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Jacques Demy – "La Baie des Anges" (DVD)

En théorie, le film le moins représentatif de la manière d’un (très) grand cinéaste serait supposé être le moins intéressant de sa filmographie.
Qu’est-ce qui explique alors que La Baie des Anges soit peut-être le plus beau film de Jacques Demy ? « Beau » n’est d’ailleurs pas forcément le qualificatif le plus approprié. Non parce qu’il serait plastiquement déficient : au contraire, son noir et blanc très sec, sans afféterie, est superbe, plus encore que celui de Lola. Mais parce qu’il fuit comme la peste la « joliesse » ou le « décoratif », pour mieux embrasser une posture esthétique bien plus forte : l’élégance.

Cette élégance tient d’abord à la façon de traiter le sujet et particulièrement de l’introduire. En une courte scène, le décor est planté et le film lancé, à la vitesse du travelling arrière de son plan séquence de générique de début. Caron (Paul Guers) tend le fruit défendu (le jeu) à son jeune collègue Jean Fournier (Claude Mann) et on sait évidemment qu’il va mordre dedans, ne serait-ce que pour fuir un père campé sur ses principes moraux (si les « couples » mère-fille abondent chez Demy, il s’agit ici du seul couple père-fils de son cinéma, dont il n’est pas anodin de constater qu’il s’avère infiniment plus castrateur). Pour autant, Demy nous épargne la « descente aux enfers » et ses poncifs éculés, même quand Jean croise la route de Jackie Demaistre (Jeanne Moreau), accro au jeu depuis plusieurs années. Non, ses personnages gardent bien trop de classe pour ça, même et surtout quand ils perdent près d’un million (d’anciens francs) en quelques minutes. C’est l’une des grandes leçons retenues de ces comédies américaines sophistiquées, celles des Lubitsch, Wilder ou Edwards (Diamants sur canapé, auquel l’état de griserie permanente des personnages dans un monde de luxe qui n’est pas tout à fait le leur fait souvent penser, a été tourné peu avant), où l’on fait comme si rien n’avait vraiment jamais d’importance.

Claude Mann et Jeanne Moreau

Claude Mann et Jeanne Moreau

Pourtant, comme presque toujours chez Demy, les personnages ont leurs fêlures. Surtout Jackie, qui évoque à la fois la Lola/Anouk Aimée du premier film de Demy (rappelons que La Baie des Anges n’est que le deuxième) et, de façon très troublante, la Marilyn des dernières années, notamment celle des Désaxés : même blondeur platine exacerbée, même maquillage juste un peu trop excessif, même propension à l’ivresse, même exubérance masquant à grand peine un profond désarroi intérieur…
C’est véritablement ce personnage, et l’interprétation de Jeanne Moreau, que l’on s’étonne de ne plus avoir revue dans ses films par la suite, qui rattache La Baie des Anges à l’œuvre de Demy de la façon la plus évidente ; il lui fera d’ailleurs un clin d’œil dans Model Shop en en faisant une vieille amie évoquée par Lola.

Car, pour le reste, La Baie des Anges est plutôt sous très haute influence bressonnienne, référence déjà présente dans Lola, via la comédienne Elina Labourdette. Et plus précisément de Pickpocket, qui était alors l’un des derniers films en date de Robert Bresson (1959). On y trouve la même sécheresse de la mise en scène, qui pourrait presque aussi permettre d’employer le mot d’austérité (évidemment étonnant pour qui ne connaît que le Demy des Demoiselles de Rochefort ou de Peau d’âne), une certaine raideur dans l’interprétation de Claude Mann (absolument parfait dans le cadre du film et qui forme un très beau duo complémentaire avec Jeanne Moreau), la même attention aux gestes très précis des professionnels aguerris que sont les croupiers et caissiers de casino (comme les pickpockets dans le film de Bresson… ou le sabotier du Val de Loire, dans le court-métrage éponyme de Demy lui-même).

Marilyn Moreau ou Jeanne Monroe ?

Marilyn Moreau ou Jeanne Monroe ?

Le hasard (ou pas ?) veut justement que Bresson, pour écrire Pickpocket, se soit inspiré pour la première fois (et pas la dernière : cf. Une femme douce puis Quatre nuits d’un rêveur) de Dostoïevski, plus exactement de Crime et châtiment, même si le roman n’est pas officiellement crédité. Impossible de ne pas penser à l’écrivain russe en voyant La Baie des Anges et à son Joueur, l’un de ses romans les plus courts mais aussi l’un des plus directement autobiographiques (Dostoïevski perdit des sommes considérables à la roulette).
Comme Bresson, Demy se tient très loin de la fièvre dostoïevskienne. Ses personnages ne plongent pas dans les abîmes, ne flirtent pas avec la folie. Ils s’abandonnent davantage (surtout Jean) à une sorte de « faiblesse lucide », qui les rend finalement plus crédibles, humains et attachants (même si Le Joueur est un magnifique livre, bien évidemment). Une faiblesse qui fait que l’on ne croit pas beaucoup au curieux happy end très abrupt du film, qui voit soudain Jackie choisir l’amour au jeu. Mais l’amour pour un joueur déjà converti et, à peine entamée, leur histoire semble perdue d’avance, comme l’on apprendra dans Model Shop que celle de Lola était également une impasse.
Demy ira encore plus loin dans cette vision de l’ »échec romantique » avec son film suivant (Les Parapluies de Cherbourg), mais c’est une autre histoire… to be continued !

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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