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Claude Chabrol – « Juste avant la nuit » (1971)

Trois ans après La Femme Infidèle, Claude Chabrol retrouve le couple Michel Bouquet / Stéphane Audran, à nouveau pour camper un « Charles » et une « Hélène » (*1). Pourtant les Masson s’avèrent bien différents des Desvallée… Plus qu’un film en miroir ou une relecture, Juste avant la nuit propose une plongée dans l’âme humaine et un certain aboutissement (jusqu’au trop plein ?) de la logique esthétique chabrolienne, se révélant très différent du film réalisé en 1968.

A la fois plus affirmé dans ses choix de mise en scène et sa construction, plus élagué dans son scénario et ses dialogues, Juste avant la nuit se débarrasse en fin de compte du suspens ainsi que d’une grande partie des sous-entendus en arrière-plan des conventions bourgeoises présents chez son aîné. Sans doute d’ailleurs faut-il s’interroger finalement sur cette notion d’un Claude Chabrol vu comme l’éternel portraitiste des mœurs bourgeoises de son temps… A bien y regarder le cinéaste ne s’est jamais tenu à une vision figée de cette bourgeoisie française. Protéiforme, ce cadre social conformiste se transforme de films en films, et la dimension satirique, passé sa contemporanéité, laisse quelque peu sa place aux dimensions humaines et morales plus intemporelles… voir même, rétrospectivement, à des déambulations à la frontière du surnaturel qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense au sein de cette filmographie.

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Souvent comparé à un récit dostoïevskien, Juste avant la nuit est vidé d’évènements et de rebondissements majeurs : le crime est commis dans le flou lors du générique, dédramatisé à la suite d’un jeu sexuel sado-masochiste paraissant sans implication pour le héros campé par Michel Bouquet, comme s’il ne pouvait prendre part au rôle qui lui est assigné… Le désir, la transgression et la colère vis-à-vis de sa maîtresse semblent assouvis « à l’insu de son plein grés ». Aucun paroxysme ni théâtralité, dans ce crime, ni même la violente immédiateté de celui de La femme infidèle… Mais d’emblée une silhouette, d’abord vue de profil (comme il y en aura beaucoup par la suite), parfaitement dessinée mais comme perdue, d’abord vis-à-vis de la silhouette nue en arrière-plan, puis dans un rideau dont les motifs semblent l’absorber complètement.

Cette « intériorité vague » dont est victime le héros s’avère immédiatement tentaculaire dans la mise en scène, ne lui laissant aucune échappatoire, le condamnant à une identité disloquée. Le monde extérieur lui est écrasant tout comme pour le spectateur lorsqu’il accompagne sa seule subjectivité. Nous avions évoqué le mois dernier, à l’occasion de la chronique des Innocents aux mains sales, l’importance de l’architecture pour Claude Chabrol, ainsi que l’inspiration puisée chez Fritz Lang. Si dans le film de 1975, elle s’exercera jusqu’à la frontière de la parodie, elle s’avère conduite dans Juste avant la nuit avec une grande cohérence et une logique esthétique se déroulant presque tranquillement, d’un seul trait. Ce qui est finalement assez rare chez ce réalisateur, souvent habitué à des récits plus heurtés, malgré les différents patrons très géométriques employés pour ses mises en scène.

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Le chef opérateur Jean Rabier a certainement concocté pour Juste avant la nuit l’une de ses images les plus colorée et travaillée, se mettant par ailleurs entièrement au service de l’architecture extrêmement sophistiquée et avant-gardiste de la maison du couple Masson. Aussi bien dans ses abords extérieurs que dans les intérieurs, la caméra n’aura de cesse de condamner les personnages à la logique intrinsèque de cet habitat tape à l’oeil, mais dont le circuit s’avère parfaitement dessiné pour le spectateur : cuisine et chambre à coucher vitrée surplombant en cercle le salon, un couloir de salle de bain en sas rituel… aucun hasard ne semble possible. Hélène (Stéphane Audran), parfaite maîtresse des lieux, paraît immédiatement mieux l’intégrer et en jouir que Charles, qui l’a pourtant commandité, sans doute avec quelques idées prétentieuses, à son meilleur ami François. Accessoirement, c’est l’époux de la femme qu’il vient d’assassiner.

On s’amusera de la situation : Charles est le prisonnier indirect de cette cage dorée, comme si l’ extension de sa geôle mentale était dessinée par celui auprès duquel il subit maintenant cette insoutenable culpabilité.  Mais que ce soit dans cette maison, ou lors des scènes extérieures tournées en bord de mer, lors d’un enterrment ou sur un quai de gare, le héros n’habite de toute façon jamais son espace. Il déambule comme un véritable fantôme, paraissant en imposture perpétuelle, cherchant finalement avec avidité le regard accusateur qui le démasquera. D’une construction très épurée, l’intrigue ne repose finalement que sur les grandes révélations / confessions du personnage principal, à sa femme et à son meilleur ami… et à la violence morale que prend le refus de lui reconnaître le caractère coupable de ses actes. Charles est incapable d’accepter cette absolution, comme le spectateur d’ailleurs, puisque se pose outre le dilemme, la sincérité des mots de la part de personnages qui craignent peut-être avant tout de voir leur univers « sans problèmes » disparaître. Le seul personnage finalement qui pourrait apporter un réconfort au héros est l’amie de sa victime, qui le dévisage un temps sans haine, mais se voit convaincue par François de ne pas opter pour la dénonciation.

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Devenu anti-religieux mais hanté par les questions métaphysiques, Claude Chabrol est sans doute plus dans une certaine pesanteur ici que dans d’autres de ses films, tout en restant dans une parfaite mesure et cohérence. Si Juste avant la nuit apparaît comme l’une de ses œuvres les plus maîtrisées et fascinantes esthétiquement, la légèreté et l’humour paraissent toutefois un peu manquer en contrepoint. Le semblant de vie qui reste paraît habité uniquement par le mystérieux personnage de l’épouse jouée par Stéphane Audran, laquelle donne presque le sentiment de maintenir ce gigantesque conformisme coloré pour la bonne cause, quand Charles se retrouve seul face au vide narcissique que prend son parcours, profondément déprimant, de « grand bébé ».

Le meilleur point d’ambiguïté est peut-être dans l’impossibilité pour le spectateur de définir jusqu’où Hélène est altruiste, chaleureuse, ou surtout grande maîtresse finalement de cet univers qu’elle souhaite vraisemblablement conserver à tout prix… Difficulté aussi de définir la relation de ce couple, finalement éloigné de la seule satire du couple bourgeois et de ses conventions et non-dits : malgré les lits séparés et la confrontation nuisette / pyjama, il est très difficile de cerner la nature de l’affection voir de l’attirance à l’oeuvre entre les deux… la démarche apparaît pour le coup moins aisément lisible que dans La femme infidèle.

L’ironie s’exerce finalement surout dans le traitement du récit policier : tandis que Charles ne parvient pas à attirer la police à lui, cette dernière va se focaliser sur une sous intrigue en miroir, un banal vol exécuté par le comptable de la société du héros, en fuite avec sa jeune maîtresse. Le « Je vous emmerde » que ce dernier lance à la figure de son employeur quand il se fait rattraper est mémorable et brise avec jubilation la tonalité globale d’un film qui se révèle parfois plus écrasante qu’harmonieuse.

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Plus chargé que d’autres films du cinéaste, parfois assez signifiant (les barreaux du grand portail lors des visites de Charles à François…), Juste avant la nuit est peut-être surout à prendre pour ce que son titre laisse finalement entendre avec limpidité : un pré-sommeil onirique où tout apparaît plus outrageusement réel, et où l’on se cogne à une inversion de ce qui parait « élémentaire »  en logique de veille: le personnage principal semble ne plus avancer, comme pris dans des sables mouvants… tout en ayant la possibilité paradoxale d’échapper à toute punition ou regard accusateur. Les bornes morales et sociales s’effacent pour le héros, mais il est incapable d’en jouir. Tout le contraire de l’image qu’il cherche à donner delui-même : celle d’un publicitaire capable de conserver quelques caractéristiques libertaires et hédonistes au sein de sa réussite sociale. Encore une fois, Chabrol pose franchement un pied dans le fantastique en procédant ainsi, engluant son spectateur dans une altération quelque peu unilatérale mais in-fine assez fascinante, où certaines images infusent pendant longtemps la psyché du spectateur. Le jeu d’acteur peu naturaliste présent dans les films du cinéaste atteint ici d’ailleurs une sorte de première apogée, que ce soit dans les dialogues scandés comme dans ces visages en forme de masques figés. François Perier se révélant, plus encore que Bouquet, particulièrement intense à ce niveau.


Le DVD

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Cette édition d’Artedis / Panocéanic, disponible le 17 mars 2015, propose un master ancien du film mais déjà de meilleure qualité que celui des Innocents aux mains sales. Cette copie repose par ailleurs un eternel questionnement concernant les formats des films, particulièrement dans les années 60 et 70. Juste avant la nuit est exploité dans le monde à la fois en 1 :66 et dans un 1 :33 « open matte » qui laisse plus d’informations en haut et en bas de l’image. C’est ce dernier ratio que l’on retrouve dans cette édition. Si la vision est différente par rapport à la projection en salle de l’époque, le master en question a pu se fondre plus volontiers dans l’ancien format télévisuel 4 :3 tout en conservant (voir même les amplifiant ?) les caractéristiques très architecturales de la mise en scène de Claude Chabrol. A chacun de juger dans quel format les différentes compositions apparaissent le plus équilibrées, même si ici le 1 :33 semble renforcer les verticales et les influences « germaniques » du style de Chabrol.

Pour comparaison, une capture du « premier plan » du film, sur le DVD Artedis, et en 1:66 sur le DVD Arrow (extrait du site DVD Beaver). Les couleurs sont par ailleurs nettement plus prononcées mais moins contrastées sur le DVD français.

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Bande annonce, filmographies et doublage allemand sont en option.


 

(*1) Qui sont les Charles, Hélène et Paul chez Claude Chabrol ?

 Dans le livre que lui consacre Joël Magny, Claude Chabrol revient sur ces prénoms récurrents :

« Seuls Charles, Paul et Hélène ont une réelle importance. C’est venu des « Cousins ». J’ai trouvé que ça donnait une différenciation parfaite entre les personnages masculins. C’était donc une façon commode de les désigner au spectateur, sans trop le souligner. Les gens ne s’en aperçoivent pas d’ailleurs. Paul ça vient évidemment de Paul (Gégauff) [scénariste de nombreux film de la nouvelle vague, écrivain qui exerça une certaine fascination sur la nouvelle vague et inspira également certains personnages à Rohmer]. Et Charles ça commence comme Chabrol […] Pour Hélène c’est venu d’autre chose. J’ai cherché un prénom qui soit absolument et définitivement féminin. On ne peut pas imaginer un homme qui s’appelle Hélène. Même du point de vue mental, à cause d’Hélène de Troie. Elles représentent toutes un type de femme à une époque déterminée ».

Magny Joël, Claude Chabrol, Cahiers du Cinéma, 1987, p.217

Voici comment Michel Bouquet voit quant à lui les Charles (il en a incarné deux) :

« Les Charles sont […] fascinés par les Paul, par leur aisance, leur dandysme, leur côté seigneur. Mais ils ne peuvent pas assumer totalement cette fascination, elle est trop grande pour eux, ils sont écrasés. Leur révolte cependant existe parfois, et elle est violente même si elle demeure pathétique. Ils se prennent pour Sade mais ils ne sont pas grand-chose. Ce sont des personnages dont je pourrais parler pendant des heures, comme on le faisait à l’époque avec Claude. »

Propos recueillis par De Baecque Antoine – « Une part du secret – entretien avec Michel Bouquet », in Les Cahiers du Cinéma, n°9710 spécial Claude Chabrol, 1987, p.64.

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Juste avant la Nuit / 1971 / Réalisation et scénario : Claude Chabrol / Directeur de la Photographie : Jean Rabier / Musique : Pierre Jansen /  Avec Stéphane Audran, Michel Bouquet, François Périer, Dominique Zardi, Henri Attal…

A propos de Guillaume BRYON

1 comment

  1. the dude

    analyse critique d’un bourgeois parvenu au pinacle des succès possible dérivant des 30 glorieuses et qui pourtant et au dela des apparences trompeuses de son équilibre familial et professionnel, se cherche de nouvelles limites par la pratique d uné sexualité perverse et masochiste avec la femme de son meilleur ami… film sur les dysfonctionnement de la Société bourgeoise …une critique digne de Bunuel !

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