Omri Givon – "7 minutes au paradis"


 
Un écran noir ; un bruit sourd, un bourdonnement interroge l’ouïe, se précisant progressivement comme celui d’une pompe respiratoire. En nous laissant aux aguets, jetés dans la cécité et l’égarement des sens, avant que le premier plan nous ouvre à la lumière d’une chambre d’hôpital ; ces premiers instants de 7 minutes au paradis, loin d’être fortuits ; constituent une belle traduction stylistique de l’âme de Galia, jeune femme perdue depuis l’attentat qui a causé la mort clinique de son compagnon. Car c’est précisément ce que raconte Omri Givon, une remontée de la nuit au jour, de l’ensommeillement vers la surface. L’existence de Galia ne tourne désormais qu’autour de ce seul événement – comme un trou noir dans sa mémoire – qui l’a éclaboussé, corps et âme, et qu’elle tente de reconstituer détail par détail, emportée dans la quête obsessionnelle du secouriste qui lui a sauvé la vie. Plus encore que ses terribles brulures sur le dos qui la démangent jusqu’à l’hystérie, d’autres blessures plus secrètes, plus profondes, la rongent et la maintiennent en état d’apnée. Sa rencontre avec Boaz va lui ouvrir d’autres perspectives.
 

 
Quels terroristes, de quel groupe s’agit-il ? Pourquoi ? Peu importe, cela n’intéresse pas Omri Givon qui préfère livrer pour commencer un magnifique portrait de femme à la dérive, à la recherche d’elle-même, tentant lentement de se re-identifier à la vie, de se représenter l’idée même de respirer. D’emblée le film d’Omri Givon fait appel aux sens, chaque scène laissant une aura de mystère et l’impression d’en émerger. Toute la singularité et l’originalité de 7 minutes au paradis tient au choix du cinéaste de partir d’un background dramatiquement contemporain pour prendre le sentier de l’imaginaire, glisser vers l’impalpable dans un mouvement incessant d’un monde vers l’autre. Il s’agit bien de Jerusalem, de ses murs, de ses marchés, mais d’une Jérusalem enveloppée par le voile du songe. La réalité semble parée d’un reflet chimérique qui donne à 7 minutes au paradis une atmosphère résolument atemporelle et poétique. Le terrorisme, le traumatisme, l’étude d’une société israélienne hantée et sclérosée sont bien présents mais dans un reflet troublé, presque liquide, détaché du réel, privilégiant le paysage mental de l’héroïne. Ce choc lui permet de pénétrer d’autres mondes, d’autres frontières, et surtout ouvre la brèche d’un espace où se chevauchent, se confondent, s’enlacent passé et présent, où le souvenir s’invite comme un intrus, où les fantômes passent devant ses yeux. Galia s’observe à nouveau parlant à son mari dans sa cuisine, comme un troisième personnage. Ou bien elle est assaillie par des visions d’individus hagards qu’elle a la sensation d’avoir déjà vus. Oscillant entre la plongée cauchemardesque et la remontée à la surface, 7 minutes au paradis parvient à maintenir jusqu’au bout cette sensation de vertige d’une héroïne dominée par les attirances contradictoires vers la chute et l’ascension, l’appel à la vie comme le contact avec la mort. Lumière et abime se côtoient et s’affrontent sans que l’on sache laquelle aura raison de l’autre. Ce rapport ténu aux frontières entre terre et au-delà, imaginaire et réel, culmine dans la scène du retour au lieu traumatique quand Galia rejouera son destin en prenant place dans l’autocar calciné, séquence extrêmement forte et anxiogène dans son montage alterné où, tels des mondes parallèles, le temps semble s’inverser et agir en miroir (mêmes protagonistes, mêmes lieux), le présent pouvant agir sur un passé recomposé.

 

Cette façon de renouer avec ce qui est derrière soi et dans lequel le lieu rallie les deux temporalités et les confond n’est pas sans rappeler l’excellent film de Kathryn Bigelow, Le poids de l’eau qui générait pareillement le trouble en abolissant les axes temporels. Cette possibilité offerte à l’héroïne de réintervenir sur son passé/futur pendant ces sept minutes entre vie et trépas, pendant lesquelles l’âme peut choisir son camp – et ça n’est pas la moindre des surprises – s’inscrit dans une certaine tradition du fantastique romantique, telle que put l’illustrer un Richard Matheson dans Le jeune homme, la mort et le temps. Le rythme épouse l’état de flottement de l’héroïne. Confrontée à son agoraphobie dans un marché, elle titube, perd pied et la caméra soubresaute dans un même mouvement, communiquant la sensation d’incertitude, de déséquilibre, dont la place accordée à la perception la métamorphose en balade sensuelle et somnambule. La photo à dominante bleutée, qui a perdu ses couleurs, presque crépusculaire distille un climat particulier, entre l’apaisement et l’angoisse. Avec son parti pris onirique, 7 minutes au paradis pourrait s’apparenter à un conte, mais un conte confronté à la résistance du réel, aux regrets et à la mélancolie, un conte dans lequel le rêve paraît plus beau que la vie, un conte dans lequel chaque mariée garderait un sourire triste.

(Sortie le 14 Octobre)

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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