and Order (la série originelle du moins), en reste cependant toujours assez éloigné et continue paradoxalement à demeurer ainsi un peu l’OVNI qu’elle était au moment de ses premières diffusions il y a vingt ans.
Pourquoi consacrer cet article aux trois premières saisons ? Principalement parce qu’elles sont les seules disponibles en zone 2 avec la saison 14 (la dernière de Jerry Orbach, un coffret DVD curieusement recadré d’ailleurs !). Si Criminal Intent et Special Victim Unit sont de très gros succès en France et très bien édités, la série originelle sert plus de bouche-trou dans les programmes (la dernière saison inédite sur TF1 a été diffusée après minuit). Son concept reste ainsi toujours un peu rétif aux normes de diffusions en première et seconde partie de prime-time. C’était déjà le cas pour les premières saisons achetées à l’époque par France 3 qui les diffusait au petit bonheur la chance entre deux retransmissions sportives le week-end. Face à SVU et Criminal Intent, des séries qui mettent un peu plus en valeur les personnages et leurs problèmes, Law and Order est également un peu tombé en désuétude et son édition DVD est aujourd’hui mise en jachère par Universal.
En tournant son pilote en 1988, Dick Wolf proposait un format quasi inédit, visant à contourner la crise du format 50 minutes des programmes d’alors : le croisement d’une série policière d’investigation, de « rue », avec une série juridique, de « prétoire ». De fait la construction de Law and Order apparaît quasi rituelle : son pré-générique avec découverte du cadavre, son premier suspect qui est rarement le bon, le passage en salle d’interrogatoire, l’arrestation du suspect principal… Puis passé l’entracte, survient le rebondissement obligeant un supplément d’enquête de la part de l’assistant(e) du procureur, le procès en lui-même, le dernier rebondissement et le final à base de verdict ou d’âpres négociations (comme le système américain le permet). Ce pourrait être un handicap lourd et rigide, mais elle inscrit la série dans une construction tout à fait à part, soumettant pleinement la répétition aux possibilités narratives de la télévision. Surtout, en établissant de telles règles, Law and Order va chercher son plaisir et la jubilation non dans l’épate à tout prix, mais dans le contournement discret et subtil de ses codes, montrant une machine somme toute toujours à un moment ou à un autre obligé de se plier aux circonstances imprévisibles et aux imperfections.  Dans Law and Order, les failles du système sont les meilleurs ressorts dramatiques.
Dés la première saison, Dick Wolf et l’autre scénariste important de la série, René Balcer, l’ont compris en couplant cette narration avec des intrigues issues de faits divers où l’incroyable prend sa source dans la plus apparente des banalités. Ce creuset mêlant la bourgeoisie, le citoyen lambda et les exclus nous plongent dans deux décennies de sociologie new-yorkaise qui ont désormais un caractère de témoignage historique sur leur époque, ce que la rigueur courante de la série a sans doute permis. La forme à l’origine très rugueuse et semi-documentaire (elle est plus lisse désormais) a permis à Law and Order d’être très dérangeante lors des premières saisons pour aborder des sujets comme l’avortement, l’esclavage moderne, les sans papiers, les tensions entre noirs et juifs, les erreurs médicales, le trafic d’organe… Souvent vilipendées pour leurs relatives violences et ces thématiques par certains groupes de pressions et annonceurs, ces trois premières saisons ont bien failli être les dernières. Pour une grande chaîne nationale comme NBC c’était une première : il a fallu pour les auteurs mettre un peu d’eau dans leur vin sans doute dans cet aspect « thèmes brûlants » qui ne seront peut-être plus aussi vivaces et affirmés au fur et à mesure des années… Voir ainsi par exemple l’épisode de la saison 1 tournant autour de l’attentat contre une clinique pour avortement qui est resté non rediffusé aux USA.
C’est peut-être aussi un reproche que pourront faire certains à revoir ces anciens épisodes, ils ont presque une dimension « Dossiers de l’écran » dans l’exposition au départ souvent très didactique des enjeux, par exemple dans les dialogues entre les policiers ou procureurs. Les sujets chauds s’alignent également comme s’ils étaient traités pour la première fois en heure de grande écoute et peuvent sembler à la limite du sensationnel. Pourtant Law and Order ici ne tombe jamais dans l’édiction de messages clairs et nets, et cultive malgré tout les zones grises qui font sa réussite, ce qui la rendra aussi assez difficilement classable politiquement (Wolf se satisfait souvent qu’elle soit dénoncée tour à tour par les démocrates ou les républicains).
Si les trois premières saisons de Law and Order ont failli être les dernières, c’est aussi en raison de son casting presque exclusivement masculin sans doute pas toujours fédérateur… Il faut attendre la saison 2 et le personnage récurrent bien que secondaire du Dr Olivet pour remédier à ce problème, plus directement tranché dans le lard dés la saison 4 avec le remplacement de deux personnages principaux par des femmes. Ici Elizabeth Olivet prend quand même une certaine importance en tant que psychiatre et dés la saison 3 les scénaristes vont bâtir un très curieux et très fort épisode autour de son personnage, où cette dernière est victime d’un viol lors d’une séance de gynéco. S’il est de notoriété que les héros de Law and Order n’ont quasiment pas de vies privées à l’écran, les informations délivrées au compte-goutte sur leurs personnalités, leurs passés, font également partie des plaisirs subtils pour le spectateur qui adhère à cet univers. Les créateurs offrent ainsi de temps à autres et de façon inattendue des axes narratifs plus portés sur les personnages. D’autres zones resteront toujours dans l’ambiguïté mais ce n’est pas foncièrement un mal.
 
Le « sénior Detective » est sans doute le grade à la durée de vie la plus limitée dans ces trois premières saisons, puisque trois inspecteurs se succèdent : Max Greevey (Georges Dzundza, excellent), Phil Cerretta (Paul Sorvino, peut-être un peu trop mou mais attachant) et Lennie Briscoe (Jerry Orbach, futur personnage culte). Si les deux premiers sont des opposés et des mentors, des figures presque paternelles pour leur collègue « Junior Detective » Mike Logan, le cynique et désabusé Briscoe transforme le duo en une association de deux nervosités assez différentes. Joué excellemment par Chris Noth ( qui sera plus tard le fantasmé Mr Big de Sex and the City) Logan est un flic particulièrement sanguin toujours au bord de la bavure, multipliant visiblement les conquêtes féminines et dont l’enfance a été difficile. C’est à l’évidence l’un des éléments les plus indispensables et vivant à ces enquêtes. Logan qui partira dés la saison 5 reviendra dans un téléfilm qui lui sera entièrement consacré en 1998, et en 2005 il rejoint Criminal Intent. Le commissariat est lui dirigé par le bougon Dann Florek, proche de ses hommes mais sachant toujours trouver à certains moments une véritable sécheresse au niveau de l’autorité. Le dernier épisode de la saison 1 lui est presque entièrement consacré, ce qui permet de découvrir qu’il est marié à une hôtesse de l’air. Dann Florek reviendra 7 ans plus tard dans Special Victims Unit, montrant que Wolf s’est bien amusé à faire resurgir des années plus tard ses personnages éjectés !
Michael Moriarty dans le rôle de Ben Stone est à coup sur devenu l’un des interprètes piliers les plus oubliés de Law and Order aujourd’hui. En procureur idéaliste et intelligent, il a assurément moins de flamboyance au prétoire que son successeur Jack McCoy, mais sans doute plus d’écoute, s’en remarque ce plan récurrent dans la série où ce dernier fixe son interlocuteur derrière son bureau, semblant analyser la situation en cherchant la distance la plus juste, en ayant toutefois toujours une part de douceur dans les yeux, traces d’une certaine compassion et innocence rentrée. Ben Stone semble se fondre comme une partie intégrante du tribunal là où McCoy semblera plus proche du commun des mortels, souvent passionné et vif. De fait avec 14 ans de présence à l’écran, le personnage joué par Sam Waterston peut se vanter d’avoir fait oublier son prédécesseur. Il mérite pourtant singulièrement d’être redécouvert, surtout en V.O donc, Moriarty étant un acteur particulièrement sensible qui semble avoir pris très à cœur son rôle. Trop surement, puisque lors de la quatrième saison il ira jusqu’à s’exprimer sur des sujets polémiques sur des plateaux de télé, comme habité par son personnage. Remercié par Wolf, accusé d’être instable en partie en raison de son penchant pour l’alcool, cet acteur fétiche de Larry Cohen aura quelque peu sa carrière brisée au cinéma et à la télévision. Fuyant au Canada il s’autoproclamera « exilé politique ». Moriarty n’est jamais présent aux cérémonies et conventions autour de la série, même s’il figure dans le sympathique petit making of sur le coffret de la saison 2.
Ben Stone est accompagné d’un assistant noir, Paul Robinette, venant de quartiers difficiles et d’un milieu modeste. Sa réussite le place souvent dans une position complexe dans des affaires où l’aspect racial est important. Entre deux mondes, Robinette ne fera que ces trois saisons même s’il reviendra plus tard sporadiquement, devenu avocat de la défense dans des affaires mettant en cause les minorités. Richard Brooks a réussi a camper un personnage charismatique et attachant dans ses questionnements, ce sera aussi le seul assistant du procureur masculin, les scénaristes préférant par la suite une figure féminine à ce poste. Dans le rôle du « District Attorney » Adam Schiff, sorte de procureur général élu par les citoyens, Steven Hill fait à la fois figure de vieux sage, mentor des juristes autour de lui, et aussi de relais avec un univers plus politique qui est à l’essence de la ville de New York, en soit la véritable héroïne de Law and Order tant tous ses arcanes peuvent s’y exprimer à l’écran avec complexité. Ce n’est pas pour rien que beaucoup d’acteurs de théâtre ou plus généralement de la ville, parfois prestigieux, passent par cette case… Orbach et Waterston ont ainsi tous deux joués dans Crimes et Délits de Woody Allen par exemple, et défilent dans des petits rôles lors de ces trois premières saisons des acteurs comme Philippe Seymour Hofmann, William H.Macy, Cynthia Nixon, Dylan Baker, John Ortiz…
Loin d’être ringards ou vieillots, ces épisodes sont à redécouvrir, montrant la qualité d’écriture, d’interprétation et de construction d’un univers devenu par la suite assez tentaculaire. Sans doute les épisodes de la série originelle n’auront-ils plus la qualité « brute » de ces trois premières saisons, mais il n’empêche que le reste mériterait quand même amplement une édition, d’autant que les saisons 4 à 6 sont disponibles en zone 1 (et zone 2 UK sans sous-titres) ! Universal préfère les condamner à meubler des chaînes câblées ou les après-midi de TF1 et TMC…
Les saisons 1 à 3 sont disponibles en Zone 2 chez Universal. Sur le coffret de la saison 1 on retrouve une interview instructive de Dick Wolf, et sur le coffret de la saison 2 un making-of de 30 minutes couvrant les trois premières saisons avec les interviews des acteurs principaux. La qualité d’image est bonne, hormis l’épisode 6 de la saison 1 qui est en fait le pilote tourné en 1988 produit par CBS qui rejeta le programme: il possède nettement plus de grain. Rappelons que la série était alors tournée en 16mm.

 

A propos de Guillaume BRYON

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