PIFFF – Paris International Fantastic Film Fest

 
Une deuxième édition mitigée mais qui réserve quelques belles surprises et des redécouvertes saisissantes…

Après les traditionnels remerciements et présentations d’ouverture, les hostilités ont vite commencé avec le très attendu et assez fou John dies at the end, film passionnant du passionné Don Coscarelli qui signait là son retour. Déclaration d’amour au cinéma, cet improbable croisement entre Le Festin nu de Cronenberg et Detention de Joseph Kahn, est nourrie d’une excentricité incroyablement rafraîchissante. On ne pourra malheureusement pas en dire en autant du film suivant, Here comes the devil d’Adrián García Bogliano, film de crise familial au traitement pachydermique et à l’esthétique approximative, qui ouvre les hostilités du samedi après-midi. Toutefois, nous ne sommes pas au bout de nos peines puisqu’après Here comes the Devil il nous faut immédiatement enchainer avec ABC of Death une anthologie horrifique composée de pas moins de vingt-six court-métrages, réalisés par vingt-six cinéastes du monde entier. Comme dans tous films à sketchs, il y a dans cette production des segments inégaux : si quelques-uns sont vraiment réussis, la plupart naviguent entre manque de subtilité et attirance répétée pour l’horreur scatologique. Mention spéciale pour le Ti West, sommet d’amateurisme difficilement défendable par le moindre fan. Ti West qui répond également présent à l’autre film à sketchs de la journée, V/H/S, présenté lui à l’occasion de la séance de minuit. Là encore, le film manque de liant, les différents segments déconstruisant peu à peu son fil rouge, au profit d’une inconsistance nourrie de tout ce qui fait un cinéma d’horreur au mieux conventionnel et banal, au pire raté. Heureusement, au milieu de ces déceptions, l’humour très noir de Stiches de Connor McMahon, renoue avec les plaisirs coupables d’une cinéphilie réjouissante nourrie de la très fine production gore du début des ann ées 80. Un pur plaisir parfaitement associé à Trailer War, objet fétiche composé de bandes annonces d’époque de films des années 1970-80 : un vrai bonheur pour une salle en délire et une ambiance de bonne augure pour ce premier week-end.


 
Le PIFFF nous offrait probablement l’unique occasion de découvrir en 3D le nouvel opus de Tsui Hark, Flying swords of Dragon Gate, deuxième production totalement chinoise de Hark après Detective Dee, et troisième version de Dragon Gate Inn après celle de King Hu en 1967 et celle déjà produite par Hark et réalisée par Raymond Lee en 1992. Cette adjonction d’un « Flying swords » traduit assez bien les limites d’un film bancal et inégal, trahissant le symptôme d’un cinéma souvent réduit à ses effets : sabres volants, effets CGI souvent peu convaincants, épate visuelle. La 3D dans l’ensemble apparaît comme une fausse bonne idée pour un genre qui par définition semble celui du relief, avec ses corps virevoltants, le wu xia pan jouant déjà avec les perspectives et la saturation du regard. Au lieu d’être efficace, elle crée un effet de redondance et de lassitude (voire même de nausée, lorsque la caméra s’envole dans des paysages numériques), sauf lorsque le réalisateur s’aventure à l’intérieur des décors, au fond des précipices et des cavernes, retrouvant alors sa capacité vertigineuse à confondre horizontalité et verticalité. Flying swords of Dragon Gate n’en recèle pas moins quelques moments magnifiques, nous laissant à penser : mais, curieusement, ce n’est pas dans la frénésie des combats ou les aventures échevelées que Flying swords of Dragon Gate est le meilleur, mais lorsqu’il se suspend en instants poétiques, laissant le spectateur contempler la beauté de sa mise en scène. A force de vouloir jouer sur tous les tableaux et les tons (complots politiques, chasse au trésor, histoire d’amour, aventures fantastiques) à se disperser dans les intrigues Flying swords of Dragon Gate ne parvient à n’en traiter aucune. C’est d’autant plus dommage que dans ses meilleurs moments, il opère un retour aux sources du chef d’œuvre de King Hu, avec ce plaisir des identités usurpées, du trompe l’œil et des coups de théâtre. Ne boudons pas totalement notre plaisir : le spectateur qui acceptera de piocher de ci de là des pièces choisies dans ce film loin d’être honteux, mais imparfait y trouvera quelques moments splendides démontrant que Tsui Hark a encore de nombreuses ressources mais qu’il doit redéfinir ses ambitions pour mieux canaliser son inspiration, un peu prisonnière de péchés mignons infantiles qui confondent cinéma et grand huit .

 
 
 
Nous étions pressés de découvrir Replicas (In their skin) premier long métrage de Jeremy Power Regimbal précédé d’une réputation plutôt flatteuse de survival radical apportant sa pierre au sous-genre de l’intrusion familiale initiée par Les chiens de Paille et poursuivie par le Funny Games de Haneke. De fait, si Replicas est une oeuvre effectivement très tendue et poussant assez loin l’expérience de l’humiliation, elle se distingue lorsqu’elle s’échappe du réel, en particulier grâce à la remarquable utilisation de sa demeure bourgeoise et de ses jardins antiques, rappelant les grandes heures du cinéma italien des années 70 voir même le Lickerish Quartet de Metzger. L’intrigue, somme toute très banale – des intrus viennent tuer les propriétaires pour leur voler leur vie -,débouche vers une fable cruelle qu’il ne faudrait pas prendre au premier degré d’un énième éloge de l’american way of life et de la famille rétablie grâce au danger. Faussement moralisateur, Replicas distille avec perversité son venin, intégralement conçu autour du simulacre. La famille héroïque loin d’être idéale, a juste la bonne place : on comprend aisément que les rôles auraient pu être inversés, chacun est le miroir de l’autre et que la nécessité de « répliquer » n’est pas forcément l’apanage d’une psychopathologie. En cela, Replicas est un bel avatar d’une évolution sociale du genre, dans laquelle les agresseurs sont désormais devenus des vengeurs des inégalités. Ils sont ceux qui ont pris conscience que le monde est dédié au bonheur des riches, et ne le supportent plus, hommes métamorphosés en bêtes sauvages, qui se rebellent dans le crime, foulant au pied la réussite des autres en l’anéantissant, Porté par les interprétations remarquables de Selma Blair et James D’Arcy, Replicas excelle dans son atmosphère fantasmatique, imprégnée de tension sexuelle, qui fait glisser le survival vers un rêve éveillé, morbide et perturbant.
On passera rapidement sur Butterfly room de Jonathan Zarantonello, hommage insipide au « Giallo », qui repose entièrement sur le défilé d’un casting résolument nostalgique, un peu comme un « Expandables » de l’horreur filmé par Carlo Vanzina. On a beau aimé Argento et les autres, mais Butterfly Room reste trop référentiel, peu aidé par une photo particulièrement laide. De plus, Il apparait paradoxal de voir le réalisateur fétichiste finalement offrir à sa muse Barbara Steele un rôle de vieille folle psychopathe aux antipodes de toute mise en valeur, à l’inverse du mythe érotisée. Cela aurait pu être une forme de « contre-emploi », mais Barbara Steele n’y gagne ni en qualité de jeu, ni en physique. Cinéaste sans saveur, Jonathan Zarantonelle confond sans cesse nostalgie et nécrophilie.


 
Au moment où nous désespérions quelque peu de l’intérêt des films en compétition Doomsday Book est venu nous rassurer quelque peu. Avec ses trois sketches ayant pour thème la fin du monde dans son sens large (pollution, fin des idéologies, remise en cause religieuse, humanité aseptisée, fin de la planète) Doomsday Book étonne à la fois par la qualité de sa direction artistique et ses ruptures d’unité de ton. A la question « Peut-on rire de la fin du monde? », Yim Pil-Sung (Antartic Journal, Hansel et Graetel) répond par l’approbation en livrant un premier et dernier segment à l’humour ravageur. « Nouvelle génération » pousse le concept de la malbouffe jusqu’à ses extrêmes, sur le mode du conte « la maison que pierre a bâtie » en se terminant par une épidémie de zombies : voici les déchets qu’ont mangés les vaches qu’ont mangés les hommes, qu’ont mangés les hommes, qu’ont mangés les hommes… « Happy Birthday », imagine quant à lui que c’est la boule de billard géante commandée par une petite fille sur internet, sans savoir qu’il s’agissait d’un site extra-terrestre, qui vient détruire la terre. Le cinéaste en profite pour faire une satire désopilante des médias. La grande surprise vient d’un segment central en totale rupture de ton – coincé au milieu des deux autres – stupéfiant d’intelligence et de spiritualité réalisé par Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable, Deux sœurs). Cette fable tragique qu’est « Création divine » interroge la foi et l’évolution de l’espèce. Dans un temple bouddhiste, le robot a acquis une conscience propre, jusqu’au divin. La technologie épouse la foi. La machine a dépassé son créateur, a atteint le nirvana et préfère se déconnecter d’elle-même pour laisser à l’humain – qui veut la détruire – la primauté d’une supériorité désormais illusoire. En quarante minutes, Kim Jee-woon réussit ce que Spielberg avait raté en 2h30 avec A.I, offrant une magnifique réflexion à multiples interprétations sur l’arrogance humaine, la connaissance, la croyance en une permanence de la vérité, et la connaissance, qui nous rapproche autant de la théorie platonicienne du monde intelligible des idées que de la religion bouddhiste. Plus proche de l’introspection spirituelle d’un Im Kwon Taek, « Création divine » utilisant à merveille la symétrie symbolique du décor, laissant le spectateur en suspens entre le questionnement et la beauté, réclamant brusquement son attention, là où les deux autres segments jouaient plus sur la carte de la farce macabre et satirique, proche du Joe Dante de Masters of Horror. Doomsday Book est clairement un des hauts du panier de cette sélection.

 
Classique mais nerveux « survival » en enfer vert, Modus anomali est un film joueur qui questionne avec pertinence notre rapport aux images et à la réalité. Avec son environnement adéquat, son enchaînement d’épreuves et son objectif à atteindre, Modus anomali semble s’organiser comme un Koh-Lanta sévère et trépidant, déroulant son mécanisme de « Grand 8 scénaristique » pour mieux se jouer d’un personnage principal, si proche jumeau d’un spectateur-aventurier définitivement engoncé dans le confort de son fauteuil rouge. Ça va vite, c’est excitant : peut-être va-t-on même en jouir. A la faveur d’une première partie parfaitement exécutée, entre sens averti du cadre et parfait équilibre des points de vue, l’œuvre de Joko Anwar reste un prévisible « survival », appliqué et haletant, qui respecte son « programme » pour le plus grand plaisir du fan, ravi de retrouver le désormais obligatoire twist révélateur.
 Mais est-ce si simple ?
 A la faveur d’une troisième partie toute en lenteur et précision, Modus anomali dessine son véritable enjeu. Finalement plus proche de Strange Days (Katrhryn Bigelow, 1995) et d’un ExistenZ (David Cronenberg, 1999) que d’une relecture de Predator (John Mc Tiernan, 1988), le film de Joko Anwar transcende la dimension éclairante et explicative du twist en une réflexion sur les images et leur fabrication. Tout n’était question que de montage, d’associations forcées et de piratage d’images existantes : tout n’était qu’une soif de fiction dont nous étions les victimes consentantes. « Il ne se passe jamais rien dans la télé-réalité » dira l’un des personnages : nos vies ne nous suffisent plus et ce twist sera la réécriture de vies-palimpsestes trop banales pour le cinéma et trop ternes pour chacun de nous.
 Œuvre pessimiste, Modus anomali plonge dans le vide existentiel de nos existences programmées. Il fallait une anomalie dans leur mode, qui irait de l’accident à la faille : il fallait rompre avec l’ennui.
 Modus anomali est un au-delà de la télé-réalité : c’est de la télé-fiction par intraveineuse. La fiction, on l’a dans le sang.
 

 
Totalement à contre-pied de la mécanique facile du cinéma d’exploitation, The seasoning house est un magnifique conte noir d’une langueur terrassante, la peinture désespérée d’une  innocence noyée dans le mal absolu.
S’il y a une horreur frontale, intolérable dans The seasoning house, elle  n’est qu’un trompe l’œil. Car si tout semble si visible et évident, le malaise est ailleurs, niché dans une lenteur presque inacceptable, une photographie lumineuse qui caresse des peaux meurtries et violentées. A la fois beau et inacceptable, objet pervers et insidieux, le film du très prometteur Paul Hyett n’œuvre pas dans le spectaculaire racoleur, ne veut pas se faire aimer : il foudroie le spectateur, le renvoie au mutisme et à la surdité de son personnage principal. Vous n’aurez que vos yeux pour voir : forcément picturale, c’est un tableau de l’horreur. Mais de celle qui ne plaisante pas.
Il n’y aura pas de combat symbolique entre le bien et le mal car on ne meurt pas dans The seasoning house : on agonise lentement et sans dignité, proie d’hommes-loups et d’ogres militarisés. L’horreur, ici, n’a rien de métaphysique : elle prend place sur terre et se répète avec une effroyable évidence. Elle s’incarne avec une banalité effroyable dans chaque geste, se niche dans chaque homme, se consomme comme un divertissement. 
Mais il y a un ange : une « Alice aux pays des excisions » comme une tache blanche dans une mare de sang. Mais il n’y aura pas d’espoir, juste une tentative salutaire de survie. 
A la fois terrifiant et beau, The seasoning house sera une œuvre impopulaire : elle brillera d’un talent indéniable que l’on estimera bafoué, ne donnera pas au public sa dose de sensations fortes.
 Mais c’est déjà un grand film.
Passons rapidement sur Crave de Charles de Lauzirika, film qui se veut en permanence mais n’atteint jamais son but. Dommage car l’idée d’incarner visuellement les projections mentales du personnage et d’entretenir la porosité d’une frontière entre fantasmes et réalité semblait un terreau fertile. Crave souffre en permanence d’une réalisation trop appuyée qui plombe un scénario flemmard qui se contente d’exploiter son idée jusqu’à la corde sans jamais construire quelconque arrière-plan significatif. Reste le travail appliqué d’une belle direction artistique qui flatte l’oeil du spectateur… si celui-ci ne s’est pas déjà endormi…

 
Les espagnols nous ont, eux aussi, habitué à un joli travail artistique sur leurs productions horrifiques. The Body ne déroge pas à la règle : classique et raffinée, c’est une belle oeuvre qui peine à se démarquer de quelques-uns de ses illustres prédécesseurs dont il a sollicité le soutien de techniciens chevronnés. Très bien emballé, The body séduit par une belle imagerie qui peine à surprendre et qui révèle l’aspect systématique d’une esthétique espagnole très identifiée qui peinerait à se renouveler. Faute à une mise en scène finalement trop sage qui se refuse de pénétrer les espaces qu’elle construit, trop timide pour s’incarner mais assez bien faite pour illustrer un sujet bien écrit. The body porte finalement la marque – les défauts? – du film de scénariste : une écriture brillante côtoie une anodine réalisation. C’est très agréable, le twist est tordu à souhait mais ça reste en surface. Un bon divertissement inoffensif.
Les rétrospectives auront réservé son lot de belles surprises et de joyeuses retrouvailles… Tout est dit quand on a l’opportunité de redécouvrir le magnifique 4 mouches de velours gris en salle, film d’une modernité toujours époustouflante et de profiter de la version intégrale et reconstituée de Cabal de Clive Barker, variation monstrueuse du conte de la Belle et la Bête. La vraie cerise sur un gâteau dont on reprendra une part l’année prochaine…

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