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Douglas Sirk – "All I desire", "There’s Always Tomorrow", "Interlude", "The Tarnished Angels"

On n’en finit plus de (re)découvrir Douglas Sirk en DVD, et c’est évidemment tant mieux. Tout juste un an après un premier coffret dédié aux mélodrames des années Universal (Le Secret magnifique, Tout ce que le ciel permet, Le Temps d’aimer et le temps de mourir, Mirage de la vie), Carlotta complète cet aperçu du genre qui a fait la gloire du réalisateur avec quatre films un peu moins connus que les précédents, mais pas moins intéressants. Et le fait qu’ils soient de qualité très inégale ne rend pas ce coffret moins précieux, bien au contraire.
Aux côtés d’un authentique chef d’œuvre, qui se bonifie à chaque vision (La Ronde l’aube, 1958), on y trouve également deux très bons films étrangement complémentaires (All I Desire, 1953, et Demain est un autre jour, 1956) mais aussi un vrai nanar « impossible » (Les Amants de Salzbourg, 1957).

All I Desire et There’s Always Tomorrow (Demain est un autre jour) reprennent la même situation de départ (une femme renoue avec son premier amour 10 ou 20 ans après) et cette répétition est accentuée par le fait que le personnage féminin est interprétée par la même actrice, Barbara Stanwyck, à chaque fois idéale dans ces rôles de femmes ayant déjà vécu (elle approchait alors d’une très fringante cinquantaine), riches d’un passé que Sirk sait faire toucher du doigt en quelques plans (notamment le début d’All I Desire, qui révèle en quelques secondes le statut d’actrice provinciale ratée de celle qui se rêvait reine de Broadway). Les deux films en sont imprégnés du même sentiment de nostalgie et de mélancolie, d’une vie à côté de laquelle on est passé, mais qu’il n’est peut-être pas trop tard de vivre vraiment.
La différence est que l’un (All I Desire) est donc raconté du point de vue de celle qui revient dans cette Smalltown, America que Sirk « affectionnait » tant, en femme adultère ayant abandonné sa famille pour éviter son déshonneur public (le film se situe au début du 20ème siècle et donne l’occasion à Sirk de stigmatiser cet étroit esprit petit-bourgeois et conservateur qu’il détestait), alors que l’autre (There’s Always…) est raconté du point de vue de l’homme avec lequel Stanwyck renoue. Ce qui fait la supériorité du second film sur le premier, c’est que cet homme aussi est peut-être passé à côté de sa vie mais n’a jamais pris le temps de se poser la question. Mais aussi que l’homme en question est interprété par Fred McMurray, pas l’acteur le plus profond et subtil qu’Hollywood ait connu, mais qui forma, une dizaine d’années auparavant, un couple inoubliable avec la même Barbara Stanwyck dans le fameux Double Indemnity (Assurance sur la mort), de Billy Wilder. Le souvenir de ce film plane évidemment sur ces retrouvailles et leur donne une force émotionnelle supplémentaire.

Barbara Stanwyck et Richard Carlson dans « All I Desire »

 

Dans les deux cas, Stanwyck (et McMurray avec elle dans There’s Always…) va se heurter à cette fameuse morale conservatrice incarnée par les enfants : les siens dans le premier film, ceux de McMurray dans le second, qui conduiront dans les deux cas à deux fins merveilleuses d’ambiguïté. Conformes à la morale hollywoodienne la plus stricte et apologies de la « all American family » (Stanwyck revient vivre avec sa famille dans All I Desire au lieu de « remettre le couvert » avec son ancien amant resté fou d’elle, McMurray reste avec la sienne et laisse repartir son vieil amour vers New York) mais évidemment déchirantes pour le spectateur pas dupe qui sent bien que ce choix n’est pas celui du cœur (ce décalage est beaucoup plus marqué et explicite dans Demain est un autre jour, ce qui ne l’en rend que plus cruel).

Fred McMurray et Barbara Stanwyck dans « Demain est un autre jour »

 

Interlude (Les Amants de Salzbourg) est un mystère… Si l’on excepte le film qui le précède immédiatement dans la filmographie de Sirk (Les Ailes de l’espérance, film de guerre peu passé à la postérité), il se trouve « coincé » entre deux de ses plus grands films (peut-être même les deux plus grands), Ecrit sur du vent et La Ronde de l’aube. Que s’est-il passé pour que ce film soit à ce point un ratage à peu près complet, rappelant d’ailleurs étonnamment le cas de Sérénade, film presque exactement contemporain d’Anthony Mann, autre catastrophe cinématographique au beau milieu d’une suite de chefs d’œuvre ?
La réponse tient probablement en un scénario manquant vraiment terriblement de consistance et de climax émotionnel pour que la mécanique du mélodrame puisse opérer, mais surtout dans le couple d’acteurs imposés par la production. Difficile, il est vrai, d’imaginer moins charismatique qu’un duo amoureux June Allyson / Rossano Brazzi (coïncidence ? June Allyson fut aussi l’interprète de deux films d’Anthony Mann – The Glenn Miller Story et Strategic Air Command – que sa présence ne contribuait pas à tirer vers le haut…). Seul le personnage de l’épouse neurasthénique de Brazzi, interprétée par l’actrice allemande Marianne Koch, semble avoir intéressé Sirk, mais il est trop sacrifié par le scénario. Dommage, car ce film était pour lui l’occasion de retrouver son Allemagne non pas natale (il est né au Danemark), mais le pays dans lequel il accomplit le début de sa carrière, jusqu’à ce que sa « collaboration » avec les producteurs nazis de la UFA devienne impossible. Cinéaste de studio, Sirk se montre peu inspiré par les décors naturels de Munich ou de Salzbourg, ici réduits à de touristiques cartes postales.

June Allyson et Rossano Brazzi dans « Les Amants de Salzbourg »

 

The Tarnished Angels (La Ronde de l’aube), qui suit donc Interlude de quelques mois, est d’une toute autre tenue. Adapté d’un roman généralement assez mal considéré de Faulkner (Pylône), il reprend les trois quarts du casting original de Written on the Wind (Ecrit sur du vent), réalisé deux ans plus tôt : Rock Hudson, Dorothy Malone et Robert Stack. Ces deux derniers ne sont plus frère et sœur (sur lesquels quelques soupçons incestueux pouvaient légitimement planer…) mais mari et femme, et Hudson constitue évidemment la troisième face d’un triangle amoureux imparfait car un quatrième larron vient quelque peu compliquer le jeu (Jack Carson). Les personnages sont en eux-mêmes d’une complexité remarquable, les relations qui les unissent également. Ancien as de la fameuse Escadrille Lafayette de la 1ère guerre mondiale (le film se situe dans les années 30), Stack en est réduit à courir le maigre cachet d’exhibitions aériennes pour faire vivre une famille (Malone, leur fils, mais aussi son mécanicien, qui pourrait bien être le vrai père dudit fils) à laquelle il s’intéresse moins que ses avions, qui sont sa seule raison de vivre. Médiocre journaliste localier alcoolique, Hudson se trouve à la fois fasciné par ses « anges déchus » (le beau titre original du film), et plus particulièrement par une Dorothy Malone, d’un érotisme peut-être encore plus troublant que dans Written on the Wind, pourtant une sorte de sommet du genre.

Dorothy Malone et Robert Stack dans « La Ronde de l’aube »

 

Les relations des uns et des autres sont à la fois troubles mais non exemptes d’une certaine noblesse, qui en fait des personnages « bigger than life » dans la grande tradition de la convention hollywoodienne dans ce qu’elle pouvait avoir de plus inspirante à l’époque.
Surtout, ce film-ci (bien plus encore que All I Desire ou There’s Always Tomorrow) est une leçon de mise en scène de chaque instant, où Sirk excelle à utiliser les différentes valeurs de plan, la richesse du Cinémascope, la profondeur de champ, les effets expressionnistes, les jeux de reflet (une de ses signatures les plus fameuses), le montage parallèle (poignante scène où Stack s’écrase dans son avion sous les yeux de son fils tournant en rond dans l’avion miniature d’un manège)…

William Schallert et Rock Hudson dans « La Ronde de l’aube »

 

A lui seul, The Tarnished Angels n’est pas loin de justifier l’achat du coffret entier, même si les films sont aussi proposés à l’achat à l’unité. Mais, au-delà des deux premiers films chroniqués ici, d’excellente facture, les bonus sont d’une abondance et d’une richesse dignes d’éloges.
Même venant de comédiens de second plan de certains de ces films (Billy Gray pour All I desire ou William Schallert pour The Tarnished Angels), les témoignages sur la méthode de Douglas Sirk sont aussi passionnants que ceux (recueillis en 1980) de Rock Hudson, Robert Stack ou Dorothy Malone (révélant à cette occasion à quel point ses rôles d’une grande sensualité étaient totalement à l’opposé de sa réelle personnalité, très prude et religieuse !).
On est surpris de voir Kathryn Bigelow témoigner de sa très grande admiration pour le cinéma de Sirk, plutôt étonnante au regard des films que l’on connaît d’elle. Témoignage qui nous rend extrêmement curieux de découvrir un jour son premier long-métrage de 1982, The Loveless, a priori resté inédit en France et ouvertement inspiré par Ecrit sur du vent, avec un Willem Dafoe juvénile.
On se délecte aussi des analyses très fines des critiques Bill Krohn et Jean Douchet. Même si le brillant discours de Douchet nous amène aussi à relativiser la pertinence profonde de la critique analytique cinématographique. Celui-ci propose des éclairages passionnants sur la mise en scène des Amants de Salzbourg, en omettant aussi l’essentiel pour le spectateur : le fait qu’en tant que film, celui-ci s’avère extrêmement pénible. Mais c’est aussi la beauté de la critique (cinématographique en particulier et plus généralement de la critique artistique) d’être parfois d’une qualité bien supérieure à l’œuvre disséquée…
Enfin, last but not least, Carlotta nous fait un cadeau assez inestimable avec la première version de l’adaptation du roman de James M. Cain dont fut tiré Interlude : When Tomorrow Comes (Veillée d’amour), réunissant Irene Dunne et Charles Boyer en 1939 (soit un couple d’un autre niveau que le duo Allyson / Brazzi). Bonus (si l’on peut dire : carrément le film entier !) d’autant plus passionnant que cette version est signée John M. Stahl, grand spécialiste lui-même du mélodrame dans les années 30-40 et dont Sirk n’adapta pas moins de trois des films, Imitation of Life, Magnificent Obsession et donc ce When Tomorrow Comes. Dramaturgiquement plus intéressant que la version Sirk (et d’une fibre presque syndicaliste très étonnante !), le film de Stahl reste malgré tout très quelconque, malheureusement…

Un extrait d’All I Desire :

Un extrait de Demain est un autre jour malheureusement de mauvaise qualité et rendant mal justice au jeu très subtil de la mise en scène de Sirk avec les effets de lumière dans cette scène des retrouvailles du « couple » Stanwyck / McMurray :

Le grand morceau de bravoure de Rock Hudson dans La Ronde de l’aube, un monologue très fidèle au texte initial de Faulkner (au style d’ailleurs assez reconnaissable), qui a montré à beaucoup de sceptiques que Hudson pouvait être un excellent acteur :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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