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John Boorman – « Zardoz » (Blu-Ray) – Editions Arrow video

Lorsqu’on interrogea Boorman (cf notre interview ici-même) sur les raisons de l’échec critique et public de Zardoz, le cinéaste répondit avec une certaine amertume: « cela pose une question : le cinéma peut-il parler d’idées philosophiques et spirituelles, pour un public qui aiment les choses plus viscérales ? ». Cette fausse interrogation n’amène pas de réponse. Que serait-il advenu de Bergman ou de Tarkovski si le cinéma n’était pas le lieu de la réflexion, de l’introspection et du voyage mental ?

Il faut dire qu’avec Zardoz, Boorman cumulait les difficultés puisqu’il déguisait la fable métaphysique sous l’habit du cinéma de genre avec un aplomb, un culot étonnant, prenant le risque de déstabiliser un public peu habitué à ce genre d’expérience. De fait, si Zardoz et L’Hérétique sont les oeuvres plus injustement incomprises du cinéaste c’est qu’elles ont toutes deux déjoué les attentes du spectateur (un film de SF pour l’un, la suite mystique d’un terrifiant film culte pour l’autre) et qu’elles restent à l’arrivée particulièrement intimes – donc plus fragiles – celles où l’on retrouve, en bloc la totalité des obsessions boormaniennes. Boorman y explore un monde de signes, sous la forme inédite d’un voyage ésotérique et poétique, qui tient autant du conte mythique que du spectacle chorégraphique. Il est dommage que Zardoz souffre encore parfois d’une réputation peu flatteuse, cette image réductrice d’un Sean Connery bandolero en slip rouge, alors qu’il s’agit probablement de l’oeuvre la plus complexe, la plus dense de Boorman, la plus politique aussi. Après le succès de Délivrance, Boorman eût une totale liberté artistique à laquelle les contraintes financières vinrent faire obstacle, d’où naît un objet inclassable dont l’esthétique parfois kitsch et le manque de moyens tiennent lieu d’induction en erreur. Un peu à la manière de Zed, le héros de Zardoz c’est au spectateur d’aller au-delà des apparences et de se frayer un chemin dans sa richesse.

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Bien avant Excalibur, le temps de Zardoz est bien moins celui du futur que celui du mythe, du légendaire et du merveilleux, avec ses étapes initiatiques, ses épreuves, ses sortilèges.  Rien d’étonnant à ce que la fameuse tête du Dieu ressemble autant à un masque grec, pour une quête qui emprunte aux textes fondateurs qu’ils soient antiques ou celtiques. Les costumes peuvent prêter à sourire de part leur confection artisanale ; la femme de Boorman s’imposa couturière avec les moyens du bord et les tissus mis à disposition. Mais les voiles, robes et pagnes participent à cet imaginaire, renvoyant à la fois au Moyen-âge et à la Rome antique, accentués par une symbolique des couleurs omniprésente. On connaît la fascination quasi mystique de Boorman pour les éléments, en particulier pour l’eau, protectrice, dangereuse ou baptismale. Le choix des Monts Wicklow dans le Sud Est de l’Irlande sonne comme une évidence pour un Boorman qui raconte toujours la même histoire. Celle de l’homme et de son environnement, de son rapport au monde. Le lac d’Excalibur sera le même que celui de Zardoz, faisant presque écho à l’onde trop calme de Délivrance, et prophétisant déjà la clarté liquide de La Forêt d’Emeraude.

L’utopie est au centre de Boorman, que ce soit Délivrance et les rêves de citadins de retour à la nature, La forêt d’Emeraude et sa réflexion sur le mythe rousseauiste du bon sauvage, Leo the last et son riche héros prenant conscience de l’existence de la misère en regardant derrière sa longue vue.

La science fiction, Boorman s’en soucie finalement assez peu. Il n’a jamais été franchement un cinéaste de genre, préférant l’utiliser pour l’intégrer à son processus réflexif. Si l’univers de Zardoz ne s’apparente jamais à une hypothèse sur l’avenir, c’est qu’il s’agit d’une vraie parabole sur notre monde contemporain. L’idée lui est venue du constat que les riches devenaient de plus ne plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ; Zardoz décrit donc une société où les privilégiés ont obtenu les pleins pouvoirs en soumettant les plus faibles. On pourrait presque qualifier Zardoz de film marxiste tant il exploite l’idée de lutte des classes, la bourgeoise ayant définitivement dominée la prolétaire en étant parvenue, pour mieux régner, à la diviser en deux groupes dont l’un est l’esclave de l’autre.

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Le monde de Zardoz  est un monde de territoires et de castes. A l’extérieur, les brutes, ces tribus, primitives où seuls les exterminateurs ont le droit de se reproduire. A l’intérieur, le Vortex – dont l’existence est ignorée des brutes  – avec ces privilégiés qui ont anéanti la mort. Cette élite vieille de 300 ans a beau avoir l’air d’une démocratie, elle punit ses contestataires en les vieillissant prématurément et parquent ses apathiques, ceux qui se sont laissés aller à ne plus croire en rien. Jeunes jusqu’à la fin des temps, intellectuels, scientifiques, ils détiennent le savoir suprême par l’intermédiaire d’un cristal de la connaissance – ce tabernacle – auxquels ils sont tous connectés comme une conscience unique. Ce meilleur des mondes ou la consultation collective se fait par télépathie s’est élaborée dans l’apprentissage même de la désensibilisation à la misère. De l’indifférence est née cette communauté idéale, en laissant les plus faibles hurler leur souffrance derrière leur grillage, en mettant une vitre devant toute contestation. Les « civilisés » s’isolent et parquent ces « primitifs » en dehors, ceux qui cultivent la terre et leur fournissent de quoi subsister. La dystopie constitue ici l’accomplissement de l’échec d’une utopie, Zardoz débouchant sur une réflexion à la fois politique et métaphysique sur les dérives d’une idéologie idéale et des principes communautaires. Les mots de Boorman sont sans appel :

Le fonctionnement d’une communauté m’a toujours intéressé. Cela a toujours été pour moi une source d’étonnement. La plupart des gens sont surpris quand quelque chose se casse. Pour moi ce serait plutôt le contraire : c’est ce qui marche qui m’intrigue étant donné ce que sont la nature humaine et l’organisation de la société. C’est la précarité du monde qui me frappe, la façon dont les groupes se solidifient, se ferment aux autres groupes.

La représentation s’avère pleine d’ironie, ces riches ressemblant à des hippies plongés dans leurs rites, leurs gestes répétitifs. Boorman se plait à illustrer cette dualité civilisation /barbarie en dénonçant le simulacre d’une barbarie civilisée, éduquée donc pernicieuse, ce qu’il confirmera avec La Forêt d’Emeraude en lui donnant pour nom l’occident. D’ailleurs dès que le chaos pénètre à l’intérieur de l’Eden, l’homme retrouve son penchant le plus naturel : la violence.

La société idéale dans laquelle nage Zardoz est donc protégée de la mort, du sexe, des pauvres, mais comme l’exprime si bien Ira Levin dans Un bonheur insoutenable ou le pouvoir déclarait le bonheur obligatoire, ça n’est qu’un leurre. Il suffira d’un petit grain dans les rouages pour amener le chaos du dehors à l’intérieur même de ce paradis terrestre. Cette politique d’isolement, ce maintien de l’autarcie, du protectionnisme, interdit au pauvre le dangereux accès au savoir. Le pouvoir de la culture, le pouvoir du livre explose dans Zardoz comme une idée fondamentale. « I lost my innocence » déclarera Zed, en se remémorant comment il eût accès à la lecture et au livre. Magnifique aveu regroupant toutes les contradictions, les paradoxes de la connaissance. Car la libération pour Boorman, partira du livre, le texte pouvant autant être un outil d’élévation qu’une arme de manipulation. L’entrée de Zed dans une bibliothèque métamorphose la brute en rebelle penseur et libérateur. Découvrant l’autre territoire, pénétrant à l’intérieur et le détruisant, il permet son évolution. Il est le libérateur qui paradoxalement offre la renaissance en redonnant à l’homme le droit à la mortalité, en lui réapprenant la sensibilité. Cette réflexion sur la culture n’est pas sans rappeler l’approche que fait Kubrick de la SF dans 2001. Il partage avec lui, une interrogation sur l’homme son devenir, son rapport à la connaissance. Les questions que suscitent le tabernacle et le cristal de Zardoz ne sont pas très éloignées de celle du monolithe de 2001.

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Parmi les fruits de l’imagination, le conte de fée le plus tenace et puissant est sans doute celui qui invente les dieux. Jamais Boorman n’aura été aussi cinglant envers la religion que dans Zardoz, perçu comme l’outil de pouvoir ultime, l’acmé de l’instinct de domination, une affabulation montée de toute pièce pour maintenir dans l’ignorance et la peur. Le dieu est ici montré comme un mensonge, une tête vide qui crache des armes au peuple. On effraie le monde avec un masque, et Zed trouvera la vérité en passant derrière, pour découvrir, l’invention géniale d’un magicien actionnant sa marionnette pour effrayer le peuple et l’asservir. Seul tuer le dieu permet le retour à son humanité.

Il faut redécouvrir Zardoz, à la fois pour sa noirceur, son ironie, sa force insurrectionnelle, son incroyable inventivité formelle. Zardoz s’apparente un trip, qui implique un lâcher prise de la part du spectateur, qu’il oublie ses repères et ses attentes. Boorman s’y libère des contraintes, en une affluence de symboles, de moments déréalisés et hallucinatoires, d’autres qui se rapprochent de la pantomime voire de la transe. Boorman y manie le grotesque jusqu’à mettre en scène un étrange carnaval proche de l’hystérie, comme un tableau de James Ensor égaré entre des vestiges antiques et le village du Prisonnier (Le Numéro 6 aurait fait un parfait « renégat »)  entre culture classique et culture pop. La photo à couper le souffle de Geoffroy Unsworth – celui qui photographiera Tess, Cabaret et 2001 – sert magnifiquement cette union inattendue des esthétiques. Quant à la musique de David Munrow et ses arrangements de la 7e de Beethoven qui conduisent Zardoz vers une apesanteur lyrique, le soutenant jusque dans l’une des plus belles fins que Boorman nous ait offerte. Zardoz, n’est pas juste une curiosité, mais une oeuvre aussi géniale qu’insaisissable.

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La copie restaurée que nous propose le Blu-Ray Arrow est une merveille, master sans faille, colorimétrie soufflante, respectant à la fois le grain d’origine et la photo ouatée et complexe d’Unsworth. On est littéralement envahit par ce déluge de bleu, de vert et de rouge, ces murs violets du village. On a vraiment la sensation de redécouvrir le film tel qu’il avait été conçu à l’époque dans toute sa splendeur. On ne dénote pas non plus de défaut dans la piste sonore 3.1.

Parmi les bonus, le Blu-Ray reprend le commentaire de Boorman de 2001 déjà présent sur le dvd dans lequel il aborde à la fois toute la conception du film, son tournage dans les Monts Wicklow et la teneur métaphysique du film. C’est ici notamment qu’on apprend combien l’univers d’Huxley l’a inspiré, et en particulier « Jouvence » dans lequel un milliardaire se met en quête de l’éternel jeunesse. Les similitudes avec ces « immortels » privilégiés sautent évidemment aux yeux.

Dans son interview, Boorman insiste sur sa collaboration avec Bill Stair, génial désigner sans qui la représentation du Cortex n’aurait jamais été possible. Il rappelle également combien la 20th Century Fox malgré la liberté laissé au cinéaste, trouva le film obscur. Il est très savoureux de l’entendre raconter cette anecdote d’un journaliste français communiste affirmant que la tête de Zardoz ressemblait à celle de Karl Marx et demandant au cinéaste de signer une décharge déclarant qu’il ne se moquait pas de l’auteur du Capital, pour avoir une bonne critique. Le masque géant s’inspirait en réalité de la tête de… Boorman lui-même ! Il rappelle également le grand souvenir de sa collaboration avec Connery et son travail avec Jeffrey Unsworth dont il admira la photographie à la fois douce et colorée. Il se déclare surpris de la nouvelle de la restauration récente du film par la Fox, lui pour qui ce film fut un échec commercial.

Sara Kestelman évoque quant à elle sa belle expérience du tournage et loue l’incroyable travail de recherche esthétique du film- décors, couleurs… – et sa teneur philosophique. Elle se remémore en particulier quelques séquences dont la scène de repas collectif et celles de reflections de miroir. Il est intéressant de voir une actrice aussi bien interpréter la noirceur philosophique du film. Les propos du producteur designer Anthony Pratt confirment le peu de moyens pour les costumes et combien il fallut être inventif pour palier au manque d’argent. Il donne quelques détails sur son travail sur les décors – tabernacle, village, intérieurs – et comment se créa tout un univers avec ses costumes couleur pastel. Parmi les autres intervenants Simon Relph, assistant réalisateur raconte comment il est arrivé sur Zardoz et les difficultés rencontrées sur le tournage. L’intervention de Colin Jamison, coiffeuse est plus anecdotique mais savoureuse, surtout si l’on s’attarde aux coupes de cheveux si élaborées et particulières – en particulier féminines – à la natte de Sean Connery. Suivent les entretiens avec le directeur de production Seamus Byrne et l’assistant monteur Alan Jones très intéressant notamment lorsqu’ils évoquent les magnifiques séquences ou des images sont projetées sur les acteurs. Il rappelle également la malheureuse anecdote de la séquence de vieillissement finale – des heures de maquillages parties en fumée – ou un technicien ouvrit malheureusement la boite contenant la pellicule avant qu’elle ne soit développée, provoquant la colère de Connery.

Avec l’Interview de Ben Weatley, cela fait du bien d’avoir un réel admirateur du film, sans ironie, qui juge le film comme une grande œuvre, à sa juste valeur. Zardoz, qu’il découvrit très jeune, lui laissa une marque indélébile. Voir son regard s’illuminer et son débit s’accélérer lorsqu’il parle de Zardoz est très communicatif. De plus il offre une interprétation pertinente du film, évoquant notamment celle du tabernacle – cette somme de connaissance connectée aux hommes – comme préfigurant la création d’internet.

Zardoz de John Boorman (Irlande, 1973), avec Sean Connery, Charlotte Rampling, Sara Kestelman, John Alderton.

Blu-Ray édité par Arrow Video

Vous pouvez commander le Blu-Ray sur le site Arrow

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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