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Essentiellement connu en France pour avoir réalisé deux films avec Alain Delon, Zorro et Les grands fusils, Duccio Tessari fut pourtant bien plus qu’un honnête artisan. En Italie, il touche autant au peplum qu’au western ou au film policier pour des œuvres aussi marquantes que Les Titans, Un pistolet pour Ringo ou La mort remonte à hier soir. Réalisé en 1971, son Bloodstained Butterfly (Una farfalla con le ali insanguinate, qui peut être traduit littéralement par « Un papillon aux ailes ensanglantées ») constitue une remarquable incursion dans le giallo qui déteint avec les canons du genre, frappant à la fois par sa sobriété et sa singularité.

Françoise Pigaut, une jeune étudiante française est assassinée dans un parc. Un journaliste de télévision Alessandro Marchi est vite désigné comme coupable, telle une évidence. Pendant ce temps, Giorgio, un jeune pianiste désœuvré fait la connaissance de Sarah, la fille d’Alessandro. Alors que le procès bas son plein, d’autre meurtres se produisent.

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D’emblée, contrairement à bon nombre de gialli de la même période, The Bloodstained Butterfly se distingue par une approche réaliste atypique, très loin de toute plongée dans le fantasme et l’inquiétante étrangeté. L’onirisme est y aussi absent que le flirt avec le fantastique. Ici, point d’éclatement des couleurs primaires ou de lieux imposants, lugubres et spectaculaires. Le morne du quotidien et de la réalité s’affiche dans un tribunal, un parc et des ruelles sans vie, sans céder à la tentation d’un ailleurs. Pourtant la photo sombre de Carlo Carlini opère un travail tout en nuances pour saisir la clarté automnale du jour, l’obscurité des intérieurs ou les nuits orageuses. Tout en discrétion, elle sait saisir l’intimité et traduire l’incertitude, comme en ce magnifique plan qui observe le jeune couple nu dans l’appartement, d’une fenêtre troublée par la pluie.

Duccio Tessari impose à son film le ton d’une enquête minutieuse qui nous fait partager point par point les hypothèses de la police, résultats des techniques scientifiques et d’investigation. Il tisse plusieurs fils, se dirigeant vers des destins apparemment sans liens directs les uns avec les autres, avant de les rapprocher. Parti pris inédit pour un giallo, la séquence d’exposition nous présente tous les protagonistes avant même qu’ils n’interviennent dans l’intrigue : elle enchaîne, tel un inventaire, des mini-séquences, mettant en scène chaque personnage dans leur vie respective, en inscrivant leur nom sur l’écran. Cette précision nourrit une construction étonnante, chassé croisé temporel passé/présent ne cessant de reconstruire (et déconstruire) le fait, au regard de l’évolution de l’enquête, de concevoir The Bloodstained Butterfly comme un puzzle dont les pièces manquantes s’agenceraient graduellement. C’est d’ailleurs dans ce sens même qu’il faudrait comprendre la citation qui ouvre le film affirmant que seule la réalité n’existe que lorsque passé et présent se rejoignent. A l’instar d’autres gialli, il s’agit bien de relire de multiples fois une scène originelle afin d’établir la vérité, ce à quoi nous invite le film : l’inspecteur apporte un élément supplémentaire, la séquence de meurtre se modifiera à l’envi jusqu’à la révélation finale. Les petits détails anodins en apparence s’y révèlent in fine fondamentaux ou symboliquement forts, tel cet énigmatique papillon du titre ou cet enregistrement de Tchaikovsky découvert sur le lieu du crime. Ce concerto pour Piano n°1  apporte une intensité dramatique croissante, comme un leitmotiv à la mélancolie qui se dégage du film, qui s’appliquerait à l’état même du héros. Gianni Ferrio s’en empare, lui impose des variations jazzy et compose d’autres mélodies aussi lancinantes et émouvantes que des plaintes.

Le déploiement du Cinémascope incite à mieux décrypter l’espace comme un simulacre qui viserait à nous détourner de la réalité par la prépondérance du premier plan alors que l’essentiel se produit subrepticement derrière. Tessari applique cette idée sur les émotions à fleur de peau des personnages que nous ne comprenons qu’a posteriori. La folle réaction de Giorgio semblant fuir dans ses pensées lorsque Sarah évoque son amie Françoise prendra ensuite une signification d’autant plus déchirante lorsque l’énigme nous sera dévoilée.

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S’il y a beaucoup de violence dans The Bloodstained Butterfly, ce n’est pas tant dans les crimes en eux-mêmes que dans la forme adoptée par Tessari qui filme ses personnages au plus près, multipliant les gros plans, très courts, heurtés, comme si les personnages venaient se cogner accidentellement à la caméra. Les corps fragmentés envahissent le cadre, le dépassent, comme saisis dans un mouvement perpétuel de panique. A ce titre, la scène d’amour entre Helmut Berger et Wendy D’Olive a quelque chose de bouleversant, le plaisir se métamorphosant en douleur et la sueur se muant en larmes. « Tu m’as effrayé », lui avoue-t-elle après l’amour. On retrouvera un peu cette sensation dans la scène d’amour nécrophile entre Elke Sommer et Alessio Orano.

Le fétichisme des gants de cuir noir, de même que la violence graphique, n’intéressent pas Tessari qui préfère peaufiner son climat psychologique au point d’offrir l’un des giallos les plus dépressifs qui soient. Son atmosphère plonge dans une Italie grisâtre, pluvieuse qui le rapproche des romans de Giorgio Scerbanenco et des aventures de son inspecteur Duca Lamberti avec qui il partage d’ailleurs le décor d’une Lombardie morose. A l’instar de l’auteur des Enfants du massacre, sans démonstration, The Bloodstained Butterfly critique une petite bourgeoisie, avec ses avocats hypocrites émoustillés par les jeunes étudiantes ou les pères et mères de famille respectables cachant tant bien que mal leurs relations adultères. Sous couvert d’illustrer le genre, c’est une remarquable étude de mœurs que nous propose Tessari, pessimiste, dans laquelle les jeunes générations sont mises à mal par leurs parents, jusqu’à provoquer leur mort. Plus haut placé socialement, Giorgio, le jeune pianiste ne cesse de souffrir de son appartenance à l’aristocratie, dans une détestation de sa famille et sa honte de ne pas appartenir au peuple. Tout son désarroi est contenu dans ce dialogue avec un père abject et méprisant, lui renvoyant toute la morgue de sa caste, reprochant son manque d’ambition et moquant ses velléités de rébellion égalitaire. Helmut Berger, loin de tout cabotinage offre une fragilité incroyable à son personnage à la dérive, tourmenté et incertain, le fait définitivement échapper aux archétypes attendus. De fait, dans sa désillusion sociale et politique où la tristesse prend très largement le dessus sur le suspense, The Bloodstained Butterfly est un giallo quasi chabrolien, très noir, qui à la manière d’un Juste avant la nuit exposerait la manière dont l’entité familiale et sociale accordée au système extermine l’innocence. Le désespoir s’insinue jusque dans la note finale, conduisant subrepticement The Bloodstained Butterfly vers les sentiers de la tragédie. Il en possède les mouvements et la densité.

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Le Blu-ray : Superbe restauration 4K que celle proposée par les éditions Arrow pour ce giallo aussi essentiel que méconnu. En matière de piste sonore, on nous laisse le choix entre la piste italienne et la piste anglaise. Les suppléments nous proposent un long entretien avec Ida Galli, dans lequel on retrouve pas mal d’éléments de carrière et de vie présent dans l’édition d’Exorcisme tragique du Chat qui fume. Ida Galli est une femme particulièrement adorable et émouvante, on ne se lasse pas de l’entendre évoquer avec nostalgie ces souvenirs et la manière dont elle vécut intimement toutes ces années. Le spécialiste Troy Howarth nous invite à une excellente analyse du film de Tessari, nous prévenant avec humour qu’elle est bourrée de spoilers et qu’il ne faudra donc pas lui en vouloir si on l’écoute avant de voir le film. Lorella De Luca évoque dans un supplément les relations qu’elle eût avec celui qui fut son mari et comment il travaillait. L’entretien avec Helmut Berger, même (ou parce que) s’il y a de la folie dans ses mots a quelque chose de fascinant. Il évoque la différence entre notre étonnante fascination pour ces films et lui, de l’autre côté de la caméra, frustré de n’avoir quasi aucun dialogue. Il parcourt sa carrière et n’est pas tendre sur les films et les réalisateurs (en particulier avec Tessari qu’il ne considère pas comme un auteur), portant un regard cruel et presque blasé. Pourtant on sent derrière ses paroles un homme à fleur de peau et coincé dans une admiration d’un certain cinéma, celui que lui appris son maître. On ne restera pas indifférent à cet émouvant aveu que Visconti fut son intense et unique amour. On sourira lorsqu’évoquant Brigitte Lahaie et sa participation aux Prédateurs de la nuit il lance un « Yes, she was pretty. But I think she was an easy girl ».

The Bloodstained Butterfly (Italie, 1971) de Duccio Tessari avec Helmut Berger, Ida Galli, Wendy D’Olive, Carole André.

Blu-Ray + DVD édité par Arrow Vidéo et disponible sur leur site

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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