Vivre

Akira Kurosawa – « Vivre » (1952) (Wild Side)

Continuons à suivre les sorties en DVD de films d’Akira Kurosawa proposés par la société de distribution Wild Side.
Il y a eu récemment Vivre. Lorsqu’il réalise cette œuvre, en 1952, Kurosawa en est à son 14e long métrage. Il a terminé peu de temps auparavant Rashomon, qui va lui assurer une reconnaissance internationale, et L’Idiot, l’adaptation du roman de Dostoïevski dont on dit souvent qu’il l’a influencé dans la conception de Vivre. Et il s’apprête à diriger Les Sept Samouraïs.

Pour Vivre, Kurosawa retrouve la Toho, la maison de production au sein de laquelle il a fait ses débuts et tourné la plupart de ses films. Il s’en était éloigné quelque temps, suite à des différents concernant la politique menée par ses dirigeants, pour la fameuse Shochiku – Scandale (1950) et L’Idiot (1951) -, et pour la Daiei Film – Rashomon (1950).

Le protagoniste de Vivre, Kanji Watanabe, est un fonctionnaire de la Mairie d’une grande ville japonaise. Il est incarné par l’un des acteurs-fétiche du réalisateur, Takashi Shimura, lequel joue un rôle important dans deux films dont nous avons eu l’occasion, personnellement, de parler ici, sur Culturopoing : L’Ange ivre (1948) et Chien enragé (1949).

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Quand le récit commence, deux réalités sont représentées, qui sont plus ou moins liées : celle qui concerne Kanji Watanabe et celle qui concerne un groupe de femmes venant à la Mairie pour réclamer l’assainissement d’un lieu insalubre où jouent leurs enfants. Le cloaque dont il est question fait penser à celui de L’Ange ivre.

Kurosawa, en une séquence quasi kafkaïenne – « On se croirait en plein Gogol », affirme Aldo Tassone dans sa célèbre monographie sur le réalisateur japonais -, nous montre les femmes renvoyées d’un service à l’autre, aucun responsable ne considérant qu’il est concerné, ne voulant prendre la responsabilité de régler le problème. Les uns trahissant leur incompétence ou leur indifférence, Les autres se défaussant avec démagogie, ricanements gênés, et/ou lâcheté. Les femmes reviennent finalement à leur point de départ, après une course inutile de bureau en bureau. Elles ne décolèrent pas.
Le réalisateur a recours à des volets pour passer rapidement et de façon positivement elliptique d’une permanence à une autre, d’un fonctionnaire à un autre. On utilise parfois en français le terme de « chassé » pour évoquer ce type de figure de liaison ou une image en remplace une autre de façon visible à l’écran. Chassées par tous, voilà bien ce que sont ces femmes…

Watanabe est l’un de ceux qui ont eu affaire à elles et on peut imaginer qu’il a vu ou su ce que le spectateur a vu. Mais pour l’instant, il ne réagit pas.

C’est que Watanabe a des problèmes personnels. Il souffre de l’estomac, apprend qu’il a un cancer et comprend que ses jours sont comptés.
Le film raconte, sur le mode tragi-comique, la façon cruelle dont les malades sont traités par le corps médical, la manière, elle aussi rude, dont le propre fils de Watanabe et sa fiancée lorgnent ses économies et pensent, sans savoir qu’il est malade, à sa future disparition. Un fait d’autant plus triste que, grâce à de courts flash-back, à des remarques faites par certains personnages, nous apprenons que le héros s’est sacrifié pour son fils à la mort de sa femme.
Kurosawa, comme dans d’autres films, notamment le Chien enragé, utilise une voix off pour présenter son héros et donner quelques éléments sur ce qui lui arrive. Ici, cette voix est particulièrement intéressante en ce qu’elle renvoie au point de vue général du réalisateur qui mêle distance critique et empathie. Elle prend la forme du discours indirect libre lorsqu’elle critique Watanabe, parlant d’un « cadavre ambulant », mais met aussi positivement en question son comportement, sa vie… En formulant des interrogations que lui, Watanabe, pourrait formuler en lui-même…

L’épreuve que traverse le protagoniste lui fait comprendre l’inanité de son existence passée, le caractère stérile de son travail de rond de cuir. Et le fait est qu’il ressemble à un mort-vivant, à un scribouillard au teint livide entouré, comme d’autres, de piles de papiers administratifs qui représentent son tombeau. Il décide donc de sortir des rails de l’enfer technocratique, de bouger – lui, le cul de plomb -, d’éprouver des sensations fortes et vraies, et, au grand désarroi de ses collègues, il quitte, au moins un temps, son lieu de travail.

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Kurosawa montre comment son personnage va essayer de jouir des plaisirs de la vie, d’exister pleinement, de renaître, en rompant avec le terne train-train quotidien qui fut le sien pendant des décennies – l’objet-symbole que représente le chapeau est de ce point de vue important. On suit son parcours qui est fait en un premier temps de moments d’euphorie, de jubilation, cependant teintés d’amertume, d’appréhension et d’une profonde mélancolie.

Ce qui va constituer une première étape de son parcours retracé dans le film est placé sous le signe de la jouissance immédiate et purement individuelle. Watanabe découvre la vie nocturne : l’univers du jeu, de la danse ; les lieux où sévissent les femmes légères, vénales… Il les découvre avec l’aide d’un écrivain qui est fasciné par le drame que vit Watanabe et qui veut l’aider, le guider. Un personnage qui fait immanquablement penser à Michel Simon – étonnant pour nous qui avions déjà comparé le docteur de L’Ange ivre, incarné par Shimura, à l’acteur français, dans le texte que nous avions consacré au film il y a quelques semaines. On comprend ce que peut avoir d’enivrant, de merveilleux pour Watanabe, qui est un homme âgé, cet univers interlope qu’il ne connaissait pas ou dont il avait oublié l’existence. Mais, on notera aussi que pour Kurosawa, il y a en ce monde quelque chose de vain, qui pousse à la dépense gratuite. En ce monde, ont dilapide son argent, on perd son temps, et les femmes sont dangereuses. La morale – du réalisateur – pointe son nez… Ce n’est pas un hasard si l’écrivain qui sert de guide au fonctionnaire en vadrouille se surnomme lui-même à un moment, à travers une ironie qui n’en est finalement pas vraiment une, un « Méphistophélès ». De par les faits qui sont montrés, de par le filmage, les décors et les lumières – avec lesquelles le cinéaste joue habilement -, on comprend que Tassone ait pu évoquer le baroque de Sternberg, de Welles, de Fellini. Nous pourrions, pour notre part, nous référer à l’expressionnisme éblouissant d’un Murnau, ou à celui, plus morbide, du Karl Grune de La Rue.
La deuxième étape dans le parcours de Watanabe est plus positive – même si on peut imaginer que chaque étape lui est nécessaire pour passer à la suivante. Elle consiste en la fréquentation, durant quelques jours, d’une collègue de travail, Toyo Odagiri, qui connaît une certaine misère et que Watanabe va aider quelque peu. Il cherche sans relâche sa compagnie, mais au-delà de ce que la jeune femme pourra finalement supporter. C’est qu’ils n’ont pas le même âge. On comprend cependant que le protagoniste, qui a perdu sa femme assez jeune et ne s’est jamais remarié, cherche à combler un manque affectif de plusieurs années et trouve par ailleurs en Toyo une vitalité qu’il commence, lui, à perdre inéluctablement.

L’entourage de Watanabe, dans sa grande majorité, voit d’un mauvais œil la jeune femme. Il y a des malentendus autour de la relation qu’elle peut entretenir avec le fonctionnaire sénile.

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Finalement, le protagoniste tirera profit de cette rencontre et arrivera, en quittant la jeune femme qui lui montre un nouveau chemin malgré elle, à la dernière étape de son parcours. Watanabe va découvrir une altérité plus large et être en mesure de lui apporter une aide réellement concrète et pérenne. Une aide utile au bien commun, à la collectivité… à l’humanité, en quelque sorte… en dépassant ce qui pourrait être jugé auparavant comme une forme plus ou moins forte d’égoïsme. Watanabe va se saisir du dossier que les femmes avaient tenté de défendre à la Mairie, au début du récit, et le mener positivement à terme, avec un immense courage et une folle opiniâtreté. C’est que les obstacles sont nombreux : l’inertie bureaucratique, les intérêts mafieux, les jeux politiciens. Il réussira à faire construire un vrai espace de jeu en lieu et place de la sentine où les enfants se mettaient en danger.

Nous recommandons la vision et l’écoute de l’entretien accordé par Charles Tesson sur Vivre, qui est proposé en bonus – en plus du livret qu’il a écrit sur le film et qui accompagne le DVD. L’enseignant et critique de cinéma y explique avec brio, à travers des analyses très pertinentes, qu’avec cette œuvre qu’il accomplit, Watanabe donne un véritable sens, transcendant, à sa vie, il laisse une trace marquante de son passage sur terre pour la postérité. Tesson montre comment, stylistiquement, Kurosawa a l’idée géniale – probablement aidé de façon décisive en cela par l’un de ses coscénaristes : l’écrivain Ideo Oguni -, de n’évoquer et ne montrer l’accomplissement de ce projet qu’après la mort du protagoniste, à travers les récits, les témoignages – donnant lieu à de nombreux flash-back – que font ou apportent ceux qui ont côtoyé Watanabe, ceux qui l’ont aidé, l’ont observé, l’ont affronté. Ces personnes, qui sont réunies lors de ses funérailles, discutent de manière dialectique, contradictoire sur ce qui s’est passé… Sur ce qu’a fait ou n’a pas fait Watanabe, ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas faire, sur les raisons de sa mort et sur la valeur de ce qu’il laisse. Il y a les détracteurs du défunt, et ses défenseurs ; il y a les hypocrites, ceux qui sont sincères, ceux qui doutent et changent parfois positivement d’avis. Il ressort, entre autres, des discussions que si Watanabe n’eut probablement pas pu mener seul à l’entreprise à terme, c’est bien lui qui en a été la conscience directrice, le moteur décisif. Et qu’il est un exemple à suivre même s’il n’est pas sûr que quelqu’un puisse prendre son relais tant son attitude a été exceptionnelle. Watanabe voulait faire parler de lui, souhaitait qu’on se souvienne de lui, et son entourage discute sur sa personne et sur ses actions, se le remémore. La population concernée par son action lui voue une profonde admiration. Il voulait laisser derrière lui quelque chose de concret et d’utile… C’est le cas, et son oeuvre est fondamentalement tournée vers le futur puisqu’elle est destinée aux enfants, à ceux qui ont la vie devant eux.

Vivre est un film poignant. Il revêt la dignité de certains fleurons du néo-réalisme italien comme Umberto D. de Vittorio De Sica. Il mérite d’être vu et apprécié à sa juste valeur.
On pourra simplement regretter, comme c’est notre cas, que Watanabe soit un peu caricatural et irritant avec son éternelle tête de chien battu – même si les jeux de lumière lui donnent parfois une aura d’autant plus belle qu’elle est inattendue. Que d’autre part, les personnages secondaires manquent d’épaisseur, l’attention du réalisateur semblant être trop concentrée sur l’acteur Takashi Shimura – si l’on met à part, malgré tout, Miki Odagiri dans le joli rôle de Toyo.

A propos de Enrique SEKNADJE

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