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Pris en tenaille entre son mentor Buñuel, et une relève plus populaire que lui (Almodovar), Saura est un peu passé entre les mailles de l’histoire et de la cinéphilie contemporaine. Largement célébré à ses débuts, il reste aujourd’hui assez déconsidéré, voire oublié. Sa filmographie intermédiaire, celle des années 80 et 90, est peu montrée et mal éditée en dvd, à quelques exceptions près. Et depuis une quinzaine d’années, les titres de sa période la plus créative, de la mi-60 à la fin 70, sont devenus indisponibles, sauf « Cria Cuervos », son chef d’œuvre de 75 qui lui valut une reconnaissance à double tranchant (elle occulte encore aujourd’hui le reste de la filmographie), et « Los Golfos », son premier long-métrage, une rareté récemment éditée.

Ce tort est enfin réparé par l’éditeur et distributeur Tamasa, avec la reprise en salles de films clés (« La Chasse », « Peppermint Frappé » et bientôt le diptyque « Anna et les Loups »/ « Maman a cent ans ») et surtout cet imposant coffret de 9 dvd, qui retrace la quasi intégrale des débuts jusqu’à la fin des années 70. Au vu des films, et de la continuité de l’œuvre de Saura, réalisateur encore bien actif aujourd’hui, on mesure combien cette relégation était injuste. Saura s’impose encore pour son appétit de recherche et d’invention, qui rend son œuvre stimulante de bout en bout, malgré des inégalités ponctuelles.

Loin de se cantonner au statut de réalisateur subversif et grand critique de la fin du Franquisme, dont la vigueur se serait amoindrie avec la chute du régime, Saura reste bien l’un des « auteurs » majeurs du cinéma moderne espagnol des années 60-70 (le terme n’est pas surfait puisqu’il écrit lui-même ses sujets, originaux en tous points). Le réalisateur invente un monde intérieur, baroque et fantasmatique, qui flirte parfois avec le fantastique, et oscille entre la fantaisie, le grotesque, la noirceur des pulsions humaines, et les embrouillaminis de l’inconscient. Les films sont en outre portés par une équipe quasi invariable : le scénariste Raphael Azcona (« La Chasse », « Peppermint Frappé », « Anna et les Loups »…), les chefs opérateurs Luis Cuadrado et Teodoro Escamilla, le monteur Pablo G. Del Amo, et la musique de Luis de Pablo. Mais c’est surtout la muse et compagne de Saura durant cette période, l’actrice américaine Géraldine Chaplin, qui devient le faciès formidable de son univers : enfantine et tragique, hystérique ou fragile, d’une extrême malléabilité expressive. Elle reste malgré sa mélancolie une bouffée de fraîcheur qui vivifie la première partie de l’œuvre – une suite de films très audacieux qui cultivent souvent les huis-clos fantasmagoriques, théâtres des aliénations de toutes sortes, conjugales, sociales et politiques. Géraldine Chaplin cosignera notamment le scénario de « La Madriguera » en 1969, l’un des films les plus délirants de Saura.

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« La Madriguera » (La Tanière, 1969)

Saura qui fût d’abord photographe, est encouragé par son frère aîné, le peintre Antonio Saura, à persévérer dans le cinéma. Carlos Saura signe, après une poignée de courts-métrages, son premier véritable film avec « Los Golfos » (Les Voyous) en 1959, sorte de pendant réaliste à « Los Olvidados » de Buñuel. Le film narre dans une facture semi-documentaire (que l’on rapprochera du néo-réalisme italien) les aspirations de la jeunesse madrilène déshéritée, et le rêve d’ascension sociale représenté par la tauromachie. D’emblée, Saura aura maille à partir (comme pour le reste de sa filmographie des années 60 et 70) avec la censure franquiste, religieuse et moraliste, qui mutilera largement son montage et empêchera tous les projets du réalisateur pendant cinq ans. Le film, absent du coffret (car édité par Blaq Out) garde encore toute son acuité réaliste et sa force lyrique malgré les coupes imposées. En 64, une tentative malheureuse de coproduction grand public, « Llanto por un bandito » (Les Bandits) – avec Lino Ventura et Francico Rabal dans les rôles clés – dont le contrôle artistique échappera tout autant à Saura, convaincra le réalisateur de se recentrer sur une économie de projet plus modeste, afin de garder une entière liberté. Il trouvera en la personne d’Elias Querejeta, lui-même réalisateur, un producteur exemplaire qui l’épaulera tout du long des années de « rébellion », et ce malgré l’adversité de la censure, toujours aux aguets.

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« La Caza » (La Chasse, 1966)

Le premier film produit par Querejeta, « La Chasse » en 1966, premier dvd du coffret, est une réussite éclatante. C’est l’un des chefs-d’œuvre indéniables que l’on peut mettre au crédit du réalisateur. Film de transition pleinement abouti, « La Chasse » concilie la veine quasi documentaire héritée de « Los Golfos » et celle, toujours plus allégorique et mentale, qu’il n’aura de cesse de développer au cours de la décennie suivante. Cette partie de chasse montre des ex-phalangistes, arrivés aux postes clés de la bourgeoisie espagnole, s’entredévorant à force de jalousies et d’humiliations mutuelles. La satire impressionne d’autant plus qu’elle déjoue la censure en jouant sur les non-dits et les métaphores. L’arrogance des parvenus, et la monstruosité du nouvel ordre qu’ils imposent, prolonge dans la violence et la haine sociale, leurs exactions d’antan. Comme « Le Bourreau » de Luis Berlanga, également scénarisé par Azcona, c’est une œuvre vitriolée, excessive et expressionniste, toujours sur le fil de l’humour et du malaise, d’une radicalité sans réels équivalents. Elle dépasse largement son temps « politique » par sa photographie, son invention dramatique, et son interprétation tonitruante.

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« Stres es tres, tres » (1968)

La suite du parcours cinématographique de Saura sera une succession ininterrompue d’expérimentations. Le réalisateur ne cessera de sonder la bourgeoisie espagnole, et son inféodation même inconsciente à l’ordre franquiste, mais il n’en fera pas pour autant un fond de commerce. « Stres es tres, tres » et « La Madriguera » déplacent quant à eux l’horizon filmique, en le recentrant sur le couple et la vacuité du matérialisme contemporain, enregistrant les fruits viciés du progrès dans des fables en forme d’apocalypses intimes. Au lieu de s’accomplir, les êtres deviennent de plus en plus frustrés, au point de se recroqueviller dans un égoïsme puéril, ou de sombrer dans une exclusivité maladive. « Peppermint Frappé » investit les légendes populaires de la petite ville de Calanda (dans l’Aragon), où la population très pieuse est connue pour célébrer la semaine sainte à coups de tambour continus, vingt-quatre heures durant, jusqu’à se mettre les doigts en sang. Le film est buñuelien, et presque hitchcockien avec sa figure double de personnage féminin, brune et blonde remodelée par un pygmalion pervers (l’excellent José Luis Lopez Vasquez), mais il tire librement vers la fantaisie fantastique, la ritournelle et le conte, pour investir un territoire plus ouvert que les modèles initiaux. On penserait même à Bava, davantage qu’à Buñuel. L’éditeur Tamasa a eu la bonne idée d’ajouter en bonus le documentaire très rare de Juan Luis Buñuel, fils de Luis, tourné à Calanda, ville natale et lieu de résidence des Buñuel, durant les festivités du vendredi saint. C’est un témoignage démentiel sur cette atmosphère de transe collective qui s’empare de tous les habitants, rassemblés jusqu’à se confondre en un énorme et sublime battement. Saura semble citer « Calenda » par d’habiles plans, reconstitués dans son propre film ; des inserts en noir et blanc granuleux d’une facture pseudo-documentaire, qui montrent Géraldine Chaplin au centre de la foule, en joueuse de grosse caisse.

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« Peppermint Frappé » (1967)

Comme pour tous les réalisateurs qui ont un univers à ce point singulier, la grosse gageure de Saura sera de se renouveler au fil de sa filmographie. Même si ses films formeront un système de plus en plus apparent – allers-retours a chronologiques mêlant le présent, le passé revécu et les projections fantasmatiques, avec des jeux de personnages dédoublés, des confusions fréquentes –, ils auront le mérite de déployer à chaque fois un dispositif cinématographique propre à ce que Saura souhaite raconter, sans jamais répéter la même histoire. Il y aura la dévoration d’une belle « gouvernante » anglaise par une famille perverse, emblème de la grande bourgeoisie franquiste dans « Anna et les loups » ; le revécu infantile d’un industriel fortuné (José Luis Lopez Vasquez) dans « Le Jardin des délices », devenu paralytique à la suite d’un accident automobile, et poussé par ses héritiers à recouvrir la mémoire… de ses comptes bancaires. Enfin, ce seront quelques souvenirs de jeunesse : ceux des amours doucement incestueux de Luis, fils de républicain, avec « La Cousine Angélique », réprimés à coups de ceinturon par le père de cette dernière, un phallocrate franquiste ; et les retrouvailles fusionnelles d’une jeune femme en crise, Elisa, avec son vieux père mourant (Fernando Rey), dans « Elisa mon amour ».

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« La Prima Angelica » (La cousine Angélique, 1974)

Chaque film témoigne d’un effort pour se libérer des entraves individuelles, familiales et maritales, mais sans volonté de thèse ou de didactisme politique, en réalisant son programme de manière aussi elliptique que poétique, au cœur de la fiction et du romanesque. Saura cherche avant tout une modernité formelle. La liberté s’exprime dans la façon de conduire les récits, d’en brouiller les repères grâce à la mise en scène et au montage, en stimulant pleinement l’imaginaire des spectateurs par des équivoques. Il faut le dire, les films de Saura ne sont pas toujours sans défaut (on peut leur reprocher quelquefois la frontalité un peu plate de la mise en scène, leur artificialité trop fabriquée, et une narration relâchée), mais la volonté de recherche perpétuelle et d’autodépassement qui les anime, en font une entreprise cinématographique passionnante, constamment intéressante. Pour son « malheur », Saura a été salué dès ses débuts principalement pour son courage et son audace « politique ». Ce malentendu finira par masquer les qualités proprement cinématographiques de son travail. Une fois le franquisme déchu, la critique de cinéma peinera à regarder ses nouveaux films avec autant d’intérêt à défaut d’un arrière-fond subversif, dans lequel semblait se condenser toute la saveur créative… C’est peut-être la prochaine étape à conduire dans la réévaluation de cette œuvre : examiner la production des trente dernières années sans aucun préjugé.

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« Mamá cumple 100 años » (Maman a cent ans, 1979)

Peu de bonus sont présents sur les dvd, excepté « Calanda », le film de Juan Luis Buñuel, livré en en supplément de « Peppermint Frappé », et un entretien avec Saura, malheureusement trop bref, sur le dvd de « Anna et les Loups ». Cette courte durée (25 minutes à peine pour évoquer les riches péripéties de la période qui compte une dizaine de films) s’explique peut-être par le fait que Saura, tout comme Buñuel, est connu pour ses réticences à commenter ses films, et plus encore à leur donner des causes rationnelles. Il a toujours clamé la dimension intuitive et poétique de ses choix. Le désir « légitime » pour tout cinéaste en activité, de parler davantage de l’œuvre en cours que du passé, a pu jouer également.
En revanche, le coffret est complété par un livre de Marcel Oms, grand spécialiste du cinéma ibérique, et de Carlos Saura en particulier, qui examine l’ensemble de la filmographie jusqu’à « Deprisa, deprisa » en 1980 (une reprise a priori intégrale de sa monographie « Carlos Saura », paru aux éditions Edilig en 1981).
En somme, un coffret très complet, à l’exception de « Los Golfos », de « Cria Cuervos », et surtout d’un absent, « Les Yeux Bandés », l’un des ultimes films avec Géraldine Chaplin réalisé avant « Maman a cent ans », qui clôt une période exemplaire en termes de recherche artistique. Si certains en doutaient encore, il faut redécouvrir Carlos Saura, talent original et pierre fondatrice du cinéma espagnol moderne.

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« La Prima Angelica » (La cousine Angélique, 1974)

Carlos Saura – Les années rebelles 1965-1979 – coffret 9 dvd, Tamasa (sorti depuis le 30 novembre 2015)
La Chasse (1966) ; Peppermint Frappé (1967) ; Stress es tres, tres (1968) ; La Madriguera (1969) ; Le Jardin des Délices (1970) ; Anna et les loups (1973) ; La Cousine Angélique (1974) ; Élisa, mon amour (1977) ; Maman a cent ans (1979) + Livre « Carlos Saura » par Marcel Oms.

Le coffret est à gagner en participant au concours organisé en partenariat avec Tamasa : suivre le lien.

A propos de William LURSON

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