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Alexander Mackendrick – « Mandy » (1953)

Troisième film du réalisateur au sein des studios Ealing, Mandy narre le parcours d’une jeune sourde en Angleterre dans les années d’après-guerre. Cet handicap, méconnu et tabou, était encore perçu comme un retard de développement ou un manque d’intelligence (l’expression péjorative « deaf-and-dumb » signifie littéralement sourd et idiot).

Deux jeunes parents londoniens, Harry et Christine, s’aperçoivent de la surdité de leur fille Mandy et se déchirent au sujet de son éducation. Le père confie d’abord Mandy à ses grands-parents pour qu’elle reçoive chez eux l’instruction d’une préceptrice. Mais Christine, qui ne veut pas que sa fille se coupe des autres enfants, la place dans une école publique spécialisée, réputée pour ses méthodes innovantes…

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Mandy est l’adaptation d’un roman d’Hilda Lewis : The day is ours, paru en 1946. La conduite romanesque du récit cohabite avec une description quasi documentaire des méthodes utilisées dans l’école (existante) de Manchester pour aider les enfants sourds à ressentir les mots et les sons avec leurs corps, avant de tenter de les reproduire. Il s’agit d’abord de prendre conscience du corps « émetteur ». Toucher la gorge de l’enseignant lorsqu’il articule un mot, puis toucher la sienne et tenter de reproduire la vibration, dans un jeu d’allers-retours, d’essais et vérifications. Utiliser un ballon gonflé et y coller sa bouche ouverte, enseignant et enfant des deux cotés, pour faire circuler le son émis, amplifié par la membrane en plastique.
On comprendra dès lors que l’intrigue secondaire, celle de l’affrontement entre Harry, Christine et sa belle famille, ainsi que ses ramifications tricotées – la jalousie de Harry, le soupçon d’adultère, les manigances opérées pour déstabiliser le directeur de l’école — ne sont que des prétextes scénaristiques pour conduire l’intrigue. Mais ces ajouts n’altèrent en rien la beauté du véritable sujet : l’ouverture pas à pas d’un enfant sourd au monde.

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L’histoire, quelle que soit la particularité du combat qu’elle décrit (contre le handicap et la société qui le nie) prend une dimension universelle. Les premiers pas, premiers mots prononcés, premiers jeux et amitiés naissantes, semblables en tous points à ceux d’un enfant « entendant », provoquent des émotions d’autant décuplées que leur quête fut laborieuse et incertaine. Mackendrick met en scène avec une grande acuité formelle ces temps de rencontre ou d’incompréhension, d’ouverture ou de fermeture, qu’il traduit par des moments de tension silencieux, des gros plans de visages, des échanges où tout passe dans l’expression des regards. La superbe photographie en noir et blanc de Douglas Slocombe appuie ces effets de climax dramatique. Sa facture simili hollywoodienne, dans la douceur glamoureuse des gris ou inversement, dans les contrastes très découpés des ombres semblables au film noir, participent aussi de la facture spectaculaire du film de studio (accompagné d’une musique orchestrale très présente). Mais cette même photographie enregistre aussi quand elle s’éloigne des intérieurs fabriqués, les décombres et les terrains vagues de l’après-guerre qui sont devenus les espaces de jeux des enfants pauvres, et l’authenticité sans fard d’une rue anglaise.

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Mackendrick passe agilement d’un point de vue à l’autre : de l’intériorité de Mandy, prisonnière de son silence, à celui extérieur des parents, des autres enfants, et des enseignants, dans un jeu permanent de contact et d’achoppement.
Le réalisateur reste fidèle à la tradition pittoresque des comédies anglaises, remplies de personnages typés qui forment un microcosme animé, comme une représentation à la loupe de la Grande-Bretagne. Whisky à Gogo, son premier film pour Ealing en 51, puis les aventures maritimes The Maggie en 54, appartiennent tous deux à cette veine chorale. Mandy regorge aussi de personnages secondaires et d’acteurs-actrices excellents qui vivifient l’histoire par leurs tempéraments et leurs humanités. Il y a Dick Searle (Jack Hawkins), le directeur de l’institut, bourru mais profondément investi ; le Dr Jane Ellis, fondatrice de l’école, sourde elle-même, alliée de Dick dans l’adversité ; puis deux enseignantes, Miss Stockton, pleine de tact, qui s’efforce d’aider Mandy, et Miss Crooker, plus brutale, qui finit par s’humaniser au contact des enfants… Certains rôles, en revanche, sont volontiers caricaturaux, comme le gestionnaire de l’école, M. Ackland et sa secrétaire machiavélique. Les grands-parents paternels de Mandy, qui ont une fonction avant tout symbolique, sont plutôt sommaires. C’est un aspect un peu faible et didactique du film, comme si la surdité de Mandy était la conséquence lointaine du matriarcat exercé par sa grand-mère au détriment de ses propres mari et fils réduits au mutisme et à l’obéissance. Ce personnage de vieille mère inflexible, devient l’emblème d’un conservatisme bourgeois, qui refuse la communication pour le non-dit, l’interdit, le refoulement. Mandy en fera à son tour les frais, enfermée dans la maison et l’arrière-cour de ses grands-parents.

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Rompant avec la comédie, genre dans lequel il avait excellé avec L’homme au complet blanc, Mackendrick investit donc le drame bourgeois qu’il combine avec ce touchant récit, d’apprentissage et d’handicap. Le film reste centré sur la petite Mandy Miller et son prénom devient significativement le titre de la fiction, comme si celle-ci était son portrait réel. Mandy préfigure en cela Cyclone à la Jamaïque (1965), l’une des futures réussites de Mackendrick, tournée durant la période américaine. Ce film mouvementé montre le capitaine d’un vaisseau-pirate joué par Anthony Quinn, chef-brigand brutal et grossier, qui s’attache contre toute attente à l’ainée d’une fratrie d’enfants recueillis après un pillage. Cet autre portrait de jeune fille troublée par son geôlier, s’inscrit dans le cadre du film d’aventures, et passe graduellement de la comédie à la tragédie, des jeux inconscients des enfants à l’apprentissage de la cruauté. Les enfants comme les pirates qui sont leurs pendants indisciplinés, sont condamnés par la bonne société une fois retrouvés : les uns devront rejoindre leur rang et les autres assumer leurs méfaits. Est surtout donné le procès d’une « amitié » illicite, celle du vieil pirate entiché de la jeune fille qu’il a protégée. Ce que l’on pourrait qualifier de croisement de genres, est donc très fréquent chez Mackendrick qui sait s’approprier les conventions pour donner aux récits des directions imprévisibles et émouvantes, quitte à insuffler une part de doute et de fatalité sous la surface du divertissement et du film de genre populaire.

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Mandy, malgré ses rebondissements scénaristiques et des interprètes parfois inégaux, demeure l’un des trésors du cinéma anglais d’après-guerre, et, à l’échelle de la courte filmographie du réalisateur, l’un de ses sommets à placer aux côtés de L’homme au complet blanc, du Grand Chantage et de Cyclone à la Jamaïque. Sans minorer les qualités des autres films (surtout ceux de la période Ealing : The Maggie et Ladykillers), ces quatre-là forment le carré d’excellence de son œuvre (un carré éclectique avec du drame, de la comédie, un film noir et un film d’aventures) dans lequel se dessine, outre la précision de la mise en scène, la sensibilité et le ton inimitable de leur auteur. Mandy n’échappe pas à la règle : les artifices dramatiques comme les conventions de cinéma s’effacent devant la finesse de l’observation et la complexité des émotions. Ceci est dû au travail exceptionnel que Mackendrick a conduit avec sa petite actrice, Mandy Miller, bouleversante et mémorable enfant du cinéma.

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Le happy-end du film, trop cinématographique pour être vrai, n’efface pas totalement l’âpreté des tourments encourus. Les individus qui sortent des rangs et des normes, Mandy, Christine et Dick, quelles que soient leurs raisons, mènent une vie difficile, voire solitaire. Sans faire de psychologie hâtive, on pourrait dire que nombre de personnages (qu’ils soient innocents ou déchus, idéalistes ou cyniques) font écho à la personnalité du cinéaste et à son parcours erratique dans l’industrie du cinéma. Le génie peu conformiste de Mackendrick n’aura trouvé que de rares et partielles occasions de s’exprimer. Raison de plus pour redécouvrir ce film parfois imparfait mais souvent magnifique.

Mandy d’Alexander Mackendrick
reprise au cinéma le 5 avril 2017

(c) Tamasa

A propos de William LURSON

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