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« Kagemusha » d’Akira Kurosawa (1980) – un grandiose « eastern » crépusculaire


Kagemusha
vient de ressortir en salles dans sa version longue – 3h00 -, et restauré. Le film date de 1980 et il avait obtenu cette année-là la Palme d’Or au Festival de Cannes- ex aequo avec All That Jazz de Bob Fosse.
À partir de 1965, ayant des difficultés récurrentes pour trouver des financements, le cinéaste japonais ne réalisera plus qu’un film tous les cinq ans. En 1975, il met en scène Dersou Ouzala avec sa première production non japonaise : une production russe. Le film est significativement remarqué…
Georges Lucas, flanqué de Francis Ford Coppola, souhaite aider Kurosawa – qu’il admire ; on rappelle souvent que Star Wars fut inspiré par La Forteresse cachée (1958) – pour son œuvre suivante, et pour mieux faire connaître le réalisateur en Occident. Lucas et Coppola se font producteurs exécutifs de Kagemusha pour sa distribution hors Japon (Fox). Leur apport financier aurait été de 1,5 million de dollars pour un budget global de 7 millions de dollars.

Pour raconter l’histoire d’un voleur à qui l’on fait jouer le rôle d’un chef de clan mort, parce qu’il en est le sosie, Kurosawa se serait inspiré, mais en partie seulement, d’un événement historique concernant le gouverneur Shingen Takeda (1521-1573). Le réalisateur situe bien son action au XVIe siècle. Son film a, entre autres, une dimension de représentation historique.

Il est question de nombreux clans, personnes – souvent seigneurs de guerre, gouverneurs (daimyos) – de châteaux leur appartenant, de batailles. Les noms se multiplient et il est à parier que nombre de spectateurs sont vite perdus. Les noms se ressemblent souvent. Pour celui qui n’est pas Japonais, il est difficile de les identifier bien, de les mémoriser. De leur faire correspondre facilement et rapidement un visage de personnage-acteur. On pense à ces romans russes qui ont effrayé tant de lecteurs – Kurosawa connaît bien Dostoïevski, qu’il a adapté, ou Tolstoi -, ou au Dit du Genji.
Il faudrait presque créer une liste, un arbre pour aider celui qui s’apprête à visionner Kagemusha à s’y retrouver… Comme cela a été fait par exemple pour le film La Cérémonie de Nagisa Oshima.

Que le lecteur nous laisse nous prêter à ce type d’exercice. Il y a Shingen Takeda – chef du clan Takeda. Son frère est Nobukado Takeda. C’est lui qui gère au plus près la situation à travers laquelle les Takeda font survivre Shingen. Le fils de Shgingen, que celui-ci a déshérité et qui cherche à s’affirmer coûte que coûte, est Katsyori Takeda. Le petit-fils, et futur héritier, est Takemaru Takeda. Parmi les principaux chefs rivaux, appartenant donc à d’autres clans, on distingue Ieyasu Tokugawa – dont le chef des samouraïs est Heilhachiro Honda – et Nobunaga Oda. Ce sont pour beaucoup des personnages ayant réellement existé. Ils sont considérés comme ayant contribué à l’unification du Japon.

Les principaux événements guerriers qui sont nommés ou auxquels il est fait implicitement référence sont l’une des batailles de Kawanakajima (1561) et la bataille de Mitagahara (1573). Shingen a été blessé durant la première, a trouvé la mort durant la seconde . Le siège de la forteresse Takatenjin (1574), à travers lequel Katsyori Takeda prend l’avantage sur le clan Ogasawara – qui est lié à celui de Ieyasu Tokugawa. La bataille de Nagashino, où l’entêtement guerrier de Katsyori Takeda contre les troupes de Ieyasu Tokugawa et de Nobunaga Oda, équipées de façon moderne – avec des arquebuses -, mène le clan Takeda à un suicide subi et assumé, à sa perte totale.

Shingen veut que ses proches et alliés cachent la nouvelle de sa mort pour que son clan ne soit pas attaqué et détruit. Les ennemis de Shingen, qui ont des doutes sur la réalité des faits, veulent à tout pris savoir s’il est toujours vivant, si celui qu’ils voient après la bataille de Mitagahara est bien le vrai Shingen, et ce pour agir en conséquence. Sans leur chef, le clan Takeda est bien sûr affaibli et la décision peut-être prise plus facilement de l’attaquer.

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Ce qui frappe d’emblée est la lenteur de certains passages du film, les longues scènes en plans fixes, parfois uniques pour une séquence – plans-séquence. Dans le champ, les personnages sont souvent immobiles, assis ou debout. Il y a un statisme, un hiératisme qui sont très beaux et qui peuvent en même temps gêner un spectateur impatient. Kurosawa adopte un filmage théâtral – qui peut évoquer certaines œuvres du genre jidai-gekiet il représente un monde où chacun a une place bien définie dans la hiérarchie militaro-sociale et dans l’espace ; ou chacun obéit comme un robot à des ordres, se soumet à une étiquette, à une mise en scène au quotidien et à un mode vie spartiate, réglés au millimètre de façon maniaque. Le Kurosawa qui apparaît bien aussi dans Kagemusha est le Kurosawa-peintre – une activité artistique qu’il a voulu faire sienne dans sa jeunesse. Que l’on pense à l’incroyable scène du rêve douloureux du Kagemusha, qui erre à la recherche de son sosie dans un paysage multicoloré et hoûleusement irréel.

Cependant, à ces moments importants sont associés souvent, et assez abruptement, non seulement des scènes de bataille qui ont tendance à devenir plus nombreuses au fur et à mesure que le récit filmique avance, mais aussi d’impressionnantes cavalcades de chevaux, des courses effrénées de fantassins. Le bruit parfois assourdissant de ces mouvements contraste avec le silence feutré de beaucoup de scènes se déroulant dans les intérieurs. On pense ici, comme à un repère utile, à la distinction faite par Gilles Deleuze, dans Image-Mouvement, entre cadrage géométrique et cadrage physique.

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On a reproché à Kurosawa – par exemple Aldo Tassone dans sa monographie de 1990 – la froideur de son film et son manque d’humour. C’est lui faire, nous semble-t-il, un mauvais et un faux procès. La raideur glaciale que l’on peut observer est celle du monde dans lequel se trouve catapulté le voleur. Mais de celui-ci émane une humanité réelle et évidente. Lui, qui a peur de jouer à l’ombre du guerrier, hésite quant à la posture à adopter, mais peut manifester aussi une étonnante assurance, s’amuse à entrer dans la peau de son personnage ; parfois se trahit sans se trahir, avec une ironie qui donne des sueurs froides à ceux qui le manipulent. Le Kagemusha est merveilleux à voir, la performance de l’acteur qui l’incarne est admirable. Par de simples expressions du visage, des bombements de torse ou des affaissements du corps, il peut exprimer avec force et profondeur ses états d’âme, la joie qui est la sienne d’acquérir une identité glorieuse et inespérée, et les terribles effets de la condition dans laquelle il est plongé le plus souvent malgré lui. Il réussit en un mouvement dialectique à être la montagne Shingen, immobile contre vents et marées, et un être doué d’affection, agité de forts mouvements affectifs dont le défunt, le vrai Shingen, n’avait jamais fait montre – notamment à l’égard de son petit-fils. Il réussit à montrer les désirs contradictoires de ce personnage qui accomplit parfois à la perfection sa mission de pantin, mais qui a besoin de bouger, d’exprimer sa fougue et sa liberté personnelle – et quand il le fera, cela lui sera fatal.

Le Kagemusha vit une expérience qui lui donne une raison d’être, qui lui fait trouver une Famille. Mais, à travers elle, il découvre la vanité de l’existence, l’hypocrisie de la vie sociale et féodale, les horreurs et l’absurdité de la guerre – que Kurosawa filme comme une hallucination cauchemardesque ; une vision où parfois les chefs ne savent rien et ne voient rien ; où l’agonie des combattants ou des chevaux qui ne sont pas morts immédiatement est atroce et interminable. Le Kagemusha participe à la Tragédie que vivent tous les membres du clan Takedo, vit une Passion. Il est un réprouvé, un être cruellement chassé par ceux qui l’ont utilisé, puisqu’il faillit dans la mission qui la été confiée. Il est un Christ dont le calvaire émeut.

Le futur réalisateur de Ran arrive de façon extraordinaire, en synthétisant des styles venus à la fois d’Extrême Orient et d’Occident, à passer de la grande fresque historique haute en couleur, dépeignant un Japon sur la voie de l’unification – qui s’ouvre à la modernité et à l’influence occidentale et qui élimine ce qui l’immobilise et le divise –, aux tourments et aux dilemmes intérieurs du protagoniste, à ses affres intimes.

A propos de Enrique SEKNADJE

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