Roshane Saidnattar – "L’Important c’est de rester vivant"

Le cinéma cambodgien, du moins le peu que l’on peut en voir en Occident, ne se limite pas qu’à Rithy Panh et à sa mise en scène fuyant (peut-être un peu trop) le pathos. L’approche de Roshane Saidnattar est sensiblement différente. Son cinéma, qui mixe documentaire et autobiographie, semble même revendiquer son "impureté, au risque d’une possible dispersion et d’un geste artistique aux intentions un peu brouillées.
Roshane Saidnattar dit ne pas avoir fait un documentaire sur la tragique histoire du Cambodge khmer rouge. Cette dimension est pourtant bien présente (et c’est d’ailleurs l’un des intérêts du film), surtout pour un public français pas forcément très au fait de cette terreur de trois ans, huit mois et vingt jours (le titre original cambodgien, peut-être trop évocateur d’une récente Palme d’or roumaine). Disons qu’il n’a pas de prétention pédagogique mais son utilisation très intelligente de documents d’archives assez saisissants fait très bien prendre conscience de ce qui se passait alors dans ce paisible petit pays abandonné de presque tous.
Ce sont ces très longs travellings en voiture dans les rues d’un Phnom Penh TOTALEMENT déserté après le 17 avril 1975 et la prise du pouvoir par les Khmers rouges, d’abord accueillis en héros libérateurs d’un régime corrompu, à la solde de la guerre idéologique menée par les Etats-Unis au Vietnam voisin, dont le Cambodge paiera le lourd tribut de bombardements massifs (comme le film le rappelle brièvement).
Ce sont surtout ces documents de propagande officielle (dont on se demande bien à qui ils pouvaient alors vraiment s’adresser, compte tenu de la chasse à la modernité à laquelle se livrait le régime), absolument hallucinantes, glorifiant l’Angkar ("Organisation", en khmer), entité quasiment organique et mère de toutes choses. Les Khmers rouges pourraient bien avoir enfanté le monstre le plus proche de la société totalitaire décrite par George Orwell dans 1984 (Angkar figurant un crédible Big Brother), même si ce régime délirant puisait directement son inspiration ultra nationaliste et profondément réactionnaire (un côté "la terre, elle, ne ment pas" finalement très pétainiste) dans la révolution culturelle chinoise.

Roshane Saidnattar et les enfants interprétant les scènes de reconstitution historique
Roshane Saidnattar et les enfants interprétant les scènes de reconstitution historique

Mais L’Important c’est de rester vivant n’est pas un film d’archives. Son projet est d’abord né de la volonté de sa réalisatrice, victime directe du régime et en camp de travail de ses cinq ans à la chute des Khmers rouges, de comprendre pourquoi son pays avait basculé dans la folie. Elle s’est donc mise en tête d’en interviewer le président de l’époque, Khieu Samphan, coulant de paisibles vieux jours en agriculteur près de la frontière thaïlandaise, fief historique des Khmers rouges. Comme elle s’y attendait, celui-ci est dans le déni de la réalité, non pas des massacres eux-mêmes (qui ne semblent pour autant aucunement troubler son sommeil) mais d’une quelconque responsabilité de sa part. Après tout, il est vrai qu’il n’était que le président…
Exempt des moindres aveux ou révélations, son témoignage n’en est pas moins précieux sur le niveau d’abstraction dans la représentation qu’un haut dirigeant peut avoir de son propre pays, de son propre peuple. Comme l’avait si bien résumé Staline, expert en la matière : "La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique".

L'Important c'est de rester vivant

Le recueil de ce témoignage aura surtout la vertu d’un déclencheur pour Roshane Saidnattar, qui est alors partie à la recherche de ses propres souvenirs, comme pour se persuader qu’elle n’avait pas rêvé (ou plutôt cauchemardé) ce qu’elle et sa famille avaient vécu. Cette deuxième partie du film, qui s’entremêle en fait avec celle de l’entretien, le passé répondant au présent et réciproquement, la voit utiliser aussi bien archives, reconstitutions ou" auto-documentaire", lorsqu’elle revient avec sa mère dans le dernier village dont elles s’étaient échappées alors que le reste du pays était en train d’être libéré par l’armée vietnamienne.
On peut sourire parfois d’une certaine naïveté des reconstitutions (s’agacer aussi d’une trop grande présence de l’auteur à l’écran) mais leur réalisation très dépouillée sait créer l’émotion.

Roshane Saidnattar
Roshane Saidnattar

Mais le film vaut encore davantage pour ses dernières scènes, celles du "retour" évoqué plus haut.
Il débute par une scène que n’aurait pas reniée Kiarostami, qui voit la réalisatrice et sa mère arriver en voiture au village. L’émotion qui les submerge à mesure qu’elles s’approchent de la maison qu’elles occupaient et que les souvenirs refont surface est d’autant plus bouleversante que Roshane Saidnattar a l’intelligence de la filmer en plan séquence, offrant là une magnifique tranche de réel.
La suite est plus troublante encore. La doctrine délirante du régime de Pol Pot opposait le "peuple ancien", celui des campagnes, au "peuple récent" (sous-entendu : pas vraiment khmer…) des villes et singulièrement de la capitale. En quelque sorte, dans un pays peu industrialisé, les paysans contre les "intellectuels" (comprendre ici les Cambodgiens ayant eu accès à un minimum d’instruction) ou les "étrangers" (par exemple la communauté chinoise, importante au Cambodge, Roshane Saidnattar étant, pour sa part, en partie d’origine indienne, donc suspecte).
Face à ces villageois qui étaient à la fois leurs voisins (et partageaient peu ou prou les mêmes conditions de vie éprouvantes et liberticides) mais aussi leurs bourreaux, Roshane Saidnattar et sa mère semblent un peu effrayées. "Ils n’ont pas changé", dit-elle dans un souffle en voix off et l’on croit alors comprendre que ces gens seraient peut-être prêts à replonger dans la même folie meurtrière si les Khmers rouges revenaient au pouvoir. Nous partageons leur effroi avant d’être habité d’un étrange sentiment de compassion, peut-être indépendamment du dessein initial de la réalisatrice. Vivant, trente ans après, dans un état de dénuement qui ne semble pas marquer d’améliorations sensibles de leurs conditions de vie depuis la fin de la dictature, ces paysans ne sont-ils pas, parmi les survivants du régime khmer rouge, les vrais "cocus de l’Histoire", plus encore que leurs anciennes victimes, élégamment vêtues et maquillées, venues de France, au volant d’un 4×4 ?
Ce n’est pas le moindre mérite de ce film que d’amener le spectateur à se poser ce genre de questions politiquement assez dérangeantes…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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