Pablo Trapero – "Leonera" (Avant première)

Une jeune femme se réveille le visage couvert de sang. Entre somnolence et hébétude, elle ne semble pas y avoir prêté attention, pas plus qu’aux corps étendus dans l’appartement. Gestes machinaux. Douche. Arrivée à son bureau elle constate avec stupeur le liquide qui lui coule le long de la tempe avant de revenir enfin chez elle et d’ouvrir enfin les yeux, terrifiée, sur le spectacle des deux hommes inanimés et lardés de coups de couteau. Que s’est-il passé ? Pourquoi ne se souvient-elle de rien ? Ce pourrait être le point de départ d’un banal thriller. Pourtant, loin de s’intéresser à une pure reconstitution des faits, en plongeant sans préambule au cœur de l’expérience traumatique, Pablo Trapero nous assène un choc comparable à celui de l’héroïne, Julia, heurtée de plein fouet par le destin et se retrouvant du jour au lendemain incarcérée et enceinte. Leonera prend donc la vie de Julia au moment où elle bascule. A l’instar de cette séquence le film de Trapero évoque un réveil, ou plutôt un éveil à la conscience individuelle ; car paradoxalement c’est par la plongée dans les ténèbres de la cellule que s’opérera la remontée à la surface d’elle-même, telle une quête intérieure. C’est la femme en devenir, en transformation qui intéresse Trapero, dans un lieu qui revêt une signification métaphorique : «leonera est un lieu de transit. C’est l’endroit où les détenus attendent avant d’être déplacés autre part. C’est aussi une cellule que l’on retrouve dans les tribunaux ou dans les prisons (…) On a pensé que ce terme conviendrait parfaitement à l’état d’esprit de Julia – cette idée de transition, de transformation qu’elle vit pendant cinq ans. »

Leonera traite d’une réalité peu connue du public : la vie quotidienne des femmes dans le quartier de la prison réservée aux jeunes mères et futures jeunes mères. Le respect pour l’enfant à venir puis le soin apporté à son éducation en fait des prisonnières privilégiées, avec des conditions plus favorables que pour les autres détenues. Néanmoins elles sont en proie à l’angoisse de l’attente, en ayant le droit d’élever leur enfant jusqu’à leur quatrième année avant qu’il ne leur soit retiré pour être soit confié à un membre de la famille, soit placé dans une famille d’accueil. Le spectateur se retrouve au cœur d’un débat insoluble, troublé de voir l’enfant vivre ses premières années dans un espace totalement clôt et tout autant ému par ces mères aimantes, désespérées à l’idée de devoir l’abandonner à l’issue du délai imposé. Leonera nous téléporte dans un décor hors du temps, presque irréel dans les contradictions qui s’y entrechoquent, peignant les murs sales aux couleurs de l’enfance, la candeur se faufilant dans la crudité du réel. L’endroit sinistre et sordide se fait terrain de jeux : plein de vie, les enfants courent, crient, s’amusent. Spectacle presque surréaliste de joie instinctive qui s’introduit au sein des ténèbres, les bambins utilisent avec toute la force de leurs petites jambes le cadre confiné qui s’offre à eux ; la liberté des premiers âges s’immisce dans un espace qui en est l’antithèse, plaçant Leonera sous le signe d’un oxymore visuel étonnant, déconcertant et singulièrement poétique qui éparpille la layette au milieu des verrous. Oeuvre charnelle, elle fait corps avec ses personnages, dans une forme de sensualité brute et naturelle, présentant la nudité sans fard dans un univers dans lequel la pudeur n’a plus court. Les prisonnières se battent sous les douches, exposant leurs corps imparfaits avec leur cellulite et leurs cicatrices. Affranchi du monde extérieur, ce microcosme évacue la conception éthique usuelle et réinvente un fonctionnement social spécifique. Ses codes servent un mode de vie communautaire, entre femmes, dans lequel subsiste une solidarité toute particulière. Leonera illustre magnifiquement un apprentissage de la maternité à la fois individuel et collectif lorsque Julia, aux abois, ne parvient ni à empêcher les pleurs de son bébé ni à le faire téter, avant que son amie ne lui prête son propre sein. Autour de l’enfant se créent d’autres liens, une autre conception de la famille et de l’amour également – ce que le cinéaste argentin saisit avec une justesse rare – tout d’abord par l’émergence de l’écoute puis par cette nécessité de trouver un compagnon de voyage et enfin par la naissance d’un sentiment.

Au delà même du cheminement psychologique, plus qu’un simple personnage, Julia se matérialise physiquement sous nos yeux, dépassant pleinement le cadre de la fiction. Trapero parvient à rendre palpable, par une étonnante maîtrise temporelle, la réalité d’un corps qui se modifie durant cinq années : de la peau blessée au ventre qui s’arrondit puis reprend sa minceur, de la chair souple à celle qui se muscle et se tatoue. Prodigieuse, Martina Gusman s’offre intégralement à Julia, lui donne naissance et l’incarne. La caméra colle à ses moindres gestes, se révélant capable de transmettre sa perception, comme en témoigne ce long plan séquence essoufflant qui suit ses pas fébriles à travers la prison jusqu’à la sortie, vers son jeune fils, de l’obscurité vers la lumière.

In fine c’est de la liberté sous toutes ses formes que traite Leonera : celle dont rêve l’héroïne mais plus encore celle qui la défera des liens qui l’emprisonnaient alors qu’elle se croyait libre. Ainsi doit-elle s’affranchir du monde, des préjugés, de l’emprise masculine, d’une mère envahissante (Leonera signifie également, mère-lionne) et enfin de ses propres pulsions d’animal fougueux, pour pouvoir conquérir son individualité de femme et sa responsabilité de mère. Si le monde extérieur opère en miroir négatif de celui clos et sombre de la prison c’est pour mieux révéler ses propres signes d’enfermement. Il apparaît comme un espace plus dangereux, plus aliénant. La froideur de ses lumières crues, quasi surexposées, s’opposerait presque à la chaleur humaine que Julia trouvait lors de sa détention. Jouée par une Elli Medeiros glaçante, la mère de Julia devient cette figure emblématique d’un égoïsme social hiérarchisant qui annihile tout sentiment altruiste et généreux, femme d’affaire peu soucieuse de l’avenir de sa perdante de fille et prête à tout pour lui ravir son petit garçon.

Pablo Trapero, en enfermant son héroïne dans une prison, l’isole symboliquement du monde pour mettre en valeur sa force individuelle et appuyer l’universalité de ses thèmes: il nous parle de vie, d’amour, d’éducation, de naissance et de renaissance. On assiste lentement à la métamorphose d’une chrysalide en papillon, d’une post adolescente perdue et désœuvrée en femme qui apprend où est la vraie lutte et qui, après s’être donné des coups de poings dans le ventre pour tuer sa progéniture, lutte désespérément pour assumer son rôle de mère. Leonera résonne comme une ode à la féminité, à la femme et à sa grandeur.

(Sortie le 3 décembre)

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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