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Cinq ans ! Il aura fallu cinq ans à Bayiri la patrie pour qu’il soit enfin distribué, sortant ainsi du purgatoire dans lequel il était cantonné depuis sa réalisation en 2011. Cette année encore, parce que la Côte d’Ivoire y était à l’honneur, le film brille par son absence de la sélection du FESPACO. S. Pierre Yameogo est pourtant l’auteur d’une œuvre prolifique qui alterne documentaires et fictions, courts et longs métrages. Parce qu’il évoque de manière frontale, sans filtre si ce n’est l’œil d’un réalisateur entier et frondeur, un pan de l’histoire de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso peu évoqué par les médias occidentaux, Bayiri la patrie, jugé dérangeant, est frappé du sceau de la malédiction et se voit écarté des circuits habituels.

En septembre 2002, le gouvernement de Laurent Gbagbo essuie une tentative de coup d’état, entraînant divers affrontements armés dans plusieurs villes du pays. Les Ivoiriens, profitant de ce chaos, perpétuent des massacres à l’encontre des exploitants terriens d’origines burkinabé et guinéenne afin de récupérer les terres, brandissant le concept de l’ivoirité récemment déclaré. De nombreux expatriés prennent alors la route pour retourner dans un pays qu’ils ne connaissent finalement pas. Les autorités burkinabé lancent l’opération Bayiri, « mère patrie », afin de les recueillir.

BAYIRI film de S.Pierre Yaméogo 2010

L’histoire de Biba, jeune femme égarée dans ce camp de réfugiés, permet à S. Pierre Yameogo de dresser le portrait d’une femme courageuse, qui doit faire face à la précarité d’un camp de réfugiés oublié de tous, et à la violence des hommes. En décrivant l’exode de ces exilés, l’insalubrité et les installations de fortune de cet éphémère bidonville, les méthodes employées par chacun pour survivre, le cinéaste désigne une situation sociale et humanitaire qui fait encore écho aujourd’hui dans certaines région d’Afrique. Tout le monde est égratigné, des politiques, qui ne sot moqués que par le biais d’actualités radiophoniques, aux policiers et militaires sans oublier une certaine hypocrisie de l’aide caritative. Sous la volonté de dénoncer, de montrer les choses sans faire de concession, S. Pierre Yameogo n’oublie pas de raconter une histoire sans tomber dans le lourd pamphlet et signe une œuvre forte, à l’écriture ciselé, âpre, mais à l’humanisme palpable. Car S. Pierre Yameogo a beau être entier, il ne fait jamais preuve de cynisme ou de sarcasme déplacés sous prétexte de faire un film accusateur. Les personnages qu’il dépeint, il les aime, il les a créés complexes et attachants pour mieux traduite une Afrique qui ne se complait pas dans son malheur, mais une Afrique qui essaie d’aller toujours de l’avant. Ainsi, Biba se relève après chaque coup dur, pour trouver une solution à ses problèmes, pour survivre et avancer vers quelque de meilleur.

La mise en scène épouse cette volonté des personnages de toujours avancer comme le souligne ce travelling latéral qui suit Biba pour sa première apparition à l’écran. Malgré le choix du directeur de la photographie de tourner en Betacam numérique, conférant ainsi à l’image une texture plus télévisuelle que cinématographique, et quelques soucis de gestion de l’espace au début du film, S. Pierre Yameogo n’oublie pas de faire du cinéma : sa réalisation est dynamique et fluide, ses plans sont soignés, du souffle traverse ses images qui possèdent une véritable force évocatrice, quasi-documentaire. Il arrive alors à montrer l’affliction sans pour autant tomber dans le voyeurisme ou l’excès de pathos. Par un beau plan de femme, il arrive à faire ressentir sa douleur et sa honte suite à son viol ; l’image d’une tornade qui précède une série de plans sur des enfants évoluant dans le camp met en évidence le désarroi de ces exilés, l’immobilisme de la situation.

BAYIRI film de S.Pierre Yaméogo 2010

Et même si les acteurs ne se montrent pas toujours convaincants, même si le budget modeste peut parfois se faire sentir, Bayiri la patrie est traversé d’une véritable inspiration à la fois aventureuse, à la fois grave et délicate. En plus des questionnements sur les notions d’identité et d’appartenance à une nation qui traversent le film, S. Pierre Yameogo termine sur une note d’espoir, celle du pardon et de la réconciliation, sur une image qui favorise l’idée d’une Afrique unifiée et pacifiée.

En attendant l’édition d’un coffret DVD qui reprend l’ensemble de l’œuvre de S. Pierre Yameogo avant la fin de l’année, Bayiri la patrie se pose comme une excellente introduction au cinéma et à l’univers de S. Pierre Yameogo, cinéaste qui mérite une meilleure reconnaissance tant par ses pairs que par le public.

 

 

Bayiri la patrie
(Burkina Faso – 2011/2016— 92min)
Scénario  & réalisation : S. Pierre Yameogo
Direction de la photographie : Jurg Hässler
Montage : Manuel Pinto
Musique : Rémi Dapère, Ludwig Gorhan
Musiques additionnelles : Bil Aka Kora, Jean-Loup Morette
Thème musical : Djeli Moussa Diawara
Interprètes : Tina Ouedraogo, Bill Aka Kora, Blandine Yaméogo, Abdoulaye Komboudri, Aida Kaboré, Madina Traoré…
En salles, le 14 juin 2017.

A propos de Thomas Roland

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