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« Scum » d’Alan Clarke (1979)

Le nom d’Alan Clarke, à ne pas confondre avec celui de Larry Clark, a commencé à circuler de façon significative quand Gus Van Sant a réalisé son fameux Elephant – Palme d’or à Cannes, en 2003. Le court métrage éponyme de Clarke (1989), dont Van Sant s’est inspiré, a été davantage montré et vu à partir de cette date, comme l’ont été plusieurs de ses autres films, parmi lesquels l’hallucinant Made In Britain (1982), dans lequel Tim Roth campe un skinhead néonazi, extrêmement violent et asocial, pour lequel aucune issue positive ne se dessine, n’est véritablement proposée.
Après des débuts au théâtre, Alan Clarke -1935-1990 – a travaillé pour la télévision, notamment pour la BBC. En 1977, quand il réalise une première version de Scum, il a déjà un bon nombre de films à son actif – le premier d’entre eux date de 1967. Cette première version est tournée à partir d’un écrit de Roy Milton et est destinée à la série Play For Today, qui proposera environ 300 films entre 1970 et 1984. Scum déplaît au producteur qui en empêche la diffusion – le jugeant excessif.
Des producteurs de cinéma prennent alors le projet en main et Clarke peut réaliser une nouvelle version qui sera projetée dans les salles en 1979.

Scum a pour cadre ce que l’on appelle en anglais un « borstal », une maison de redressement pour jeunes délinquants. Les « borstals » sont construits en Grande-Bretagne, puis dans les pays du Commonwealth, à partir de 1902. Le nom vient de la cité dans laquelle le premier centre a été créé. Ce que montre Clarke est très dur, son regard est apparemment impassible, son geste filmique percutant, et tout cela peut heurter la sensibilité du spectateur malgré les années passées depuis la réalisation du film, et également parce que, certaines pratiques éducatives ayant quand même évolué, on se demande parfois et encore, naïvement peut-être, mais avec une naïveté humaine, comment il est possible que de tels établissements destinés avant tout aux mineurs aient pu exister dans un pays, des pays censés être relativement avancés du point de vue des Droits de l’Homme.

Les « borstals » sont de véritables prisons pour adolescents. Il y a des chambres-cellules, mais aussi des cachots. Réifiés, les prisonniers sont continuellement obligés non seulement de décliner leur identité – le nom, pas le prénom -, mais aussi de donner le numéro qui leur a été attribué, car ils sont des numéros. Ils doivent obéir au doigt et à l’oeil aux ordres et au règlement, et toute résistance, toute rébellion, toute réflexion sont empêchées ou matées, la plupart du temps par un séjour en cachot, une suppression provisoire du salaire – les détenus travaillent -, et/ou un passage à tabac. Le climat qui règne dans l’établissement est d’une froideur absolue et la saison hivernale durant laquelle se déroule une grande partie de l’action a une dimension métaphorique.
Aucun sentiment – notamment de compréhension, de sympathie – n’est exprimé par le personnel encadrant. L’absence de pitié est totale. Il n’y a en ce lieu clos qu’agressivité, mépris, racisme et préjugés… Que sadisme et abus de pouvoir. Il s’agit de défendre manu militari les valeurs traditionnelles, religieuses de la société de l’époque. De maintenir un ordre foncièrement réactionnaire, arbitraire, tyrannique. L’hypocrisie est absolue, puisque les jeunes sont censés pouvoir sortir du «  borstal » avec la capacité de se réinsérer dans la société, mais puisqu’en réalité tout est sciemment fait pour qu’ils ne tirent aucun bénéfice moral ou intellectuel de leur détention. La littérature ? Interdite ! Le seul ouvrage autorisé est la Bible… Mais faudrait-il encore que les jeunes aient accès à des versions en anglais ! La situation que vit à ce propos un amateur de littérature, et notamment de Dostoïevski – celui de Crime et châtiment – est kafkaïenne !

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Ce qui est intéressant chez Clarke est qu’il va plus loin encore dans la dénonciation indirecte et la décortication minutieuse d’un système carcéral où des gardiens sont chargés de surveiller et punir des prisonniers. Une organisation interne reproduit celle qui régit officiellement les lieux, elle la double. C’est l’organisation existant entre les adolescents. Dans le groupe qu’ils forment, il y a les chefs qui commandent, qui bénéficient de privilèges auxquels n’ont pas droit d’autres détenus. La loi du plus fort règne. L’indifférence, la cruauté, les humiliations, les crocs en jambe gratuits régissent les rapports entre les jeunes. Des trafics en tous genres ont lieu, des sortes de gangs se forment et s’opposent. Et tout cela se passe sous l’oeil intéressé des geôliers.
On ne peut évidemment pas s’empêcher de penser ici, toutes proportions gardées, bien sûr, au phénomène des « kapos » dans les camps de concentration.

Clarke a ici ou là été accusé de forcer le trait concernant la violence, la répression dans les « borstals ». Certaines études affirment que les châtiments corporels y étaient rares. Mais on trouve cependant des textes où il en est bien question. Que l’on se reporte, par exemple, à celui de Alex Cavendish, daté du 10 janvier 1015 : « Borstals… Bring on The Clowns » (Sur le site Prison UK : An Insider’s View / http://prisonuk.blogspot.fr/2015/01/borstals-bring-on-clowns.html).
D’ailleurs, le fait est que ces établissements furent fermés en 1982, et remplacés par des centres dits d’hébergement pour la jeunesse: « Youth Custody Centers », vraisemblablement, pour certains, un peu plus humains.

Clarke montre sans ambages la violence qui règne dans le centre de détention, et qui est psychologique, physique, sexuelle. Son regard peut apparaître glacial, on l’a dit. Il ne dramatise outre mesure les situations, ne tombe jamais dans le sentimentalisme – n’utilisant pas, par exemple, de musique véritablement extradiégétique. Il joue surtout sur les effets de surprise, représente crument des actes concrètement très violents, et construit son récit avec des ellipses grandement suggestives. Cela dit, il suit de près certains personnages et nous permet de nous attacher à eux. Il suit Archer, le contestataire cultivé, pacifique et ironique, astucieux. Carlin, qui a clairement été victime d’une injustice… Qui encaisse sans broncher les – mauvais – coups avant de brusquement se révolter, à juste titre – le spectateur peut alors être comme soulagé, voire même jubiler -, et de se montrer finalement le plus dur des durs – des « daddies », des « chefs ». Mais Carlin est un dur qui n’est pas aussi antipathique que celui dont il prend la place, non plus que celui qu’il tabasse dans une chaufferie. Il est un « daddy » qui nourrit une certaine amitié pour Archer, par exemple. Et il ne jouera pas jusqu’au bout, à n’importe quel prix, le jeu que lui demandent de jouer les geôliers.

Malgré l’observation relativement impassible par Clarke du système devant lequel il place sa caméra, malgré sa prise de position qui ne juge pas explicitement mais qui cherche à documenter de façon assez immédiate et neutre, il y a quand même un ou deux messages qui sont transmis au spectateur, notamment à travers un dialogue entre Archer et un maton, et un autre entre ce même Archer et une pseudo assistante sociale ; messages qui peuvent justifier un tant soit peu l’étiquette parfois attribuée au cinéma du réalisateur, celle du « réalisme social » – que représentent aussi des cinéastes comme Ken Loach. Le « borstal » est un microcosme qui renvoie à la Société britannique dans son ensemble. Tous ceux qui y vivent, y travaillent, sont liés les uns aux autres, dépendent les uns des autres. Les geôliers sont prisonniers du Système qu’ils servent. Ils ont un pouvoir sur les détenus, mais sont soumis à leurs supérieurs. Les prisonniers sont parfois les bourreaux d’autres prisonniers plus faibles, mais sont à la merci des autorités. L’institution tourne en rond, à vide. Elle est incapable de remplir la fonction qu’elle revendique. Elle reproduit la violence qu’elle est censée punir, et en surproduit. Il n’y a pas d’issue, pas de progrès possible.

On ne peut s’empêcher de penser à ce qui se passe en Angleterre en cette seconde moitié des années soixante-dix : l’explosion du mouvement punk. Pour Clarke, « there’s no future » pour la lie de la société, ces rebuts que sont les jeunes emprisonnés. Mais aussi pour la société dans laquelle il vit et qu’il qualifie en quelque sorte de boueuse, merdeuse. On lui saura gré de ne faire aucune référence directe à ce mouvement, et donc de ne pas tomber dans le cliché et une imagerie qui pourrait faire de lui un opportuniste.

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A propos de Enrique SEKNADJE

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