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L’argent de la vieille de Luigi Comencini (1972), Une vie difficile de Dino Risi (1961), Mafioso d’Alberto Lattuada (1962), L’agent de Luigi Zampa (1960) et Détenu en attente de jugement de Nanni Loy (1971), composent ce coffret de l’éditeur Tamasa, une sélection qui permet de (re)découvrir quelques films clés d’un des acteurs emblématiques de la comédie italienne. Bien que l’on compare Sordi aux autres grands de sa génération, de Mastroianni à Manfredi en passant par Gassman (et l’on pourrait aussi inclure Tognazzi), « l’Albertone » se démarque par ses traits un peu empâtés et son faciès de brave méridional, un physique d’italien « singulièrement » ordinaire.

Davantage que ses pairs, Sordi s’est spécialisé dans la comédie (quelles que soient ses inflexions dramatiques), pour composer un personnage emblématique d’une italianité à la fois pittoresque et contemporaine. Tous ses travers sont délicieusement grossis, hâblerie et volubilité en proue, mais la caricature n’efface jamais le contexte de l’après-guerre. Il sert d’assise constante au comique qui n’est jamais de pure situation. Sordi représentait une sorte de parangon burlesque italien, un caractère qu’il déclinait selon les types (l’idiot, le veule, le corrompu ; le miséreux, le vulnérable ou le puissant) en réitérant des attitudes corporelles qui, comme chez Chaplin ou Keaton, faisaient sa signature. Son art comique était à la croisée de la tradition bouffonne et de l’observation réaliste.

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Mafioso d’Alberto Lattuada (1962) – déjà édité en dvd individuel chez Tamasa – tient artistiquement le haut du panier. Mafioso narre les mésaventures d’un petit contremaître milanais qui retourne dans son village natal en Sicile, pour y passer ses congés en famille. Le film bénéficie d’une écriture exceptionnelle (Ferreri et Azcona sont crédités pour le scénario) qui inspire, manifestement, autant la performance de Sordi, toujours excessive mais exceptionnellement nuancée, que la mise en scène de Lattuada. La maffia est d’abord montrée comme une résurgence ridicule venue du passé, mélange de superstition et d’archaïsme villageois. Elle provoque l’incrédulité d’Antonio (Sordi) avant que lui-même n’en subisse la réalité fantastique, dans un longue nuit kafkaïenne sous un jour de film noir. Le film, avec un tel sujet, pourrait paraître attendu, mais son traitement ne cesse de prendre des détours, imprévisibles et organiques à la fois, qui préparent en sourdine sa conclusion implacable, quasi horrifique. La sympathique comédie provinciale s’est muée en véritable film d’épouvante le temps d’une parenthèse vacancière.

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A l’autre pendant, Détenu en attente de jugement de Nanni Loy (1971), film inédit en dvd, est construit sur un postulat voisin : Guiseppe Di Noi (Sordi), un géomètre italien installé en Suède, se fait interpeller alors qu’il franchit tranquillement la frontière italienne avec femme et enfants, pour passer ses vacances dans son pays natal. L’intrigue joue sur l’absurde d’une arrestation sans motif, déroulant des péripéties de plus en plus dramatiques, pour dresser le portrait à charge de l’administration pénale italienne. Les longueurs de traitement des dossiers sont telles, qu’un simple citoyen, coupable présumé en attente de jugement, a le temps de subir tous les outrages possibles en prison, auprès des criminels devenus ses compagnons de cellule. Tout ce qui faisait la grâce de Mafioso peine à prendre dans ce film, où la bascule de la comédie au drame sordide, se fait de façon plus démonstrative et grossière. On sent la volonté qu’avait Sordi de jouer dans un contremploi plus sérieux, mais son personnage, encore comique, se prête mal à ce récit de dénonciation, d’un drame trop littéral.

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Les trois autres films du coffret illustrent la myriade de personnages populaires qu’a pu incarner Sordi. Le rôle de l’idiot trouve sa quintessence dans Il Vigile/L’agent (1960), une comédie de Luigi Zampa, réalisateur éclectique et trop méconnu, qui a excellé dans le genre. Otello Celleti, un traine-savate moqué par tous, devient agent de la circulation dans la brigade municipale, non par goût du travail, mais par pure vanité. C’est pour lui l’occasion inespérée de prendre sa revanche en faisant valoir son autorité – uniforme noir, grosse moto, et bâton de policier aidant – auprès de ses pairs. Mais Otello prend son rôle tellement à cœur qu’il verbalise le maire (Vittorio De Sica), alors que celui-ci commettait un excès de vitesse pour des motifs qu’il n’aurait pas fallu ébruiter… Le scandale qui suivra, conduira le maire et son employé fraîchement licencié à s’affronter publiquement. Otello le bravache, plus monarchiste que le roi, va tenter de se faire élire comme nouveau maire.

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Une vie difficile de Dino Risi (1961) met en scène un itinéraire semblable (Claudio Gora y joue, comme De Sica dans le film précédent, les patrons antipathiques). Cette fois-ci, c’est un ancien résistant qui tente de se faire une situation dans l’immédiat après-guerre. Comme dans L’agent, le personnage, d’abord immature et profiteur, va suivre un itinéraire vertueux. Il gagne ses galons de journaliste intègre, mais se compromet dans le but d’améliorer sa condition, et par peur de perdre sa compagne, Elena (Léa Massari). Mais à la différence de L’agent qui jouait la carte de la grosse farce, on trouve ici la célébration d’un héroïsme ordinaire, un rien forcé et démonstratif : mieux vaut rester digne et insoumis, que de devenir le valet de la grande bourgeoisie.

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Dans L’argent de la vieille, un Luigi Comencini assez tardif de 1972, on retrouve un burlesque populaire qui joue avec plus de férocité l’opposition entre le peuple non éduqué, et la haute société, sophistiquée et perverse. Mais l’échiquier social est posé en des termes très ludiques. Ici, les deux bords s’affrontent au gré d’une partie de cartes, mise en abyme savoureuse de la lutte des classes, et bien sûr de l’impérialisme américain. À l’occasion de sa visite, une fois l’an au printemps, une vieille comtesse américaine (Bette Davis) s’ingénie à humilier un couple d’italiens très pauvres, en le battant au jeu du Scopone scientifico. Peppino (Sordi) et Antonia (Silvana Mangano), trop crédules, rejouent à chaque fois la chance d’échapper à la misère en emportant une part infime de la fortune. La comtesse, quant à elle, se régale de les mystifier en leur prêtant l’argent des mises qu’elle remporte à la partie suivante. Les espoirs du couple sont détruits jusqu’au jour où la vieille, soudainement affaiblie, se met à perdre pour de bon…

Comencini se sert de ce casting international assez improbable (Joseph Cotten complète la distribution américaine) pour construire une situation de comédie géniale, qui mélange allègrement la dérision, la noirceur, le cynisme. Et c’est peut-être dans ce film, dans Mafioso et L’agent, que la comédie italienne, ambigüe et fantasque, trouve sa pleine puissance d’expression. Dans des représentations sur le fil qui ne basculent ni dans le grotesque tous azimuts, élite et peuple tous monstrueux, ni dans la combativité sous-héroïque des braves petites gens du sud. Elle y trouve ce rire incertain et absurde dans lequel se réfléchit l’humanité toute entière. Car par delà le divertissement et son fond populaire, il s’agit de questionner l’ambivalence profonde de la nature humaine par le balancement des existences et des rôles.

Alberto Sordi, un coffret 5 dvd édité par Tamasa – disponible depuis le 15 novembre 2016
©Tamasa diffusion – Studio Canal – SNC – Intramovies

L’agent / Il Vigile de Luigi Zampa, et Il Boom de Vittorio De Sica (1963), autre film avec Alberto Sordi, sont ressortis en salles (tous deux sont chroniqués dans Culturopoing par Enrique Seknadje)

A propos de William LURSON

1 comment

  1. Bonjour, à mon avis (contraire au vôtre), Une vie difficile de Risi est d’assez loin le plus beau film du coffret, et c’est accessoirement l’un des chefs-d’oeuvre de la comédie italienne (c’est à la fois drôle, émouvant, intéressant par l’ambition historique et sociologique du récit, et bien filmé).

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