Idéalement, il conviendrait de ne rien lire d’un film, pour pouvoir le découvrir lors de sa sortie, en toute innocence. On se contentera donc de donner quelques indices pour préserver les surprises de "Bird People", ce quatrième long métrage de fiction très attendu de Pascale Ferran. Qui sont donc ces "oiseaux" qui transitent dans l’aéroport de Roissy, leurs mobiles en main, discutant dans le vide ? Des hommes d’affaires, des cadres surmenés, des voyageurs ordinaires ? Et autour d’eux : un traducteur, un réceptionniste, le petit personnel d’un hôtel ? Qu’est-ce qui s’échange encore entre eux, sinon des feuilles de route, des services, quelques paroles convenues ?
 
Après "Lady Chaterly…", Pascale Ferran a voulu faire un film sur le monde contemporain ; sur cette obligation de courir ou voler à tout va, en s’éloignant toujours plus des autres et de soi, enfermés dans une routine sans fin ni objet. Mais le film n’est pas tant un réquisitoire, qui charrierait la charge attendue contre cette vie heurtée et deshumanisante, qu’un état des lieux (ou des non-lieux) sensible, d’un rebours aussi fantaisiste que poétique. La caméra glisse le long des surfaces, capte les mouvements et les bris des conversations, s’immisce quelquefois dans les pensées, et s’attache finalement à suivre quelques personnages. Il y a Gary (Josh Charles), l’ingénieur américain qui veut changer de vie ; Audrey (Anaïs Demoustier), l’étudiante accaparée par un job de femme de chambre ; mais aussi Simon, Leila, Akira… Pascale Ferran nous invite donc à fureter entre eux, quitte à les voir s’éloigner pour les recroiser plus tard.
 
 
Si le film contient une part de crise, d’angoisse, et de larmes, ce sont surtout ses entrelacs visuels et sa placidité qui impressionnent, au risque même de dérouter par la liberté des étirements et des transitions. C’est d’ailleurs, davantage à des logiques musicale ou plastique que le montage répond, plutôt qu’à un découpage traditionnel. Les blocs attribués à Gary et Audrey, au lieu de se tuiler dans un montage alterné systématique, se relaient. Ils correspondent librement entre eux, comme s’ils se déversaient l’un dans l’autre, quitte à s’absorber ou à dériver un peu plus. La réalisatrice reste dans une architecture narrative tout en s’autorisant un grand geste formel, de l’ordre du détour et de l’échappée.
 
Si le spectateur transite entre les personnages en épousant tour à tour leurs points de vue, il suit aussi les voix qui s’enchaînent. La parole fluctue imperceptiblement entre les personnages et parfois même au sein d’eux : elle est tantôt directe, tantôt intérieure ; elle est unique ou dispersée dans une foule d’anonymes. On reconnaît même celle, suspendue en off, de l’acteur Mathieu Amalric. Ce narrateur invisible commente l’action, se fait raconteur romanesque ou bien conteur malicieux, et s’estompe à son tour. L’intelligence du film est peut-être là : on n’y discourt pas "sur" le contemporain, on l’interprète cinématographiquement pour le faire ressentir dans un libre papillonnement, visuel, chorégraphique et polyphonique.
 
 
"Bird People" est, à bien des égards, et presque littéralement, une expérience pour le spectateur, mais d’une grande accessibilité narrative, sans aridité ni prétention conceptuelle. C’est un geste de mise en scène, sensuel et ludique. La conduite du récit, très singulière, s’ouvre à l’imprévisible : on peut sentir une direction sans en anticiper la suite. On pourrait tout au plus reprocher à "Bird People" de faire une critique assez convenue de l’hyperactivité contemporaine, avec son faux confort illusoire et asphyxiant. Mais s’arrêter là serait une erreur, car le film embrasse de multiples dimensions, avec davantage d’invention et de générosité que d’apitoiement. L’argument initial n’est qu’un tremplin pour stimuler l’imaginaire, celui des personnages eux-mêmes, et des spectateurs. Au lieu de dresser un portrait en gris du monde contemporain, le film semble montrer avec une allégresse candide que tout est encore possible. C’est évidemment la possibilité de remettre en cause les modes de vie, mais également, de se ressaisir de l’ordinaire par un effort de disponibilité et d’imagination. Dès lors, un geste anodin, une rencontre, ou un échange furtif de regards, vont retrouver un relief et une fantaisie, bien plus humains.
 
A sa manière toute personnelle, la cinéaste réalise un projet qui évoque celui de réalisateurs plus expérimentaux comme Stan Brakhage. Dans la série "Scenes Under Childhood" (1967-70), celui-ci avait tenté d’imaginer la vision de son jeune enfant, antérieure au langage et aux idées, soit un amas de pures sensations, sans représentations sociale ni utilitaire. Sans aller aussi loin, il est aussi un peu question de cela dans le film : renaître à soi avec une simplicité enfantine ; reconquérir un émerveillement primordial en guise de défense naturelle. On espère donc que ce survol acrobatique de "Bird People", ne trahira pas trop le souhait, adressé par la cinéaste à chaque spectateur ayant vu le film, d’en taire – autant que possible – un tout "petit" détail.
 
 
 
photos © Carole Bethuel – Archipel 35

diaphana.fr/film/bird-people
 

A propos de William LURSON

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