Robert Aldrich – "L'ultimatum des trois mercenaires"(1977)

Œuvre méconnue et mutilée de Robert Aldrich, L’ultimatum des trois mercenaires  – titre accrocheur mais incongru – est un exemplaire suspense de politique-fiction qui s’appuie sur un scénario à la virulence intacte d’Edward Huebsch, ancien blacklisté du maccarthysme. Sa réédition, dans une version longue parfaitement restaurée par Carlotta, met à jour un grand film crépusculaire, avec ses héros fatigués et un monde au bord du chaos, entre paranoïa maladive et regard médiatique absolu.

 
Il y a plusieurs bonnes raisons de se réjouir de la restauration de cet obscur Ultimatum des trois mercenaires : avant tout, le plaisir de retrouver ce vieux briscard hollywoodien, l’irréductible Robert Aldrich, comme on boit un whisky sec avec un habitué nous racontant sa vie de frasques et de galères, l’œil vif et le sourire complice. On a toujours une sympathie pour les vieilles pépites exhumées d’un auteur qui nous aura offert un bon nombre de grands plaisirs cinéphiliques. Que pouvait donc révéler comme richesses insoupçonnées ce film méconnu et mutilé au-delà de l’enthousiasme coupable de voir un film entre vieux copains – casting trois étoiles entre Lancaster, Widmarck et Cotten – certainement bien exécuté ?
Coincé entre Bande de flics et Un rabbin au Far-West, L’ultimatum des trois mercenaires ne bénéficia pas de l’aura d’une carrière dite "sur le déclin" malgré une certaine ambition dans le sujet et son traitement, d’une belle modernité. Car, un peu oubliée, cette œuvre se révèle beaucoup complexe que sa façade de "buddy movie" et, sous le confortable vernis du spectaculaire, le cinéphile aguerri retrouvera toutes les obsessions aldrichiennes.
Situé en 1981 mais tourné en 1977, L’ultimatum des trois mercenaires est bien une œuvre de son temps, un habile suspense de politique-fiction typique des années 70. Mais l’acuité critique de son scénariste Edward Huebsch – un ancien blacklisté du maccarthysme –  transcende un modèle connu en oraison funèbre pour une Amérique en pleine déliquescence, pointant du doigt ce que seront les tristes dérives des années 80.

A partir d’un titre original évocateur (Twilight’s Last Gleaming / La dernières lueur du crépuscule) et d’un générique qui impose sa dimension romanesque, L’ultimatum des trois mercenaires annonce sa couleur si particulière, sa saveur auteurisante dans son habillage de classique "actionner" : la peinture sensible d’un monde sur le déclin ou les derniers héros n’auront sans doute pas leur place, une "dernière histoire" comme un dernier tour de piste avant le rideau. Robert Aldrich perpétue son traditionnel cinéma physique, de corps entre eux et de grandes gueules : un cinéma presque "à l’ancienne", fondé sur des modèles que la modernité va éprouver.
 Si le film fait la part belle aux  mythes vieillissants, il ne cède en rien à la nostalgie facile, préférant inscrire son propos dans une modernité presque visionnaire. Film déjà "d’anticipation", L’ultimatum des trois mercenaires confronte ses icones à ce qui configurera la décennie des années 80 : l’émerge du "tout image", la suprématie médiatique. Parfois désemparés devant tant de technologie, nos héros luttent en permanence pour remettre sur pied une communicabilité à l’échelle humaine désormais trop dépendante d’un système encore naissant mais déjà omniprésent. Evoluant tous dans des espaces cloisonnés parfaitement gérés par un sens du cadre précis comme un scalpel, c’est un dernier combat de géants qui se joue. Rétablir un maigre contact que l’utilisation du "split-screen", élégamment remise à jour, rendra définitivement caduque : à même le plan, c’est encore une incommunicabilité par fragmentation qui se révèle. Une multiplication qui n’est pas un supplément d’nformations mais la naissance d’un désordre fait de faux raccords comme il y a des malentendus dans des conversations.
Après la paranoïa des années 70, voici venue l’ère de la totale transparence, du "tout voir" jusqu’à l’aveuglement. Hollywood voulait de Robert Aldrich  la "sidération" du spectaculaire, il ne lui reste plus qu’une "saturation" spectaculaire. Malgré les efforts de clarté, les gouvernements restent des entités opaques ou tout se décide dans les couloirs : des secrets que Robert Aldrich tente de mettre à jour, pénétrant, presque par effraction, les espaces de décision. Mais rien n’y fera, la machine demeure grippée, parasitée par l’objet-image qui dédoublera le monde jusqu’à l’inconséquence, jusqu’au silence mortel. Peut-être est-ce là que Burt Lancaster voulait mener le monde avec la menace nucléaire, lui, ce vieux mythe clairvoyant qui voulait se faire entendre dans un monde désormais voué à l’inaudible saturation.


 

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