Si 3D Film Archive poursuit cette incursion dans l’âge d’or de l’anaglyphe en exhumant de telles raretés, ils n’ont pas fini d’enchanter nos soirées. C’est le retour à l’enfance garanti, sourires candides et bouche bée obligatoires, comme lorsque nous découvrions l’Etrange créature du Lac Noir à « La Dernière Séance » avec nos petites lunettes rouge et verte. Après l’impressionnant The Bubble, Kino Classics sort donc The Mask, une œuvre canadienne peu connue réalisée par Julian Roffman en 1961.

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The Mask installe une connivence avec le spectateur dès l’ouverture, lorsqu’à la manière d’un William Castle, l’acteur Jim Moran, dans son propre rôle nous présente sa collection de masques : il nous met en garde « très sérieusement » contre le danger de l’expérience que nous allons mener, nous informant du risque de rentrer en « transe » en même temps que le héros, à chaque fois que retentira la phrase «  Put the mask on… now ! » L’idée est diablement excitante, l’intrigue l’est un peu moins. Un médecin dont le patient, un archéologue, s’est suicidé, non sans lui avoir légué l’objet « maudit » qui le conduisit à cet acte : un masque précolombien qui lorsqu’on le met sur le visage, ouvre sur un monde terrible, celui qui anime les pulsions humaines et ne sépare plus les vivants et les morts. L’incrédule psychiatre va s’empresser de tester l’objet et de sombrer à son tour dans les spirales infernales de l’inconnu. Vous êtes prévenus ! «  Put the mask on… now !  » sera donc ce double signal, cette voix intérieure qui pousse le docteur à mettre sa tête dans cette cavité et à nous laisser le temps de mettre nos lunettes, toujours plus impatients de la prochaine incursion dans ce monde maudit.

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The Mask ne procure pas tout à fait la fascination hypnotique d’un Dementia (1955) ou d’un Carnival of Souls réalisé l’année d’après, car alterne trop une intrigue classique pour ne pas dire banale, avec d’hallucinantes plongées hors du réel lors de l’intervention de la 3D, là où les deux autres ressemblaient sur toute la durée à de véritables apparitions cinématographiques – de celles que ne renierait pas Guy Maddin lorsqu’avec La Chambre Interdite, il conçoit le cinéma comme un spectre. On pense pourtant régulièrement à Herk Harvey et John Parker à ce fantastique si précieux lorsque la fragilité formelle, les imperfections augmentait la sensation de réel, de quelque chose qui se produit devant nous. La mise en scène approximative trahit aussi l’amour du cinéma, plus brut avec ses scories et ses naïvetés. The Mask oscille donc entre un classicisme de pure série-B, un peu comme certaines productions Corman (le très beau noir et blanc rappelle parfois Dementia 13) – et les échappées hypnotiques plus expérimentales. D’un côté le train-train d’une intrigue stéréotypée avec tout ce qu’il l’accompagne – femme aimante, ami savant interrogateur, inspecteur aux aguets, secrétaire comme victime potentielle . Au sein d’une intrigue prétexte à l’emploi du relief, le gimmick se mue en véritable motif esthétique, un espace d’inventivité, de recherche et d’inspiration fantastique.

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Les portes du rêve s’ouvrent sur un monde morbide et merveilleux entre estampes et eaux-fortes irréelles. Certes, sa civilisation exotique sacrificielle, et ses costumes aux frontières du péplum prêtent à sourire mais c’est le charme des dérives somnambules et cauchemardesques qui l’emporte, l’errance surréaliste et poétique. De plus, les effets d’expérimentation de montage, d’éclairages, le jeu sur les profondeurs et les couches dimensionnelles ont quelque chose d’envoûtant, de grisant. La majorité des songes pensés à l’origine par Slavko Vorkapić ne furent jamais tournés compte tenu du budget limité et ce fut Julian Roffman qui s’en chargea finalement, sans doute à partir des dessins préparatoires. Leur folie contraste tellement avec le reste du film qu’il est pourtant permis d’y déceler tout le génie et l’imagination Vorkapić, à la manière des rêves de Dali dans La Maison du docteur Edwards. Un peu oublié maintenant, Vorkapić eût pourtant une importance comparable à celle d’Eisenstein pour son expérimentation technique tant au niveau du montage que de ses mouvements de caméras surprenants. Cinéaste expérimental, théoricien du cinéma, monteur, illustrateur et peintre né en Serbie, son nom fut même employé pour définir une technique particulière de transition dans le montage. Capra utilisera Vorkapić sur Mr Smith au Sénat, notamment lors d’une mémorable mise en image des tourbillons de pensées à l’intérieur de la tête de James Stewart. A l’intérieur d’un b-movie comme The Mask, de tels passages laissent bouche bée. De même, le compositeur de musique électronique d’avant-garde Myrron Schaeffer est en grande partie à l’origine de la bande son (Electro-Magic Sound prévient l’affiche !) atonale et tribal, qui en envoie dans les basses et les bruits stridents, lorsque se profile l’angoisse, se révélant presque hypnotique, comme les pulsations agissaient sur nos propres battements de cœur. Ces cauchemars nous aspirent dans un monde païen ancestral, comme une Atlantide de rites morbides, qui nous libèrent de toute narration. Certes cette démesure est irrégulière, nous laissant impatiemment espérer le prochain moment où nous endosserons nos lunettes magiques, qui nous laisse pénétrer dans l’antre, quelque part entre l’enfer et le psychédélisme. Le cinéaste met en scène des chorégraphies fantasmagoriques, en suspension, qui nous rappellent parfois Michael Powell. On y croise des fantômes blafards, des expressions figées dans leurs masques. On se perd dans les toiles d’araignées, suivant les rives d’un Styx au milieu des squelettes, au sein d’un très bel univers funèbre, tel un train fantôme poétique.

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Ici, rien n’est immuable , tout s’échappe. Entre ses globes oculaires volants, ses objets en lévitation, ses visages à l’état incertain qui s’évanouissent, se décomposent se substituent les uns aux autres, ces têtes vivantes métamorphosées en cranes, on ressent ce génie de l’artisanal, de fougue de l’improvisation surréaliste. Proche des visions de LSD de Corman on en imagine parfois ce qu’aurait pu faire le cinéaste s’il avait filmé les hallucinations psychotropes en 3D tant dans ses meilleurs moments The Mask s’apparente à un magnifique trip.

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Le travail de restauration sur The Mask est à tomber, nous n’imaginions pas pouvoir redécouvrir l’œuvre dans ces conditions. Parfois, la conception d’un film et l’histoire de ceux qui l’ont imaginé est aussi passionnante que le film en lui-même. C’est un peu le cas pour The Mask comme nous le montre « The Man Behind the mask » petit documentaire sur le cinéaste Julian Roffman qui nous présente un passionné de cinéma qui n’aura probablement jamais eu la carrière qu’il méritait. Venant du documentaire, il ne tournera essentiellement que des commandes (1) pour le National Film Board of Canada, des films promotionnels, des publicités, ou des sujets à la gloire de l’armée canadienne… Il est particulièrement émouvant d’entendre son fils évoquer un homme dont la disparition fut aussi discrète que sa notoriété. En bonus cadeau nous trouverons également « One Night In Hell »(2014) jolie animation de 7 mn des fameuses Diableries, fabuleux recueil de photos stéréoscopiques de 1874, mettant en scène un joyeux enfer. Sous la houlette de Brian May (guitariste de Queen et astrophysicien), déjà à l’origine de la réédition du livre, les images s’animent sous nos yeux.

Mais le plus beau supplément, qui mériterait à lui seul l’achat du Blu-Ray demeure l’intégration de courts métrages de Slavko Vorkapić qui permettent de redécouvrir son incroyable univers, lorsque le génie du montage sert celui d’une imagination débordante, effrénée, d’un fantastique onirique, quelque part entre Maya Deren et Fritz Lang. A tous points de vue, le Blu-Ray de The Mask nous invite à un voyage auquel il est impossible d’échapper.

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(1) Il n’a à son actif que deux longs métrages de fiction, le premier étant The Bloody Brood (1959), film noir avec un Peter Falk débutant.

The Mask (USA, 1962) de Julian Roffman avec Paul Stevens, Claudette Nevins, Bill Walker – Zone Free.
Langues : anglais non sous titré
Restauration : 3-D Film Archives.
Blu-Ray 3D édité par Kino Lorber et commandable sur leur site

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

1 comment

  1. Tout à fait le genre de papier pour lesquels je continue a rester sur la toile , à savoir écrit avec passion et « intégrité intellectuelle » .Et de fait donnant envie de (re)découvrir une oeuvre tombée dans l’oubli jusqu’à la seconde précédant sa lecture . Merci !

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