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Martin Scorsese – « Mean Streets » (1973)

Mean Streets (1973)… Qu’on s’y rue !

Mean Streets ressort en salles ce 18 juin. Il est le premier film où Martin Scorsese s’affirme pleinement en tant qu’auteur… Partant d’un vécu, d’expériences personnels qui lui servent à nourrir son récit, il entame véritablement ici la partie la plus marquante de son œuvre, celle qui met en scène des hors-la-loi de la société américaine : petites frappes, gangsters, mafieux, financiers véreux… Le film précédent, Who’s That Knocking At My Door ?, annonçait directement Mean Streets, mais il est encore assez gauche. Avec ce film de 1973, on n’est pourtant pas encore dans les œuvres-monument et totalisante comme Casino. Scorsese donne une dernière fois dans un cinéma artisanal et familial qui évoque Jean-Luc Godard ou John Cassavettes.

Mean Streets raconte les aventures et mésaventures de quatre potes vivant à Little Italy, formant un groupe et appartenant à une communauté refermés sur eux-mêmes et qui se sentent en conflit avec les autres communautés – juive, noire… La question du territoire – le quartier -, du positionnement géographique et spatial, est aussi en question. L’un des protagonistes est Johnny Boy, personnage qui permet à Robert de Niro de jouer son premier grand rôle. Johnny Boy est un trublion irresponsable, qui rue allègrement dans les brancards, fait des bras d’honneur mégalomaniaques, bien que vains, au monde entier. Un félin qui tente de sortir de sa cage. Un jouisseur sanguin qui fonctionne sur la dépense perpétuelle. L’autre est Charlie – Harvey Keitel, dans un de ses plus beaux rôles – qui se sent la mission quasi mystico-christique de venir en aide à son ami, mais que la perspective d’une réussite sociale déchire. Charlie, lui, tente plutôt de capitaliser. Mais celui qui se prend pour Saint-François a le plus grand mal à consolider ses assises. Ses rêves se cassent – momentanément ? – en morceaux.
Les deux personnages sont des facettes complémentaires de la personnalité scorsesienne. Ils représentent la rencontre blakienne entre deux éléments de la Symétrie : l’Agneau et le Tigre.

Charlie, qui est le personnage central de Mean Streets, vit en ce récit un très mauvais trip… Mal lui en a pris de vouloir aider un gamin qui ne fait pas les affaires de la mafia locale. Le film utilise le scénario que Scorsese et son ami Mardik Martin – mais aussi Ethan Edwards – ont écrit dès 1966 : Season Of The Witch. Ce titre vient très probablement de celui de la chanson que Donovan publie cette année-là et qui est considérée comme l’un des premiers morceaux pouvant être estampillés « psychédéliques ». Charlie se paye – au moins – une cuite mémorable que la caméra de Scorsese accompagne merveilleusement, Johnny vit apparemment des flashs qui le font planer et sauter comme le Jack stonien.
Teresa, la cousine épileptique qui pose aussi des problèmes à Charlie, ce pourrait être elle la sorcière… Celle qui est « malade dans sa tête » selon l’Oncle Giovanni – parrain qui la voit d’un très mauvais oeil…

Dans Mean Streets, sur un ton doux-amer, mêlant le pessimisme et l’optimisme, et où la violence est à la fois crue et festive, Scorsese parle de lui-même, donc… De la société dans laquelle il vit, avec ses flics corrompus, ses politiciens véreux… Du cinéma, de l’importance que celui-ci a eue dans son parcours. Son œuvre est réflexive, référentielle et autoréférentielle. Scorsese y apparaît même en personne comme il le fera bientôt dans Taxi Driver. Il est un mouvement de caméra récurrent dans ce film qui traduit bien cette caractéristique essentielle. C’est un mixte de travelling et de panoramique qui trace un mouvement circulaire donnant l’impression d’un retournement sur soi-même. Il y a le déplacement qui au début permet à la caméra de filmer un quasi double – un projecteur de films 8 mm. Il y a les mouvements qui représentent un personnage – Charlie – de dos, puis décrivent un arc de cercle pour passer devant lui et le montrer de face, mélangeant ainsi subjectivité, semi-subjectivité, objectivité du point de vue… Charlie, qui est en continuelle discussion avec lui-même – et avec ce qui en lui relève du Créateur : Dieu, Scorsese. Qui est à la fois là où il est et ailleurs, à distance…

Voir ou revoir Mean Streets, c’est se (re)plonger dans une des époques bénites où le cinéma se vivait littéralement, profondément… À fleur de peau et au tréfonds de soi-même. Quelles que soient les qualités que l’on peut trouver au nouvel alter ego de l’auteur de Gangs Of New York, Leonardo Di Caprio, rien ne viendra jamais égaler cette incarnation fantastique que fut Robert De Niro… sarcastique et effrayant, lutin fouteur de troubles (sic) et énigme qui glace le sang.. Ici et bien sûr encore davantage dans Taxi Driver, Goodfellas, Casino. Et, bien que l’on puisse apprécier le savoir-faire actuel extrêmement professionnel de l’auteur de The Wolf Of Wall Street, lui aussi assez jubilatoire, on peut lui préférer ce film où l’auteur improvisait sans retenue et laissait improviser ses acteurs-amis, suivait un instinct créatif qui certes faisait, entre autres problèmes techniques et pour prendre un exemple, fi des raccords – ah ! les boules de billard qui ont changé de place d’un plan à un autre… -, mais qui était authentiquement rageur.

Nous apprécions particulièrement un moment de Mean Streets qui peut passer inaperçu : cette fin émouvante où, en un clin d’oeil aux Vitelloni et à ses derniers plans, Scorsese oppose, en exprimant et provoquant une certaine mélancolie, le monde de la rue, celui des rebelles qui suent sang et eau, et l’univers du home sweet home petit-bourgeois, où la télévision a déjà commencé à remplacer le cinéma.
Dans le scénario original, que chacun peut trouver sur internet et qui ne manque pas d’intérêt, le film ne le suivant pas à la lettre, Charlie reproche significativement à son ami Tony, le patron du bar où se retrouvent régulièrement les protagonistes de ne pas faire de celui-ci un lieu assez vivant. Season Of The Witch est d’ailleurs le nom qu’il veut donner au club qu’il pense ouvrir et qui lui est promis par l’Oncle Giovanni. Club à propos duquel Charlie parle à un moment avec un groupe de… rock ! L’auteur de The Last Waltz et de No Direction Home : Bob Dylan n’a pas utilisé de chansons de Robert Zimmerman dans Mean Streets, qui comporte des pépites de la musique populaire, mais il a placé en exergue de Season Of The Witch cet extrait significatif de Subterraneans Homesick Blues (1965) – qui évoque d’ailleurs un « Johnny » – où le conformisme social, la routine à l’américaine, l’éducation aux bonnes manières et à la réussite professionnelle, sont fustigés : « Short pants, romance, learn to dance / Get dressed, get blessed / Try to be a success Please her, please him, buy gifts / Don’t steal, don’t lift / Twenty years of schoolin’, and they put you on the day shift».

Enrique SEKNADJE

* Le scénario de Season Of The Witch : http://movie-scripts.net/M/Mean_Streets.pdf
* Nous nous permettons de renvoyer également le lecteur à notre texte : « Mean Streets ou la via dolorosa » in Martin Scorsese, Études Cinématographiques, 89, Paris, Lettres Modernes / Editions Minard, 2003).

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