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Detroit, Michigan, 1978.

Smokey, Jerry et Zeke tentent tant bien que mal de joindre les deux bouts dans une vie déjà foutue d’avance. Ils travaillent dans une chaîne de montage automobile qui résonne de la voix stakhanoviste et capricieuse d’un contremaître autoritaire, du bruit assourdissant des machines et des pièces détachées qui circulent comme les organes métalliques d’un ogre de ferraille. Entre deux serrements de boulons, ils éclusent le temps à coups de bières ou de virées nocturnes infantiles, histoire d’oublier leur quotidien morose, leur vie de famille fragile et peu convaincante, les trois 8, les dimanches gaspillés à se reposer pour recommencer le lendemain et ainsi de suite. En somme, perdre sa vie à la gagner. Mais leur amitié, semble-t-il, les aide à tenir le coup, à rire, prendre de la distance avec ces syndicats qui les abandonnent et s’emmêlent les pinceaux dans des pots-de-vin maffieux à visées électorales, prendre du recul avec cet american way of life consumériste et arrogant où les signes extérieurs de richesse étendent leur vacuité.

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Mais pour Zeke (excellent Richard Pryor, tout en fragilité à fleur de peau) les dettes s’accumulent et son pote Jerry (Harvey Keitel dans sa jeunesse scorcesienne) peine de plus en plus à subvenir aux besoins de ses enfants (sa fille va même jusqu’à se confectionner elle-même un appareil dentaire). Quant à Smokey (paternelle bonhomie de Yaphet Kotto qui tournera Alien l’année d’après), le spectre de la prison le hante encore et son cynisme a atteint son maximum d’acidité. Leur salut (en réalité, le salut de leur amitié) viendra d’un projet de cambriolage dans les locaux de leur syndicat corrompu. C’est le pitch mais il ne rend pas complétement justice à la beauté du film de Paul Schrader (sans doute, l’un de ses meilleurs) qui nous livre là un magnifique brûlot politique et anticapitaliste, un beau film sur l’amitié des hommes liés dans le rire et la mélancolie pour maintenir un semblant d’espoir, de raison dans le monde de l’usine et du travail à la chaîne. Schrader (à qui l’on doit l’écriture de Taxi Driver) filme cet univers comme un documentaire animalier : fourmilière de sueur et de boulons, ruche d’hommes enchaînés à leurs outils, leur servitude, dans le cambouis et l’odeur des solvants. A la place de la voix off écolo ou scientifique de rigueur, c’est un blues graisseux de Captain Beefheart qui vient rythmer le mouvements des cols bleus comme jadis la voix des esclaves cadençait la cueillette des champs de coton. Il faut dire que la musique de Blue Collar est placée sous la houlette de Jack Nitzsche (Vol Au-Dessus d’Un Nid de Coucou, Cruising) et qu’elle participe indubitablement à la classe de ce film de métal et de larmes.

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On pense à Christine de Carpenter dans l’aspect menaçant des carrosseries désossées qui flottent dans l’usine, leurs couleurs acidulées façon American Graffiti ou Happy Days. De même, on ne peut pas ne pas penser à Marx ou Marcuse lorsque les machines se taisent et qu’on retire les casques et les gants, à cette manière (avortée) qu’à la conscience politique de faire son chemin dans la fatigue des hommes. On sent que leurs luttes intestines fait le bonheur de l’Etat et que la lente dégradation de leur amitié alimente toujours encore un peu plus la productivité et le rendement. C’est également la contingence des solitudes qui est soulignée par Schrader, chaque travailleur étant remplaçable par un autre travailleur comme une pièce usagée : obsolescence programmée de la classe ouvrière. Et quand on voit un col bleu passer ses nerfs sur un distributeur de boissons à grands coups de transpalettes parce qu’il ne lui a pas rendu sa monnaie, on se dit que la folie n’est pas loin et qu’elle a pactisé avec le travail, l’aliénation et l’assujettissement.

(Sortie  le 08/10/2014)

A propos de Emanuel Dadoun

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