En attendant la réédition du Cheval de fer en Blu-ray en février 2016, Rimini éditions propose un des meilleurs westerns de John Ford issu de sa période muette : Three Bad Men est une oeuvre méconnue qui rassemble plusieurs des thèmes et motifs du plus irlandais des cinéastes états-uniens. Réalisé en 1926, soit deux ans après Le cheval de fer, Three Bad Men essuie un échec commercial, à la suite duquel John Ford ne réalisera pas d’autre western avant La chevauchée fantastique, en 1938. Resté inédit en France jusqu’à ce jour, il est renommé Trois sublimes canailles à l’occasion de son exploitation en DVD. L’aspect un peu nunuche de ce titre ne rend pas justice à une intrigue qui mêle le souffle épique de la conquête de l’ouest au romantisme d’une histoire d’amour.

Comme dans Straight Shooting, un des précédents westerns de John Ford, Trois sublimes canailles inverse les valeurs et redéfinit la barrière entre le Bien et le Mal. À la fin du 19éme siècle, en pleine ruée vers l’ouest, alors que l’or fait perdre la tête aux hommes, trois hors-la-loi dont la tête est mise à prix vont prendre sous leur aile une jeune orpheline. Son père vient de se faire assassiner par les hommes de Hunter, shérif corrompu. Ces trois mauvais hommes, voleurs de chevaux et tricheurs aux cartes, vont alors aider la jeune femme dans sa quête d’une nouvelle vie. Notamment en lui cherchant un homme à aimer. Seulement, le chef de cet étrange trio, Bull, est aussi à la recherche de sa soeur, qui s’est enfuie avec un mystérieux inconnu.

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John Ford regarde la conquête de l’ouest par le petit bout de lorgnette. Hormis des séquences échevelées de chevauchées, lorsque les pionniers font la course vers la terre promise, filmées à grands renforts de travellings et de panoramiques, Trois sublimes canailles demeure une odyssée intimiste qui met l’humain et l’individu en avant. Au contexte historique de son histoire, le réalisateur, souvent taxé de racisme et de manichéisme, met en exergue quelques plans sur les Amérindiens qui observent, silencieux, les caravanes de colons en pleine effervescence au fond du cadre. Des images empreintes de majesté et de respect pour un peuple conquis par des étrangers. Par ces cadrages, John Ford semble ainsi plus s’attacher à raconter la petite histoire que la grande, comme pour signifier son mépris de cette colonisation dont il est pourtant issu. Tout le film, il n’aura de cesse de jouer avec la profondeur de champ, mettant ses personnages et son intrigue en avant. Sans esbroufe inutile, John Ford raconte avant tout une histoire intime qui ne manque pourtant pas d’ampleur.

En plus d’une évidente maîtrise technique, du découpage et d’un montage enlevé, l’aspect qui frappe le plus à la vision de Trois sublimes canailles est l’humour dont le film est doté. John Ford traite son histoire de quête humaine et spirituelle comme une comédie romantique qui emprunte aussi au burlesque. Une bagarre de bar évoque bien plus à ce genre si cher à Buster Keaton qu’à une séquence gonflée à la testostérone. Cette distance et ce regard plein de compassion et de malice porté sur les personnages font de Trois sublimes canailles un western unique et aujourd’hui encore très moderne. L’ironie est aussi un moyen pour le réalisateur de montrer l’aspect dérisoire de cette fièvre de l’or avec ce couple qui oublie leur enfant sur une piste piétinée par chevaux et chariots, tant ses parents ont perdu la tête.

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Surtout, John Ford égratigne le mythe de l’ouest américain, comme il le fera souvent dans plusieurs de ses westerns. La façon dont il présente ses trois personnages principaux entre dans le cadre de la légende. Les trois malfrats apparaissent d’abord sur des panneaux « Wanted » avant de prendre véritablement corps lors d’un plan expressionniste tel que les affectionnent John Ford. Ainsi, ils gagnent cette aura allégorique dont bénéficiera plus tard L’homme qui tua Liberty Valance. En plus de montrer une conquête de l’ouest basée sur la violence où les représentants de la loi ne valent pas mieux que ceux qu’ils sont censés pourchasser, le réalisateur, fervent catholique, insuffle à son film une dimension mystique. À travers le personnage d’un homme d’église, cette conquête de l’ouest prend des allures de recherche de la terre promise, d’exode vers un futur meilleur. Le film est émaillé de références bibliques dont la recherche de rédemption des trois bandits du titre n’est pas la moindre. La relation qu’ils entretiennent avec la jeune orpheline annonce un autre western encore plus atypique que John Ford réalisera en 1948 et qui s’inspire encore plus ouvertement de l’histoire des Rois mages, Le fils du désert. Le titre original de ce film avec John Wayne, Three Godfathers, fait directement écho à Trois sublimes canailles. John Ford clôt son film sur un plan iconique, de ceux qui façonnent les légendes et qui fait écho à la première apparition des trois héros. En ce sens, l’épilogue montre comment elles perdurent et se transmettent.

Non, malgré ce mélange des genres, le film de John Ford n’oublie pas d’être un western qui parle de la fondation des États-Unis et de la violence de son histoire. Si le personnage de Bull est à la recherche de sa sœur, il est aussi en quête de vengeance. Il va cependant mener sa petite troupe sur la pente ascendante de la rédemption. Long métrage au scénario complexe, avec ses conflits et ses règlements de compte, Trois sublimes canailles est une véritable œuvre humaniste injustement méconnue.

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Le DVD : Malgré son grand âge, le film est présenté dans une très belle copie, avec des noirs profonds et des parties plus claires dans lesquelles la lumière est bien équilibrée. Quelques petites griffures apparaissent çà et là sans que cela ne soit réellement gênant, cela participant au charme du film. Sur le plan sonore, le métrage est accompagné par la partition composée par Dana Kaproff en 2007. Cette édition est complétée d’une introduction de Christophe Champclaux, historien du cinéma, ainsi que d’un documentaire signé par les deux sœurs productrices et réalisatrices, Clara et Julia Kuperberg, John Ford et Monument Valley. Dans ce film d’une heure, de nombreuses personnalités dont James Steward, Martin Scorsese, Henry Fonda et surtout John Wayne évoquent l’amour du cinéaste pour ce lieu mythique.

Trois sublimes canailles

Titre original : Three Bad Men

(USA – 1926 – 92min)

Réalisation : John Ford

Scénario : John Stone, d’après un roman de Herman Whitaker

Direction de la photographie : George Schneiderman

Montage : ?

Musique : Dana Kaproff (partition de 2007)

Interprètes : George O’Brien, Olive Borden, Lou Tellegen, Tom Santschi, J. Farrell MacDonald…

Disponible en DVD chez Rimini éditions.

 

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