Sono Sion – "Guilty of Romance" ("Koi no tsumi")

Pour clôturer sa "trilogie de la haine", Sono Sion nous offre Guilty of Romance, chef d’œuvre subversif, œuvre de "cinéma total" qui taille un costard à la tradition nipponne et invoque Georges Bataille et le marquis de Sade à sa table.

Avec Guilty of Romance, Sono Sion poursuit son exploration de la société japonaise, des fondements qui la dressent aux démons qui l’agitent. A travers sa muse Megumi Kagurazaka, le spectateur aura vu la notion dominé/dominant renversé, le carcan sécuritaire de la famille exploser : autant de signes de la société japonaise mis à mal par un personnage récurrent comme un grain de sable enrayant la machine…
A travers une relation typiquement sadienne entre une initiatrice – glaçante mais tentante Makoto Togashi – et son élève, qui ne sont que les deux faces d’un même visage, Sono Sion met à nu les mécanismes pervers et sadiques d’une société qui se camoufle derrière la tradition et le protocole. Il n’y a rien de lisse et le temps des apparences, de faire œuvre de "respectabilité" est bel et bien terminé : il existe, en effet, un monde souterrain, en chacun de nous, où tout semble tortueux, sombre, imprévisible et incontrôlable. Une vision pessimiste de l’humain, qui inscrit l’auteur dans la lignée des grands fossoyeurs de l’âme asiatique, de Nagisa Oshima à Yasuzō Masumura.

Makoto Togashi et Megumi Kagurazaka dans "Guilty of Romance"
Makoto Togashi et Megumi Kagurazaka

Volontiers kafkaïen, Sono Sion perd ses personnages dans les couloirs d’un love hotel, ces temples pop réservés aux étreintes secrètes de couples illégitimes. Chaque pièce semble y receler un fantasme, un supplice comme autant de révélateurs d’une identité cachée qui voudrait sortir et se manifester. Guilty of Romance sera le long parcours d’une concubine docile et prévenante qui aurait lu Georges Bataille et le marquis de Sade en cachette, un égo-trip érotisant qui tournerait en bad trip, une reconquête de soi qui virerait au rouge.
Car si l’ombre des grands maîtres sadiens plane sur l’ensemble de l’œuvre – entre sacré et profance, entre Eros et Thanatos -, le propos n’est pas libérateur : en traversant les multiples mondes souterrains, comme autant d’épreuves, qui jalonnent la société japonaise, Izumi (Megumi Kagurazaka) feint d’échapper au statut de simple objet, marchandise, constamment au se(r)vice de… Et du service aux sévices, il n’y a qu’un pas qui sera un abîme, une dissolution dirait Georges Bataille : soumise ou ne pas être, tel semble le destin, peu enviable, d’une Izumi qui pensait courir après sa liberté. Si Guilty of Romance sonne comme l’échec d’une libération, c’est qu’il est trop tard : vicié, étouffé, l’individu est définitivement régi par les pathologies d’un monde moderne qui lui refusera toute rémission. "La pathologie ou la servitude", "surveiller et punir" seraient les adages adéquats de ce cinéma sans concession.

Miki Mizuno dans "Guilty of Romance"
Miki Mizuno

Devant tant de fatalisme et de noirceur, le spectateur pourrait reculer, prendre distance, voire même refuser. Mais le cinéma de Sono Sion sait jouer des contradictions et il n’est que plus beau quand il les emporte d’un même beau geste cinématographique. Puisant dans la contre culture des années 70 – on pense à Terayama – son graphisme pop acidulé, Guilty of Romance laisse éclater – comme autant d’orgasmes –  à la fois une vitalité plastique et une précision presque chirurgicale dans la mise en scène, qui font de l’œuvre un objet séduisant/malaisant qui se joue d’un spectateur malmené entre voyeurisme et ravissement de l’œil. Un nouvel abîme se dessine alors, dont Guilty of Romance est le terreau le plus fertile : il est de ces films qui vous hante par la faille qu’il a ouvert en chacun de vous.

Sortie nationale le 25 juillet 2012, avec le soutien de Culturopoing !

A propos de Benjamin Cocquenet

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