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2 films de Bo Widerberg : « Le quartier du corbeau » et « Amour 65 »

Redécouvert au festival d’Angers l’an passé, le cinéma de Bo Widerberg est remis à l’honneur à juste titre grâce aux éditions Malavida qui ressortent en salles deux titres fort oubliés de sa filmographie. Si Bo Widerberg représente d’une certaine manière le chef de file de la «  nouvelle vague suédoise » au moment où les cinémas de la modernité surgissaient un peu partout en Europe (Italie, Angleterre, Pologne, Tchécoslovaquie…) et dans le monde (le « cinéma novo » au Brésil) ; on ne peut pas dire que son œuvre soit fort connue des cinéphiles (qui ne retiennent de lui que le fameux Adalen ’31).

Widerberg débute comme écrivain et critique de cinéma au début des années 60 et publie en 1962 un manifeste (Une vision du cinéma suédois) qui fustige la production suédoise traditionnelle (y compris celle du commandeur Bergman) pour mieux louer, à la manière des cinéastes de la nouvelle vague française, un cinéma moderne et libre. Et c’est dans cet état d’esprit qu’il tourne Le Péché suédois puis Le quartier du corbeau.

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L’action de ce film se déroule en 1936, au moment où le nazisme apparaît comme une menace de plus en plus prégnante. Le cinéaste nous plonge dans la vie d’un quartier ouvrier de Malmö : des jeunes gens désœuvrés tapent dans un ballon, les enfants chahutent et les adultes vaquent à leurs occupations. Anders vit dans ce quartier entre un père fanfaron et alcoolique et une mère dévouée. Le jeune homme rêve de devenir écrivain et envoie son manuscrit à Stockholm.

Ce qui frappe immédiatement dans Le quartier du corbeau, c’est l’influence exercée par la « nouvelle vague » française sur ce film : tournage en extérieur, effets de réalisme, vélocité d’un montage heurté, inclinaison pour filmer les états d’âme de la jeunesse… Bien que situé dans un passé alors assez proche, Widerberg évite toute reconstitution et opte pour un style capable de saisir sur le vif la vie de ce quartier.

Mais à l’inverse de la « nouvelle vague française » à qui l’on reprocha sa frivolité et son apolitisme (accusation qui mériterait, entre parenthèses, d’être fortement nuancée), Widerberg inscrit sa chronique dans un contexte social fort qui le situe peut-être davantage du côté des jeunes gens en colère du « free cinema » anglais (Richardson, Reisz…). La liberté du filmage contraste de fort belle manière avec un univers clos et étouffant d’où l’on ne sort que les pieds devant. C’est sans doute le sens de cette scène très forte de la mort d’un enfant qui ne se plaignait jusqu’à présent que de maux de ventre. Ce que montre Widerberg, c’est un monde ouvrier qui n’a pas accès aux soins et où un gosse peut encore mourir de péritonite. De la même manière, pour la famille d’Anders, c’est une lutte de tous les jours pour grappiller le peu d’argent qui lui permettra de payer le loyer et de manger.

Sans concession, le regard de Widerberg évite pourtant toujours le misérabilisme pour faire sourdre une révolte plus larvée : révolte générationnelle de cet adolescent écrivain qui veut s’extraire de son milieu et révolte de classe d’un monde ouvrier qui risque de succomber aux sirènes du nazisme. Là encore, Le quartier du corbeau fonctionne par contrastes, par oppositions : à la légèreté de certaines scènes en famille (notamment lorsque Anders apprend qu’il a obtenu un rendez-vous avec un éditeur) succède l’étouffement d’une milieu familial qui se disloque parce que le père sombre dans l’alcoolisme. Il y a dans ce film une présence assez forte de l’atavisme (rappelant parfois Zola) et du poids d’un passé qui semble vouloir reproduire les mêmes situations de génération en génération.

Drame « social », Le quartier du corbeau est un film porté par une certaine rage d’en découdre avec la pauvreté et l’injustice mais qui évite les écueils du film militant en étudiant des comportements individuels qui recèlent tous une certaine part d’ombre et de lourds secrets.

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Avec Amour 65, Widerberg livre un film beaucoup plus réflexif. En mettant en scène un cinéaste en crise (probablement son alter-ego), il s’interroge sur la création, sur le devenir du cinéma et s’inscrit une fois de plus dans la lignée d’un cinéma moderne qui remettait alors en question le récit traditionnel. Cette fois, le cinéaste n’hésite pas à citer directement ses références : Godard et sa fameuse phrase sur « la vérité 24 fois par seconde » et Antonioni. De Godard, Widerberg retient l’idée qu’on ne peut plus désormais raconter une histoire de manière traditionnelle, avec un début, un milieu et une fin. Il opte donc pour une chronique assez confuse où le personnage du cinéaste en crise d’inspiration trompe son épouse avec une actrice. Quant à la référence à Antonioni, elle tient dans ce désespoir existentiel qui enserre chaque individu. Que ce soit la monotonie du mariage ou l’illusion de liberté qu’apporte la relation extra-conjugale, les personnages du film sont terrassés par une sorte d’ennui indéfinissable, par une réification qui accompagne de manière irréversible l’expansion de la société de consommation et du « bien-être » pour tous. Couple en crise, artiste en panne d’inspiration, personnages confrontés à une perte de repères existentiels : Amour 65 est assez typique de cette période où le cinéma se prend pour objet (toutes proportions gardées, il est dans le droit chemin tracé par Le mépris de Godard et Huit et demi de Fellini) et réfléchit à sa spécificité.

Pour être franc, ce côté très intellectualisé et théorique du film constitue aussi sa limite et ses faiblesses. D’une part, parce que l’œuvre de Widerberg n’a pas ici l’ampleur de celles de ses prédécesseurs ; d’autre part, parce que ce discours anti-romanesque a un peu vieilli et nous apparaît aujourd’hui comme de la simple redite.

Ces réserves posées, le film est loin d’être négligeable et séduit par la vigueur d’un montage saccadé qui fait se succéder des faces à faces psychologiques entre les personnages (pour le coup, le cinéaste n’est pas si loin de Bergman) et des plages plus contemplatives où une musique mélancolique (qui fait un peu songer à l’utilisation que Malle faisait de Satie dans Le feu follet) accompagne les doutes existentiels des protagonistes.

Amour 65 fait aussi preuve d’une liberté assez inédite (pour l’époque) dans son approche de la liberté sexuelle et conforte l’idée d’un cinéma suédois très en avance quant à la manière de représenter la sexualité et l’érotisme à l’écran (quelques années plus tard, Vilgot Sjöman ira encore plus loin dans le beau Je suis curieuse). L’ironie veut d’ailleurs que Godard ait pastiché ce genre d’œuvre leste dans une scène célèbre de Masculin féminin !

Même s’il paraît un peu brouillon, le film intéresse également par la manière qu’il a d’envisager une nouvelle manière de faire des films où l’improvisation autour d’une trame lâche remplacerait les scénarios solidement charpentés. En ce sens, la présence dans le film du comédien Ben Carruthers est plus que symbolique puisque Widerberg renoue avec les méthodes expérimentées quelques années auparavant par Cassavetes dans Shadows : improvisation, l’entrelacement subtil entre l’art et la vie, l’amour et le travail, réflexion sur la liberté et les contraintes sociales.

Dans le film, une fillette qui louche doit se faire opérer de l’œil. La métaphore est limpide : pour Widerberg, il s’agit de tenter de porter un nouveau regard sur les choses, de les voir avec un œil neuf. Si le pari n’est pas entièrement tenu parce que les références convoquées sont trop écrasantes, le cinéaste a le mérite de tenter des choses, d’expérimenter, d’entrechoquer les plans pour percer le mystère de la vie et de l’art.

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Le quartier du corbeau et  Amour 65

Deux films de Bo Widerberg

Editions Malavida

Sortie en salles le 25 mars 2015

A propos de Vincent ROUSSEL

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