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Oshima en salles et en DVD chez Carlotta : La Pendaison, Le Petit Garçon, La Cérémonie

Riche actualité pour Nagisa Oshima! Alors que le Cinémathèque française lui consacre une rétrospective intégrale du 4 mars au 2 mai, Carlotta propose une ressortie en salle et en dvd de trois de ses plus grands films, trois chefs d’oeuvres parfois peu vus : Le Petit Garçon (1969) sera au cinéma à partir du 4 mars, La Pendaison (1968) et La Cérémonie (1971) à partir du 18. Par ailleurs, ces trois films seront intégrés à un coffret reprenant également Le Piège (1961), Le Journal de Yunbogi (1965), les Carnets secrets des Ninjas (1967), Le Journal dun voleur de Shinjuku (1969), Il est mort après la guerre (1970) et Une Petite soeur pour l’été (1972), le tout en DVD et en Blu-ray dans des masters restaurés.

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Nagisa Oshima et Do-yun Yu, La Pendaison

 C’est donc, pour l’essentiel, la période 1965-1972 d’Oshima (1932-2013) qui est abordée ici, une période riche en expérimentations et en engagement politique qui font du cinéaste un équivalent nippon du Jean-Luc Godard d’alors. De la théâtralité brechtienne de La Pendaison au quasi néo-réalisme du Petit Garçon jusqu’à la fresque flamboyante de La Cérémonie, le style de Nagisa Oshima est en constante évolution au cours de cette période. On le voit y explorer des formes traditionnelles, se les approprier mais aussi en créer de nouvelles, mixant avec virtuosité le classique et le moderne, tout en restant constamment accessible au public occidental. C’est aussi un goût de la beauté formelle qui anime Oshima dans cette série de films. Il y joue des couleurs et des teintes, des images fixes et animées, de la musicalité des voix associées aux superbes partitions d’Hikaru Hayashi ou de Tōru Takemitsu (qui mêle, pour la B.O. de La Cérémonie, airs traditionnels et influences de Debussy, Messiaen, Cage…). Longtemps, la botte rouge du Petit Garçon ou la finale onirique de La Cérémonie persistent dans notre mémoire…

Mais abordons plus en détails les films. Lorsqu’il réalise La Pendaison en 1968, Nagisa Oshima a déjà derrière lui un long et riche parcours. Engagé politiquement lorsqu’il étudiait le droit à l’université de Kyoto, il devient réalisateur en 1959 avec Une Ville damour et despoir, puis les Contes cruels de la jeunesse et LEnterrement du soleil, tous deux en 1960. Il est alors le chef de file de la « nouvelle vague » japonaise. Le scandale suscité par son quatrième film, Nuit et brouillard au Japon, va entraîner Oshima a fonder sa propre maison de production et à poursuivre son oeuvre en toute indépendance avec des films comme Le Piège (1961), A propos des chansons paillardes japonaises (1967) ou encore été japonais : double suicide (1967). S’ouvre alors une période de collaboration avec l’Art Theater Guild , société qui favorise l’émergence d’un cinéma indépendant japonais très politisé (L’évaporation de lhomme de Shōhei Imamura, Eros + Massacre de Yoshishige Yoshida, Jetons les livres, sortons dans la rue de Shūji Terayama…). ATG coproduit La Pendaison, ainsi que les films suivants d’Oshima.

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Tetsuo Abe, Le Petit Garçon

 

Tourné avec un budget réduit, La Pendaison adopte volontairement une structure théâtrale divisée en plusieurs actes. Lointainement inspirée par un fait divers, l’histoire y est celle de R, un Coréen coupable du viol et de l’assassinat de deux jeunes femmes. Condamné à mort, il survit à son exécution, mais en ressort amnésique. La loi n’autorisant pas la mise à mort de quelqu’un qui ne serait pas conscient de ses actes, les policiers, médecin, prêtre, juge qui assistent à l’exécution s’emploient alors à aider R à retrouver la mémoire… pour pouvoir le pendre à nouveau. Derrière la fable qui tourne en ridicule tout un système policier et juridique, on a pu évoquer Brecht par la distanciation grinçante du propos. Dans un bel article en ligne qui présente le cycle à venir de La Cinémathèque, Stéphane du Mesnildot a raison d’également citer Buñuel pour le grotesque de ces saynètes, mais aussi pour le glissement progressif vers la matérialisation des rêves de R qui prennent corps et éloignent le film de son didactisme initial. Au fur et à mesure de son déroulement, La Pendaison nous entraîne dans un univers de plus en plus absurde et poétique où la femme, comme souvent chez Oshima, joue un double rôle révélateur de soeur et d’amante (cf. La Cérémonie également). La Pendaison est par ailleurs le premier film d’Oshima à avoir bénéficié d’une distribution à l’étranger, révélant son nom et son travail en Europe.

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Do-yun Yu, La Pendaison

Si Nagisa Oshima tourne durant cette période d’autres films dans l’esprit de La Pendaison comme Le Journal dun voleur de Shinjuku (1969) et Il est mort après la guerre (1970), il réalise également Le Petit Garçon (1969) qui marque une étape déterminante dans sa filmographie. Par sa forme tout d’abord, classique et linéaire, le film n’offre plus que très peu de jeux expérimentaux sur l’image et le récit. Tout au plus y trouve-t-on des passages brusques de la couleur au noir et blanc, procédé en vogue dans tout un pan du cinéma d’auteurs qui réfléchissaient alors sur la nature de l’image cinématographique d’If. de Lindsay Anderson à Théorème de Pasolini par exemple). Par son sujet ensuite, Le Petit Garçon renoue avec des thèmes chers au cinéma japonais, des thèmes qui en traversent toute l’histoire : ceux de la famille et du rapport conflictuel au père. Déjà dans Gosses de Tokyo (1932) de Yasujiro Ozu, les enfants contestaient la légitimité de leur père petit fonctionnaire et, à travers lui, les valeurs morales traditionnelles de la société japonaise. Cependant, à la critique de la classe moyenne à laquelle se livrait Ozu dans Gosses de Tokyo (qui s’inscrit dans un genre à part entière du cinéma japonais, celui du Shomin-geki ou film sur la classe moyenne) succède une critique du déclassement social dans le film d’Oshima. Le père du petit garçon qui donne son titre au film est un vétéran de la seconde guerre mondiale, revenu invalide, qui refuse de se fixer ou de travailler. A la place, il pousse sa femme, puis son fils âgé de dix ans, à monter une arnaque qui consiste à faire semblant de se jeter sous les roues d’une voiture pour extorquer ensuite de l’argent au chauffeur. Sans domicile fixe, la famille erre d’une ville à l’autre à travers le pays pour éviter d’être reconnue et arrêtée. Dans Le Petit Garçon, le père japonais est devenu un ogre qui dévore sa famille et aucune réconciliation n’est envisageable, contrairement au cinéma d’Ozu. La violence y est d’autant plus grande qu’Oshima affronte frontalement son propos dans un traitement naturaliste d’un pessimisme absolu.

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La Cérémonie

La Cérémonie poursuit cette exploration de la violence familiale en lui donnant l’ampleur d’une saga étalée sur plusieurs générations. La riche famille Sakurada est un clan dirigé avec autorité par un grand père conservateur et nationaliste. La vie de cette famille nombreuse est rythmée par les mariages et les enterrements qui, tout au long des vingt-cinq années couverts par le récit, épousent les grands moments de l’Histoire japonaise (du renoncement de l’empereur à ses pouvoirs exécutifs de droit divin en 1946 jusqu’aux mouvements étudiants à la fin des années soixante). Si le film débute comme un drame traditionnel qui met en place les protagonistes et leurs relations complexes, il évolue lentement vers un dérèglement quasi parodique du fonctionnement familial sous la pression des « refoulés » cachés sous le tapis des apparences (rapports troubles, incestes, frustrations…). Le point culminant est atteint lorsque la cérémonie de mariage du jeune Masuo, le « héros » du film, est maintenue alors que son épouse fait faux bond au dernier moment. S’ensuit un simulacre de mariage en grande pompe avec une mariée fantôme devant un parterre qui se prête au jeu. On songe alors aux reconstitutions de La Pendaison où chacun s’essayait à jouer artificiellement des scènes des meurtres ou de la vie familiale de R, les deux s’interpénétrant fréquemment dans le cinéma d’Oshima. La Cérémonie continuera à avancer vers un dérèglement et une dégradation de plus en plus prononcée des rituels de la famille Sakurada jusqu’à l’extinction de ses derniers membres dans une ultime scène d’une beauté plastique surréaliste. Par son ampleur, par la force de sa vision critique de la société japonaise, par sa façon de questionner le statut de l’individu au sein du groupe, de placer l’histoire familiale en regard de l’histoire nationale, La Cérémonie est le film-somme de Nagisa Oshima. Moins scandaleux que LEmpire des sens (1976) et moins populaire que Furyo (1983), il synthétise l’ensemble de ses préoccupations esthétiques, politiques et érotiques.

Il y a donc une certaine cohérence à visionner ces trois films de Nagisa Oshima qui, chacun à leur façon, constituent des bornes dans son cinéma. De la provocation contestataire de La Pendaison à l’amertume de La Cérémonie, en passant par la violence du Petit Garçon, on peut y percevoir l’évolution du regard d’Oshima sur la société japonaise, sa façon de la critiquer, mais aussi de l’aimer, les deux n’étant pas indissociables, et d’en révéler la beauté à travers un travail formel, le jeu des couleurs, la précision des cadrages, que les copies restaurées qui ressortent ces jours-ci devraient nous rendre magnifiée et amplifiée.

A propos de Alain Hertay

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