Le cinéma de Jean-Marie Pallardy est une main au cul de la cinéphilie coincée.

J’en entends au loin murmurer que ça vole bas, que ça ne ressemble à rien, que cela n’est pas du cinéma. Mais si, c’en est ! Et au même titre que la chanson paillarde peut trôner aux côtés de la Grande musique, les farces érotico-grivoises de Pallardy ont incontestablement leur place au sein du patrimoine français et pour peu qu’on mette un peu de côté les outils critiques usuels, c’est avec un vrai bonheur qu’on les découvrira des œuvres qui respirent un étonnant souffle de nostalgie, de liberté et de contre culture. Certes il suffit de lire les titres – L’arrière train sifflera trois fois, L’amour Chez les poids lourds, Règlements de femmes à OQ Corral pour deviner qu’on n’abordera pas la fesse joyeuse de Pallardy de la même manière que les questionnements métaphysiques d’un Bergman.

C’est donc une opportunité que de pouvoir enfin découvrir en support DVD grâce au Chat qui fume les œuvres de cet amoureux de l’amour en plein air qu’est ce tourangeau de Pallardy. Car effectivement, même s’il n’a pas la dimension subversive d’un Pascal Thomas dans Pleure pas la bouche pleine, on y retrouve pleinement cette dimension rurale, cette atmosphère de bonne chair et de plaisir de respirer à plein poumons, en bon vivant. Pallardy fait fi de la bienséance, des codes esthétiques ou formels ; ses comédies érotiques prennent le cinéma comme une gigantesque blague champêtre.

Tout d’abord, il convient de dissiper les malentendus : L’arrière train sifflera trois fois et Règlement de femmes à OQ corral n’ont jamais été des films X même si leurs titres évocateurs et mythiques peuvent prêter à confusion. Il existe dans certains cas d’autres versions avec des scènes additionnelles (en particulier pour Journal Erotique d’un bûcheron), certaines fois filmées par Pallardy certaines fois pas, mais les films originaux n’ont absolument rien de pornographiques. Si les westerns érotiques de Pallardy, ou L’amour chez les poids lourds ne sont pas de grands films il y souffle un indéniable vent post soixante-huitard de libération des corps, en une sorte d’exultation communicative, de fraicheur conviviale et paillarde.

L’arrière train sifflera 3 fois est donc la première des deux parodies érotiques de western que réalisera Pallardy. Le scénario, ouvertement idiot, le revendique comme tel, mettant en scène des personnages dont les noms donnent d’emblée une idée de l’ensemble : le sheriff John Keykett y côtoie Lucky Lucky, ses daltines et Maureen O’Lala. Le plus étonnant est sans doute de s’apercevoir que le titre – contrairement aux titres saugrenus des pornos dont le contenu n’est jamais à la hauteur – tient intégralement ses promesses comme en témoigne le point de départ du film : en effet, l’unique prostituée du Saloon, Lulu se coince l’arrière train à force d’assouvir les désirs des clients à la chaine et déclare qu’elle ne pourra reprendre du service que lorsqu’il aura sifflé trois fois. Que peut alors le spectateur face à un argument aussi imparable ? Le nouveau shérif se donne donc pour mission de rameuter le maximum de femmes libérées de la contrée ou ayant des velléités d’indépendance pour en faire des prostituées heureuses. Pallardy est un cinéaste presque féministe qui prône tout à la fois l’indépendance de la femme, le sexe libre et une foi totale en l’hédonisme.
Nul besoin de préciser que Pallardy ne vise pas la reconstitution minutieuse. Ces westerns ont pour décor la Touraine et ses carrières, bref un grand ouest comme vraie terre de labour ! Sans doute non loin de la Loire, un tunnel au pied duquel des joueurs de banjo chantant en franglais fait office d’entrée d’une mine d’or. Et pêle-mêle, on y verra des cavalcades à travers les chemins caillouteux, des types de la région déguisés en indiens avec leurs perruques et leurs fausses nattes, une reprise de « Here’s to you » de Morricone … et plein d’autres absurdités dans une décontraction hallucinante. Et curieusement lorsque l’arrière train de Lulu sifflera, enfin, passera comme un étrange courant poétique, dont la singularité tient à ce mélange même de régression et d’absurde.

Tourné dans la foulée, Règlements de femmes à OQ Corral est nettement moins intéressant, car il perd un peu de la grivoiserie spontanée de son précurseur, et aussi de cette recherche du détournement qui avait tant amusé son auteur… Comme il l’admet lui même, l’érotisme n’est pas de tout repos, et sans doute en avait-il trop usé pour l’arrière train, mais il ne trouva pas utile d’en abuser ici…d’où un film embryonnaire et ce malgré une scène mythique ou une jolie prisonnière se fait prendre par un cavalier en plein galop…

L’amour chez les poids lourds est probablement le plus réussi des trois et comporte des morceaux particulièrement drôles. Contrairement à ses westerns, dans cette parodie de L’odyssée, Pallardy ne va pas chercher à reconstituer la Grèce au sein de son paysage natal mais à transposer Homère dans un décor plus qu’improbable. Ulysse, incarné par Pallardy lui-même, devient un camionneur parti barouder à l’étranger tandis que sa Pénélope s’ennuie à l’attendre et s’amuse avec ses servantes à tester les mâles du village. L’amour chez les poids lourds, les femmes au pouvoir ! L’apogée est atteinte lorsque Pénélope met à rude épreuve la résistance de ces séducteurs campagnards en leur offrant d’assister à un bel ébat saphique : si le spectacle leur fait de l’effet et que la clochette accrochée à leurs attributs teinte, c’est perdu. Tout finira bien. Ce rustre d’Ulysse descendra bien du camion pour retrouver sa belle et chacun pourra trousser sa chacune. Dans les tenants et aboutissants, finalement, on n’est pas loin des contes licencieux du 18e, même s’il y manque probablement la préciosité du style. Alors évidemment il ne faut pas être trop difficile sur la forme, c’est parfois filmé avec les pieds, avec un sens du montage parfois déconcertant, mais franchement on ne s’en soucie pas beaucoup.

Ça court à poil en pleine campagne, ça baisouille au milieu des arbres, des poules et des vaches, dans la paille ou dans l’herbe, les fesses offertes au vent. Insouciant des bienséances, Pallardy se marre, déconne et s’en fout, continuant à faire ce qu’il a envie de faire, à déculotter ses acteurs, ou à dégrafer les chemisiers de ses actrices avec une énergie débordante respirant un parfum libertaire salvateur. Et tous ont l’air de s’y amuser comme des fous.

Paradoxalement, il y a quelque chose de très enfantin, dans cette propension naturelle et ludique à dire et faire des cochonneries, à montrer des adultes s’amuser à des jeux d’adultes mais comme des mômes. Mais comme chacun sait, il faut s’avoir s’arrêter à temps et les enfants, on a parfois du mal à les canaliser ; aussi Jean-Marie a, c’est vrai, un peu de mal à maintenir le rythme alerte dans la totalité du métrage. Mais comme les blagues les plus courtes sont toujours les meilleures, ses films ont le mérite de ne pas être très longs.
Le cinéma de Pallardy est trivial, épicurien, rabelaisien. Les blagues un peu salaces qu’on hésite à dire en public, Pallardy les filment sans se poser de questions, constamment en roue libre. Même s’il peut parfois paraître consternant ou lassant, force est de reconnaître que cette décontraction proche du « je m’en foutisme » paraît quasi inédite dans l’histoire du cinéma. Emerge alors la sensation d’assister à quelque chose de totalement révolu, comme le témoignage d’une époque où l’on pouvait se permettre sans aucune honte de placer un sifflement de train sur une paire de fesses, les années de nos parents, les années de sexe sans sida, ce qui laisse passer un je ne sais quoi de mélancolique … Nous sommes avant tout devant un beau vestige d’expression des années 70, déculpabilisé, décomplexé, et qui parvient, l’air de rien, à travers son art des galipettes et des polissonneries, sans peur et sans inhibition, à transmettre une pure énergie de vie.

Les copies ne sont pas de toute première jeunesse mais ce sont les meilleures existantes et le Chat qui fume a clairement fait tout ce qu’il pouvait pour obtenir le résultat le plus probant, comme on peut l’apprendre dans le très intéressant entretien avec Heatcliff concernant la restauration.

Dans chaque dvd Le journal érotique de Jean Marie Pallardy est un remarquable témoignage dans le rétroviseur, sur une période de cinéma révolue.
Son langage est plus que fleuri, il est drôle, se souvient de tout et ne tarit pas en anecdotes truculentes sur les tournages. On y apprend par exemple que les propriétés étaient prêtées par des châtelains qui voyaient les figurants se balader toute la journée, tous nus dans leurs parcs… Il est presque conseillé de voir ce doc avant les films pour comprendre véritablement l’état d’esprit Pallardy et mieux le recadrer dans le contexte d’une époque. Il un caractère presque historique, soulignant l’aspect libertaire et contre culturel d’une certaine forme de cinéma d’exploitation, un cinéma qui n’aurait plus aucune chance d’exister aujourd’hui.

L’arrière train sifflera trois fois (France, 1974) de Jean-Marie Pallardy, avec Willeke Van Ammelroy, Alice Arno, Jean-Marie Pallardy
Règlements de femmes à OQ Corral (France, 1974) de Jean-Marie Pallardy, avec Willeke Van Ammelroy, Alice Arno, Jean-Marie Pallardy
L’amour chez les poids lourds (France, 1975) de Jean-Marie Pallardy, avec Annick Borel, Ajita Wilson, Jean-Marie Pallardy

Edité par Le Chat qui fume

A propos de Culturopoing

Laisser un commentaire