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Un bloc de métal et de verre nous darde ses reflets menaçants dans une suprême indifférence. Un genre de bâtiment administratif, entre vitres sans teint parfois recouvertes d’alvéoles de béton anonymes. Masse puissante qui si on la regarde de trop près crie sa suprématie à la face du passant. La première qualité du nouveau film du cinéaste de La zona, le mexicain d’adoption Rodrigo Pla, est de ne pas construire le monolithe annoncé qui nous assommerait de ses thèses entendues, mais d’aborder l’entité de l’intérieur, en fouillant ses images cristallines et fuyantes pour parois et accueillant les perspectives incertaines mais aussi les angles durs qui viennent dessiller les milliers d’yeux brillant sous le fantastique ronflement du titre. Après nous avoir fait partager le regard écarquillé sur l’Uruguay en crise d’un vieillard abandonné, il veut maintenant donner à sentir les mille et un point de vues et fils de l’histoire, pour mieux retisser le récit objectif de ce moment fatal où la colère trop longtemps contenue du citoyen lambda se fracasse sur les murs sans vie de la dite Institution. Il a souhaité rendre justice à la ménagère se muant en justicière et l’accompagner. Mais aussi prendre de la distance et faire un bout de chemin avec les visages anonymes noyés dans la ville anxiogène. Un monstre à mille têtes n’est pas un conte mexicain mais un suceso à valeur ajoutée universelle qui dépasse haut la main le pitch peu attractif de sa fiction du réel.

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Pla nous fait donc de l’œil. Les deux pieds plantés dans notre époque, il ouvre son 16/9 pour maximiser une tranche de vie des plus amères. Fixe, le cadre redécoupe le champ social là où ça fait mal mais surtout, là où on ne l’attend plus. Le cinéma de Rodrigo Pla se démarque rapidement de celui de ses contemporains ( le cynique Ascalante, l’hyper formaliste Reygadas, le replet Franco et autres bêtes à concours n’ayant pas encore émigrés à Hollywood ) par sa volonté d’enregistrer à travers des images sophistiquées des situations compliquées, mises en scène avec simplicité. S’il profite de la semi-nudité de Sonia Bonet, saisie dans son intimité pour en révéler la douceur et la fragilité, ce n’est pas pour se repaître d’un appartement mouroir où agonise le mari et se désespère le fils. Il s’échappe bien vite du carcan de ce cinéma d’auteur autiste et souffreteux – qui communique toujours mystérieusement bien avec le réseau des programmateurs de festival et même si Pla se félicitait, à juste titre, d’être accueilli à la Mostra dans la section « Orizzonti », la plus engageante à Venise pour l’avenir du cinéma – pour se confronter à son environnement extérieur, façon de prendre le chemin du retour de La demora. Pas en faisant exister les personnages pour eux-même ou pour notre petit plaisir égoïste, mais en les composant par autant de touches qu’il y a de regards habituellement tus, car « Chacun de nous dépend de la manière dont les autres nous voient ». Un monstre à mille têtes ne perdra jamais bien longtemps de vue Sonia et son fils, accroché à elle comme une ( mâle ) embarcation à la dérive. D’abord la fuite en voiture reconvoque cette esthétique de vidéo surveillance qui depuis La zona s’étend à l’intégralité du langage-image des mégalopoles. Pour rompre avec cet angle mort totalisant et le mirage de l’objectivité, le récit brise rapidement la continuité temporelle, en révélant l’issue dramatique d’une situation initiale que notre propre expérience nous a appris à voir venir d’assez loin assez tôt. Sans fracas, dans l’atmosphère sonore assourdie par le temps d’un procès qui déjà, raconte l’équipée malheureuse. Flottement : la protagoniste ( Jana Raluy, excellente comédienne de théâtre ) nous sonde bientôt jusqu’aux entrailles par un regard caméra béant revenu de loin. Attention, il ne s’agit pas de l’asphyxier dans son bocal – l’architecture de ce milieu aisé compartimente déjà tous et tout – mais plutôt de rendre compte des émotions contradictoires qu’elle génère en un film-enquête d’un nouveau genre : un brin de terreur, beaucoup d’empathie et une pointe d’admiration pour ce coup de pied dans un temps social implacable qui nous dépasse. Le récit incorpore ses hors champs à l’artère principale, se ressource dans les replis de vies annexes, de quoi glaner des instants précieux sur l’inéluctable. En remontant toujours de quelques secondes dans le vif des trajectoires synchrones, il s’agit rien moins que d’étirer le temps dramatique pour atteindre l’équivocité irréductible du temps philosophique. Et jamais ces transitions, au premier abord surprenantes et relançant l’élan primal, ne brisent l’unité puissante du flux jaillissant de Sonia comme le raz de marée se répand sur l’arène citadine.

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Laura Santullo, l’autre tête pensante du duo qu’elle forme en tant que scénariste-écrivain avec son compagnon et réalisateur, a terminé et publié le roman avant que le film ne se tourne. Comme un besoin d’aller voir ailleurs comment l’histoire réagit aux stimuli extérieurs. Un livre ( d’aspect ) policier, structuré en chapitres à la première personne, avec cet « Ella » qui claque comme une sentence, collant Sonia sous les projecteurs de la justice quand ceux de son organisme de santé préféraient rester aveugles. Un livre qui fut le précieux réceptacle des motivations de ses personnages, traduits ici en 19 acteurs et 19 point de vue. La scénariste qui ne conçoit son travail que comme un document transitoire et mobile qui n’a rien du formulaire technique mais sera l’objet jamais fini de multiples réécritures, dès lors que se découvre un trait de caractère rendant majeur un personnage secondaire ou que l’on intègre un nouveau collaborateur technique. L’écrivain-scénariste croit fermement à la force du cinéma qui vient enrichir l’œuvre, par le ressenti de chaque spectateur en fonction de son vécu. Initié après la vision du documentaire canadien The corporation ( 2003, Jennifer Abbott et Mark Achbar ), qui portraiturait un consortium sans « éthique, ni morale », la toile de fond sociétale plus vaste du Monstre reflète ainsi les conceptions de la vie de tous les participants embarqués dans le processus filmique, ce qui explique la grande humanité qui sourd de parcours parfois opposés. A partir des textes du roman, les acteurs ont toute latitude pour improviser sur les situations au cours du tournage. De même, Rodrigo Pla se défend d’imposer des directives trop fixes à ses collaborateurs techniques, chacun développant sa vision à l’intérieur de son champ de compétence et amenant sa sensibilité. La maîtrise n’est donc pas ici le résultat d’une démarche auteurisante mais la somme de volontés irriguant avant tout ce personnage dans lequel ils se reconnaissent.

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Cette technique de feuilletage, au traitement visuel si contemporain et novateur, donne ici au numérique la pleine mesure de ses possibilités et se justifie car « ce sont les autres qui nous définissent comme sujet. C’est de là qu’est venue l’idée de jouer avec les miroirs qui non seulement reflètent mais distordent notre regard forcément objectif sur le personnage principal ». Un agencement complexe de vitres, comme autant de filtres qui déroulent en strates transparentes le développement de l’action, invitent à réfléchir à ses articulations tragiques, atténuent l’impensable, accroissent l’isolement. Une scénographie des gouffres repeuple l’espace en multipliant la silhouette de la quadragénaire fatiguée en un « Todos somos Sonia » des plus schizophréniques. Oubliez l’esthétique glaçante de Fincher enfantée sur le triomphe du modèle américain post yuppie qu’il fit mine de renier et qui aujourd’hui achoppe sur le vide. Tout au plus ici, une enfilade de vitres grises en guise de photogrammes semblent attendre l’avalanche d’images que le spectateur forme en son cortex. Un minimalisme léché où se dissipe la rugosité du combat de l’esthétique réaliste de La zona contre l’iconographie de la vigilance. Rodrigo Pla et son chef opérateur Odei Zabaleta reconquièrent l’espace filmique pour y réinjecter l’humain, ou au pire, son spectre. Le cadre s’assouplit encore sous les assauts d’angles saillants qui agressent et pressurent l’espace vital de l’héroïne. Il plie sous les lignes de fuites barrant les portes de sortie. La mise en scène lutte contre la sédimentation de la société, non en faisant éclater son milieu confiné sous les assauts de quelques saillies poétiques mais en retrouvant un peu de simultanéité. En troublant l’hyperréalisme de ses fonds qui n’est que réponse au flou légal, létal, protégeant le groupe d’assurances de toute contestation. En instaurant le mouvement perpétuel par tout ce qui tente de traverser ces couches invisibles et s’y désintègre. En ambiançant la grisaille domestique des reflets colorés d’un incident moteur. En l’innervant de tons chauds et froids comme autant de sentiments alternatifs qui agitent l’héroïne en effervescence sous le bonnet. Il faut l’avouer, peu de cinéastes actuels jouent avec autant de brio sur l’étendue de leur médium pour interroger ce que nous croyions déjà savoir du comportement et de la psychologie criminelle. Derrière l’apparente normalité de dysfonctionnements en cascade ( un sous-fifre renvoie à des petits chefs, des responsables demandent des actionnaires, des puissants veulent garder le contrôle de l’opinion publique ), où chaque démarche ricoche sur une fin de non recevoir polie ou une assertion bien diplomatique, se cache dans la texture, l’empreinte des pensées et faiblesses humaines. Le tout contemplé avec un aplomb mannien, dans un léger somnambulisme. Mais dans ce chemin de croix ouvert à la pointe du revolver, la femelle blessée guidée par l’instinct de survie tire bien dans le gras de la cuisse et pas dans les chimères d’un palais des glaces autrement moins glamour que celui de La dame de Shangaï. Pas de religiosité de bazar à la Inarittu ( et son élasticité de tacos bons marchés ) mais une claire conscience mexicaine de la dilatation des faits à l’épreuve de la durée.

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Si dans la course-poursuite kafkaïenne l’humour surgit malgré tout, c’est que nos existences prennent un tour de plus en plus absurde dans la liberté que l’on veut bien désormais nous concéder. Déjà pointait l’idée d’une arnaque dont elle serait victime, la possibilité d’un emballement paranoïaque. Les décalages ne font que renforcer l’incongruité de la réaction extrême que ce vol permanent de nos droits n’appelle. Obstinée, Sonia transforme le malaise en complicité joyeuse dans la scène au squash où un spectateur maladroit s’enfuit, nu comme un ver vers un bassin où pataugent une flottille de mémères en bonnet de bain, la peur lui faisant passer outre sa condition dans un pays et un milieu pourtant pudibonds. A l’inverse, l’ironie amusée du fils ne résistera pas elle à l’effondrement de son univers. L’effroi du gamin de La zona débouche sur la stupeur et redouble notre impuissance de spectateur. Mais il est l’objet d’un joli détour. Un fan de foot paranoïaque le découvre, absent, sur le canapé, et devant la vision rassurante du gosse, l’invite à la cuisine pour commencer tout à trac une discussion de geeks d’un autre âge. Une respiration, quand bien même il apprendra à ses dépens que l’esprit punk subsiste encore ! Les contrastes émaillent ainsi les rencontres dans ce vaste organigramme horizontal tendu vers son point de rupture. L’environnement urbain et professionnel joue en arrière-plan, impavide, son rôle perturbateur face au dérèglement. La matière sonore traduit soit la surtension ( la tessiture d’un larsen croissant ), soit l’éloignement, le concert des voix dissonantes dans une chorale nommée faits divers. Catastrophe annoncée. Une fête populaire, cacophonique et vivante, fait entendre elle aussi ses détonations et cette même dualité quant à sa nature, ce que l’architecture sonore précise et touffue d’Axel Munoz rend parfaitement. Après une Zona privative qui demande sésame, la fuite échoue cette fois au pied de tours resplendissant dans la nuit mexicaine. Mais l’éventualité du moindre repos est engloutie dans les aboiement. Chez les riches, même les terrains vagues sont privés. La sécurité, corollaire de cette criminalité légendaire du Distrito Federal, se retourne contre elle même. Foin de pauvreté ou de pollution à Manantiales, quartier avec plus de grands espaces que de concrétude. Néanmoins le rythme de la métropole continue de courir sous ces surfaces trop nettes pour être honnêtes.

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Plus qu’un ping-pong démagogique et populiste, la couture ( à franges ) de l’oscillation nerveuse du thriller choc suit la pensée subjective, politique, sans avoir besoin d’affronter tête baissée, à la Sonia, le système global. Le vrai cancer néo libéral qui ronge le Mexique et le reste du monde dans le sillage des théories macro-économiques. Si Sonia et son mouflet paraissent se débattre dans les remous d’une nomenclature en gelée ( après des décennies de pouvoir sans partage, la stalinisation des vieilles structures priistes s’est vue nappée d’un vernis pur sucre depuis la démission politique du pouvoir mexicain face à l’ALENA, puis dans ses phases successives de démembrement des acquis de la révolution mexicaine ) jusqu’à la boutade finale, pas sur que la beauté du geste n’en vaille pas la chandelle. Toutes les digressions ne sont pas égales, ni toujours pertinentes ( l’assaut policier, les deux cagoles, superbes cibles potentielles dont le rapport au drame d’adolescentes privilégiées consiste à s’effaroucher ) et la résolution, en échappant au déterminisme, perd un peu d’intensité dans ce qu’elle avait gagné au poing levé. L’important, ce n’est pas l’atterrissage. Sur le générique de fin, Pla réintroduit ces images du pouvoir qui bouclent à demi-mots les témoignages off venus tôt à la rescousse. Elles clôturent, impersonnelles, une instruction minutieuse sans verdict. Dans un pays où le modernisme est un leurre et la corruption généralisée, la dignité retrouvée passe toujours par les armes, non sans un protocole de prise de conscience et de révolte individuelle. Espérons qu’ici où le cancer est un business banalisé à l’arc de gestion pathétique, la « promenade de santé » de Sonia Bonet perfuse nos rebuffades anémiées.

 

Pour poursuivre avec les auteurs, la conférence donnée le 28  février 2014 sous le titre « Vagos apuntes con endebles ideas sobre un incierto proceso creativo » à la Catedra Ingmar Bergman en cine-teatro de la UNAM dont plusieurs extraits sont disponibles ici https://www.youtube.com/watch?v=SpneQlVTrhs .
Les autres propos sont extraits du dossier de presse du film.

A propos de Pierre Audebert

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