Richard Kelly – "The Box"


 
Où va l’homme et pour combien de temps encore ? Depuis le compte à rebours de Donnie Darko, en passant par le chaos de Southland Tales, la fin du monde et la destruction universelle vampirisent l’inspiration de Richard Kelly ; avec The Box, il s’impose définitivement comme un cinéaste eschatologique. Il semblait presque inévitable que son univers croise un jour celui d’un écrivain tout aussi obsédé par le temps et le vide : Richard Matheson, maintes fois adapté mais avec plus ou moins de bonheur. Avec l’efficacité de ses intrigues haletantes, son imaginaire stimulant à merveille les sens du lecteur, ainsi que l’aspect cinégénique et visuel de son écriture- sans doute pas étranger à son expérience de scénariste-, Matheson paraît l’auteur rêvé pour le cinéma. Pourtant, la facilité d’accès de son œuvre constitue également le meilleur moyen d’en éluder toutes les obsessions et la complexité. Si L’homme qui rétrécit (Jack Arnold), Quelque part dans le temps (Jeannot Szwarc) ou Hypnose (David Koepp) comptent parmi les réussites, toutes les mises en images de Je suis une légende ont royalement échoué. Avec The Box, Kelly rend enfin justice à Matheson, comprenant la nécessité non pas tant de le retranscrire à la lettre, mais d’en respecter l’esprit, de respirer ses pages. Il reprend l’argument initial pour mieux en développer les thématiques en les entremêlant aux siennes : un couple sans histoire, des problèmes financiers, petite zone pavillonnaire dans les années 70 ; Norma et Arthur – auquel le cinéaste ajoute un petit garçon, premier indice d’identification à sa propre enfance – voient leur quotidien bouleversé du jour au lendemain par l’arrivée impromptue d’un paquet contenant une boite en bois, avec un bouton rouge protégé par un dôme de verre. Le lendemain se présente le mystérieux et terrifiant Mr Steward qui leur expose le mécanisme : si l’on appuie sur le bouton, une personne anonyme mourra, mais en échange Norma recevra un million de dollars ; elle a vingt-quatre heures pour décider. La simple irruption de l’objet fait basculer l’univers mental de Norma : la crise individuelle matérialise ou révèle un monde sombrant pareillement dans l’abîme, dans lequel se dérobent un à un les rassurants repères. Avec une économie de mots, sèche et ironique, la nouvelle ressemblait à une scène de théâtre expédiant en l’espace d’une poignée de pages son sujet et sa résolution. Kelly préfère distiller un climat oppressant, une tension tout en gradation, soulevant par menus détails, les signes d’un dysfonctionnement au sein d’une vie si bien réglée. Eblouissante de maitrise, la première heure enveloppe The box dans une langueur, une lenteur pesante, installant un climat labyrinthique. 
 
 

 
Kelly multiplie les plages sans dialogue lors de séquences anxiogènes et énigmatiques que le scope amplifie : qu’il s’agisse d’un hôtel, d’une bibliothèque ou d’une simple maison, l’espace se resserre pèse sur les personnages, les écrase. L’envoutante musique herrmannienne de Win Butler et Régine Chassagne, les deux acolytes d’Arcade Fire, et d’Owen Pallet de Final Fantasy, contribue à cette sensation d’angoisse symphonique. Pas de doute, ce microcosme si bien normalisé, filtré dans le voile des années 70 et lentement contaminé par un mal indéfini appartient bien au même univers que Donnie Darko. Plus qu’une adaptation The Box procède d’une variation sur la nouvelle Button, Button, à partir de laquelle Kelly élabore un scénario original, dense et déconcertant, qui s’empare du matériau d’origine pour le faire sien, l’intégrer à son univers. Mieux encore, il y introduit une troublante dimension autobiographique, entremêlant l’intime et l’imaginaire, en transposant l’histoire de ses parents dans la fiction, pour construire ses héros et suivre leurs interrogations. Arthur hérite des caractéristiques de son propre père, ingénieur à la NASA de Langley qui développa les caméras pour des missions sur Mars. Kelly fait le choix de ne pas déplacer la nouvelle de son contexte historique et, au delà d’une remarquable reconstitution des années 70 et en particulier de décors aéronautiques particulièrement imposants, se livre à une forme de mimétisme formel du cinéma de cette période, qui rappelle parfois le travail de Fincher sur Zodiac

 

 

 

Si Richard Kelly adopte une facture plus classique et linéaire que l’apocalypse formelle de Southland Tales – avec sa narration discordante-, il n’oublie pas pour autant de nous balader en terres inconnues, parsemant The Box de quelques visions sidérantes et indicibles. Plus explicatif dans sa deuxième partie The Box y perd obligatoirement une part de son mystère et de sa terreur de l’inexplicable. Il emprunte alors le chemin de la SF paranoïaque des années 50 qui évoque immanquablement le Body Snatchers de Don Siegel, mais se situe surtout dans la grande tradition des récits de Unknown, Amazing Stories ou Fantastic Aventures avec ses mystères surnaturels et ses complots planétaires afin de mieux plonger dans un fantastique métaphysique impénétrable et brumeux, qui ne cesse d’échapper au spectateur. Kelly traduit à merveille cette peur du néant chère à Matheson et ce questionnement sur la place qu’occupe l’individu au sein de l’humanité, son rapport à l’autre, à la morale, au monde et à la collectivité et in fine sa responsabilité d’être pensant. Le bouton magique intervient à la fois comme un maléfique tentateur et comme un fabuleux catalyseur, révélateur d’un bonheur illusoire brouillé par le conditionnement social, aliéné au règne de l’argent et au besoin matériel. La conversation du couple autour de la boite (présente également chez Matheson) est tout à fait symptomatique d’une espèce autocentrée sur son bien-être, ses peurs, l’angoisse de sa propre mort et de celle de ses proches, mais incapable de compassion pour l’autre, l’anonyme, l’inconnu. L’hésitation du couple quant au passage à l’acte tient à la question de l’identité de la victime : Qui mourra ? Un étranger ou un voisin, un condamné à mort ou une petite fille ? Un engrenage inéluctable est déclenché par un simple geste : Norma et Arthur vont prendre conscience qu’il suffit d’un bouton pour commettre un crime, découvrent par cela même leur propre nature, et plus profondément encore, les rouages de la condition humaine. Richard Kelly cite Sartre deux fois par l’entremise de ses personnages, ce qui n’est ni un hasard ni un effet de coquetterie, The Box se rattachant en effet pleinement à la doctrine existentialiste selon laquelle l’homme ne se définit que par ses actes – et doit obligatoirement en subir les conséquences. Norma et Arthur se retrouvent face à un ultime dilemme, une deuxième action qui rachètera la précédente et définira leur existence, leur « être ».

Œuvre hantée et énigmatique, The Box laisse une impression durable sur le spectateur et tire sa fascination de ses mystères irrésolus et des questionnements qu’ils suscitent. En plus d’une superbe illustration du genre, The Box explore la tragédie d’êtres condamnés à exister, d’individus se rêvant libres, mais captifs d’une destinée absurde – naissance, vie, mort – comme au-dedans d’une boite.

  

 

Richard Matheson « Le jeu du bouton » 

Le paquet était déposé sur le seuil : un cartonnage cubique clos par une simple bande gommée, portant leur adresse en capitales écrites à la main : Mr. et Mrs. Arthur Lewis, 217E 37e Rue, New York. Norma le ramassa, tourna la clé dans la serrure et entra. La nuit tombait.
Quand elle eut mis les côtelettes d’agneau à rôtir, elle se confectionna un martini-vodka et s’assit pour défaire le paquet.
Elle y trouva une petite boîte en contreplaqué munie d’un bouton de commande. Ce bouton était protégé par un petit dôme de verre. Norma essaya de l’ôter, mais il était solidement rivé. Elle renversa la boite et vit une feuille de papier pliée, collée avec du scotch sur le fond de la caissette. Elle lut ceci : Mr. Steward se présentera chez vous ce soir à vingt heures.
Norma plaça la boîte à côté d’elle sur le sofa. Elle savoura son martini et relut en souriant la phrase dactylographiée.
Peu après, elle regagna la cuisine pour éplucher la salade.

 

A huit heures précises, le timbre de la porte retentit. «J’y vais », déclara Norma. Arthur était installé avec un livre dans la salle de séjour.
Un homme de petite taille se tenait sur le seuil. Il ôta son chapeau. «Mrs. Lewis? » s’enquit-il poliment.
– C’est moi.
– Je suis Mr. Steward.
– Ah ! bien. Norma réprima un sourire. Le classique représentant, elle en était maintenant certaine.
– Puis-je rentrer ?
– J’ai pas mal à faire, s’excusa Norma. Mais je vais vous rendre votre joujou. Elle amorça une volte-face.
– Ne voulez-vous pas savoir de quoi il s’agit ?
Norma s’arrêta. Le ton de Mr. Steward avait été plutôt sec.
– Je ne pense pas que ça nous intéresse, dit-elle.
– Je pourrais cependant vous prouver sa valeur.
– En bons dollars ? Riposta Norma.
Mr. Steward hocha la tête.
– En bons dollars, certes.
Norma fronça les sourcils. L’attitude du visiteur ne lui plaisait guère. « Qu’essayez-vous de vendre ? » demanda-t-elle.
– Absolument rien, madame.
Arthur sortit de la salle de séjour. «Une difficulté ? »
Mr. Steward se présenta.
– Ah ! Oui, le… Arthur eut un geste en direction du living. Il souriait. Alors, de quel genre de truc s’agit-il ?
– Ce ne sera pas long à expliquer, dit Mr. Steward. Puis-je entrer ?
– Si c’est pour vendre quelque chose…
Mr. Steward fit non de la tête. «Je ne vends rien. »
Arthur regarda sa femme. «A toi de décider », dit-elle.
Il hésita, puis «Après tout, pourquoi pas ? »
Ils entrèrent dans la salle de séjour et Mr. Steward prit place sur la chaise de Norma. Il fouilla dans une de ses poches et présenta une enveloppe cachetée. «Il y a là une clé permettant d’ouvrir le dôme qui protège le bouton», expliqua-t-il. Il posa l’enveloppe à côté de la chaise. «Ce bouton est relié à notre bureau. »
– Dans quel but? demanda Arthur.
– Si vous appuyez sur le bouton, quelque part dans le monde, en Amérique ou ailleurs, un être humain que vous ne connaissez pas mourra. Moyennant quoi vous recevrez cinquante mille dollars.
Norma regarda le petit homme avec des yeux écarquillés. Il souriait toujours. – Où voulez-vous en venir ? Exhala Arthur.
Mr. Steward parut stupéfait.
«Mais je viens de vous le dire. » Susurra-t-il.
– Si c’est une blague, elle n’est pas de très bon goût.
– Absolument pas. Notre offre est on ne peut plus sérieuse.
– Mais ça n’a pas de sens ! Insista Arthur. Vous voudriez nous faire croire…
– Et d’abord, quelle maison représentez-vous ? Intervint Norma.
Mr. Steward montra quelque embarras. «C’est ce que je regrette de ne pouvoir vous dire », s’excusa-t-il. «Néanmoins, je vous garantis que notre organisation est d’importance mondiale.
– Je pense que vous feriez mieux de vider les lieux, signifia Arthur en se levant.
Mr. Steward l’imita. «Comme il vous plaira. »
– Et de reprendre votre truc à bouton.
– Êtes-vous certain de ne pas préférer y réfléchir un jour ou deux ? »
Arthur prit la boîte et l’enveloppe et les fourra de force entre les mains du visiteur. Puis il traversa le couloir et ouvrit la porte.
– Je vous laisse ma carte, déclara Mr. Steward. Il déposa le bristol sur le guéridon à côté de la porte.
Quand il fut sorti, Arthur déchira la carte en deux et jeta les morceaux sur le petit meuble. «Bon Dieu ! » proféra-t-il.
Norma était restée assise dans le living.
«De quel genre de truc s’agissait-il en réalité, à ton avis ?
– C’est bien le cadet de mes soucis ! Grommela-t-il.
Elle essaya de sourire, mais sans succès.
«Cela ne t’inspire aucune curiosité ? »
Il secoua la tête. « Aucune. » Une fois qu’Arthur eut repris son livre, Norma alla finir la vaisselle.

 

– Pourquoi ne veux-tu plus en parler ? demanda Norma.
Arthur, qui se brossait les dents, leva les yeux et regarda l’image de sa femme reflétée par le miroir de la salle de bains.
– Ça ne t’intrigue donc pas ? Insista-t-elle.
– Dis plutôt que ça ne me plaît pas du tout.
– Oui, je sais, mais… Norma plaça un nouveau rouleau dans ses cheveux. Ça ne t’intrigue pas quand même ? Tu penses qu’il s’agit d’une plaisanterie ? Poursuivit-elle au moment où ils gagnaient leur chambre.
– Si c’en est une, elle est plutôt sinistre.
Norma s’assit sur son lit et retira ses mules.
– C’est peut-être une nouvelle sorte de sondage d’opinion.
Arthur haussa les épaules. «Peut-être.
– Une idée de millionnaire un peu toqué, pourquoi pas ?
– Ça se peut.
– Tu n’aimerais pas savoir ?
Arthur secoua la tête.
– Mais pourquoi ?
– Parce que c’est immoral, scanda-t-il.
Norma se glissa entre les draps. «Eh bien, moi, je trouve qu’il y a de quoi être intrigué.»
Arthur éteignit, puis se pencha vers sa femme pour l’embrasser.
– Bonne nuit, chérie.
– Bonne nuit.
Elle lui tapota le dos.
Norma ferma les yeux. Cinquante mille dollars, songeait-elle.

 

Le lendemain, en quittant l’appartement, elle vit la carte déchirée sur le guéridon. D’un geste irraisonné, elle fourra les morceaux dans son sac. Puis elle ferma la porte à clé et rejoignit Arthur dans l’ascenseur.
Plus tard, profitant de la pause café, elle sortit les deux moitiés de bristol et les assembla. Il y avait simplement le nom de Mr. Steward et son numéro de téléphone.
Après le déjeuner, elle prît encore une fois la carte déchirée et la reconstitua avec du scotch. Pourquoi est-ce que je fais ça ? se demanda-t-elle.
Peu avant cinq heures, elle composait le numéro.
– Bonjour, modula la voix de Mr. Steward.
Norma fut sur le point de raccrocher, mais passa outre.
Elle s’éclaircit la voix. « Je suis Mrs. Lewis », dit-elle.
– Mrs. Lewis, parfaitement.
-Mr. Steward semblait fort bien disposé.
– Je me sens curieuse.
– C’est tout naturel, convint Mr. Steward.
– Notez que je ne crois pas un mot de ce que vous nous avez raconté.
– C’est pourtant rigoureusement exact, articula Mr. Steward.
– Enfin, bref…
Norma déglutit. Quand vous disiez que quelqu’un sur terre mourrait, qu’entendiez-vous par là ?
– Pas autre chose, Mrs. Lewis. Un être humain, n’importe lequel. Et nous vous garantissons même que vous ne le connaissez pas. Et aussi, bien entendu, que vous n’assisterez même pas à sa mort.
– En échange de cinquante mille dollars, insista Norma.
– C’est bien cela.
Elle eut un petit rire moqueur. «C’est insensé.»
– Ce n’en est pas moins la proposition que nous faisons. Souhaitez-vous que je vous réexpédie la petite boîte? Norma se cabra. «Jamais de la vie ! »
Elle raccrocha d’un geste rageur.

 

Le paquet était là, posé près du seuil. Norma le vit en sortant de l’ascenseur. Quel toupet ! Songea-t-elle. Elle lorgna le cartonnage sans aménité et ouvrit la porte. Non, se dit-elle, je ne le prendrai pas.
Elle entra et prépara le repas du soir.
Plus tard, elle alla avec son verre de martini-vodka jusqu’à l’antichambre. Entrebâillant la porte, elle ramassa le paquet et revint dans la cuisine, où elle le posa sur la table.
Elle s’assit dans le living, buvant son cocktail à petites gorgées, tout en regardant par la fenêtre. Au bout d’un moment, elle regagna la cuisine pour s’occuper des côtelettes. Elle cacha le paquet au fond d’un des placards. Elle se promit de s’en débarrasser dès le lendemain matin
– C’est peut-être un millionnaire qui cherche à s’amuser aux dépens des gens, dit-elle.
Arthur leva les yeux de son assiette. « Je ne te comprends vraiment pas.»
– Enfin, qu’est-ce que ça peut bien signifier ?
Norma mangea en silence puis, tout à coup, lâcha sa fourchette.
Arthur la dévisagea d’un oeil effaré.
– Oui. Si c’était une offre sérieuse ?
– Admettons. Et alors ? Il ne semblait pas se résoudre à conclure
– Que ferais tu ? Tu reprendrais cette boîte, tu presserais le bouton ? Tu accepterais d’assassiner quelqu’un ?
Norma eut une moue méprisante. « Oh ! Assassiner… »
– Et comment appellerais-tu ça, toi ?
– Puisqu’on ne connaîtrait même pas la personne ? Insista Norma.
Arthur montra un visage abasourdi. « Serais-tu en train d’insinuer ce que je crois deviner?
– S’il s’agit d’un vieux paysan chinois à quinze mille kilomètres de nous? Ou d’un nègre famélique du Congo ?
– Et pourquoi pas plutôt un bébé de Pennsylvanie ? Rétorqua Arthur. Ou une petite fille de l’immeuble voisin?
– Ah ! Voilà que tu pousses les choses au noir. – Où je veux en venir, Norma, c’est que peu importe qui serait tué. Un meurtre reste un meurtre.
– Et où je veux en venir, moi, c’est que s’il s’agissait d’un être que tu n’as jamais vu et que tu ne verras jamais, d’un être dont tu n’aurais même pas à savoir comment il est mort, tu refuserais malgré tout d’appuyer sur le bouton ?
Arthur regarda sa femme d’un air horrifié. « Tu veux dire que tu accepterais, toi ?
– Cinquante mille dollars, Arthur.
– Qu’est-ce que ça vient…
– Cinquante mille dollars, répéta Norma. L’occasion de faire ce voyage en Europe dont nous avons toujours parlé.
– Norma !
– L’occasion d’avoir notre pavillon en banlieue.
– Non, Norma. Arthur pâlissait. Pour l’amour de Dieu, non!
Elle haussa les épaules. « Allons, calme-toi. Pourquoi t’énerver ? Je ne faisais que supposer.» Après le dîner, Arthur gagna le living. Au moment de quitter la table, il dit : « Je préférerais ne plus en discuter, si tu n’y vois pas d’inconvénient.»
Norma fit un geste insouciant. «Entièrement d’accord. »

 

Elle se leva plus tôt que de coutume pour faire des crêpes et les oeufs au bacon à l’intention d’Arthur.
– En quel honneur ? demanda-t-il gaiement.
– En l’honneur de rien. Norma semblait piquée. J’ai voulu en faire, rien de plus.
– Bravo, apprécia-t-il. Je suis ravi.
Elle lui remplit de nouveau sa tasse. « Je tenais à te prouver que je ne suis pas … » Elle s’interrompit avec un geste désabusé.
– Pas quoi ?
– Egoïste ?
– Ai-je jamais prétendu ça ?
– Ma foi… hier soir…
Arthur resta muet.
– Toute cette discussion à propos du bouton, reprit Norma. Je crois que… bref, que tu ne m’as pas comprise….
– Comment cela ? Il y avait de la méfiance dans la question d’Arthur.
– Je crois que tu t’es imaginé… (Nouveau geste vague) que je ne pensais qu’à moi seule.
– Oh !
– Et c’est faux.
– Norma, je…
– C’est faux, je le répète. Quand j’ai parlé du voyage en Europe, du pavillon…
– Norma ! Pourquoi attacher tant d’importance à cette histoire ?
– « Je n’y attache pas d’importance »
Elle s’interrompit, comme si elle avait du mal à trouver son souffle, puis : «J’essaie simplement de te faire comprendre que… »
– Que quoi ?
– Que si je pense à ce voyage, c’est pour nous deux. Que si je pense à un pavillon, c’est pour nous deux. Que si je pense à un appartement plus confortable, à des meubles plus beaux, à des vêtements de meilleure qualité, c’est pour nous deux. Et que si je pense à un bébé puisqu’il faut tout dire, c’est pour nous deux, toujours !
– Mais tout cela, Norma, nous l’aurons
– Quand ? Il la regarda avec désarroi. « Mais tu… »
– Quand ?
– Alors, tu … Arthur semblait céder du terrain. Alors, tu penses vraiment…
– Moi ? Je pense que si des gens proposent ça, c’est dans un simple but d’enquête ! Ils veulent établir le pourcentage de ceux qui accepteraient ! Ils prétendent que quelqu’un mourra, mais uniquement pour noter les réactions… culpabilité, inquiétude, que sais-je ! Tu ne crois tout de même pas qu’ils iraient vraiment tuer un être humain, voyons ?
Quand il fut parti à son travail, Norma était toujours assise, les yeux fixés sur sa tasse vide. Je vais être en retard, songea-t-elle. Elle haussa les épaules. Quelle importance, après tout ? La place d’une femme est au foyer, et non dans un bureau.
Alors qu’elle rangeait la vaisselle, elle abandonna brusquement l’évier, s’essuya les mains et sortit le paquet du placard. L’ayant défait, elle posa la petite boite sur la table. Elle resta longtemps à la regarder avant d’ouvrir l’enveloppe contenant la clé. Elle ôta le dôme de verre. Le bouton, véritablement, la fascinait. Comme on peut être bête ! Songea-t-elle. Tant d’histoires pour un truc qui ne rime à rien.
Elle avança la main, posa le bout du doigt… et appuya. Pour nous deux, se répéta-t-elle rageusement.
Elle ne put quand même s’empêcher de frémir. Est-ce que, malgré tout ?… Un frisson glacé la parcourut.
Un moment plus tard, c’était fini. Elle eut un petit rire ironique. Comme on peut être bête! Se monter la tête pour des billevesées.
Elle jeta la boîte à la poubelle et courut s’habiller pour partir à son travail.

 

Elle venait de mettre la viande du soir à griller et de se préparer son habituel martini-vodka quand le téléphone se mit à sonner. Elle décrocha.
– Allô,
– Mrs. Lewis ?
– c’est elle-même.
– Ici l’hôpital de Lenox Hill.
Elle crut vivre un cauchemar à mesure que la voix l’informait de l’accident survenu dans le métro : la cohue sur le quai, son mari bousculé, déséquilibré, précipité sur la voie à l’instant même où une rame arrivait. Elle avait conscience de hocher la tête, mécaniquement, sans pouvoir s’arrêter.
Elle raccrocha. Alors seulement elle se rappela l’assurance-vie, une prime de 25000 dollars, une clause de double indemnité en cas de…
Alors elle fracassa la boite contre le bord de l’évier. Elle frappa à coups redoublés, de plus en plus fort, jusqu’à ce que le bois eût éclaté. Elle arracha les débris, insensible aux coupures qu’elle se faisait. La caissette ne contenait rien. Pas le moindre fil. Elle était vide.

 

Quand le téléphone sonna, Norma suffoqua, comme une personne qui se noie. Elle vacilla jusqu’au living-room, saisit le récepteur.
– Mrs. Lewis ? Articula doucement Mr. Steward.
Etait-ce bien sa voix à elle qui hurlait ainsi ? Non, impossible !
– Vous m’aviez bien dit que je ne connaîtrais pas la personne qui devait mourir ?
– Mais, chère madame, objecta Mr. Steward, croyez-vous vraiment que vous connaissiez votre mari ?

 

 

Richard Matheson, Button, Button,
traduit par René Lathière
in La Grande Anthologie du Fantastique,
de Jacques Goimard et Roland Stragliati
© tous droits réservés, Presses Pocket (1981)
 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire