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Noboru Iguchi – "Karate-Robo Zaborgar" (Blu ray)

En tant que rédacteur d’un site ayant pour nom Culturopoing,…

…. passer à côté de Karate-robo-Zaborgar semblait presque inconcevable. Mais honnêtement, rien ne nous préparait à une telle jubilation… ou du moins, si, la singularité créative de Noburo Iguchi s’exerçant de manière étonnante tout autant dans la trivialité mutante d’un Dead Sushi que dans le conte androïde d’un Robot-Geisha. De fait, avec cet hommage aux Tokusatsu, séries des années 70-80 qui faisaient fureur sur les chaines publiques au grand désespoir des parents, comme les San Ku Kai, Bioman et autre X-or, Iguchi livre l’une de ses œuvres les plus achevées, mue par une sincérité, une générosité totale, dénuée de tout cynisme. Iguchi, retranscrit son propre émerveillement d’enfant face à ces super sentail en combi-survêts colorés et ces métal heros.

Cette adaptation très fidèle de la série éponyme de 1974, laisse le sourire aux lèvres jusqu’au générique de fin après 1h52 de bonheur de gamin. Karate-robo-Zaborgar suit les aventures de Daimon et de son fidèle Zaborgar, mi-mobylette, mi-robot, son « frère » en proie à l’association Sigma voulant s’emparer du pouvoir et créer un robot invincible puisant sa force dans l’ADN des ministres qu’ils enlèvent. Iguchi reprend les grandes lignes de la série, en améliore juste les effets spéciaux tout en en respectant la naïveté, les débordements de zooms sur les méchants, aux visages grimaçant et mutants. Dépassant l’aspect purement régressif, Iguchi met non seulement en lumière toute la force imaginative du matériau (ce qui était loin d’être une évidence), et son infinie liberté, sa capacité à livrer pêle-mêle des forteresses dans le ciel, des robots bouledogues, ou des femmes cyborgs aux provocants seins d’acier. Avant Tetsuo, le métal allié à la chair donnait des coups à l’âme, en une douleur diablement ambiguë aux connotations sexuelles évidentes. Tout en veillant à rester tout public, Iguchi n’oublie pas de se laisser aller à ses péchés mignons, lors de scènes qui appartiennent à l’eroguro tout en étant lisibles à plusieurs niveaux. Il s’en tient habilement, la plupart du temps, à la suggestion symbolique – même si l’on prend autant de plaisir aux contre plongées entre les jambes des femmes robots qu’à la vision des bomb girls en bikini de Mario Bava.


Karate-robo-Zaborgar
parvient également à pointer du doigt les origines de cet imaginaire – d’où sont nés également les kaijû eiga et autres Mothra et Godzilla – et les réminiscences de la guerre et du trauma nucléaires. Ces mutants défigurés, ces fourmis en ferrailles crachant de l’acide, méchants aux regards de feu, métamorphosent l’horreur vécue en acrobaties légères, cascades pétaradantes, et déploiements d’invincibles poing et saccades de coudes.
A la différence du retour des Grindhouse lancé par le duo Rodriguez / Tarantino, rapidement lassant dans leur posture très artificielle, Iguchi offre une œuvre d’une absolue sincérité qui ne s’autorise jamais le pastiche ou la moquerie et ne déteint absolument pas avec ses modèles. Bien plus que revival d’un genre mort, Karate-robo-Zaborgar constitue en effet l’une des plus belles résurgences de l’esthétique pop des années 70 autant dans la vivacité des couleurs (jaunes, rouge, bleue) que dans la bo rutilante reprise à peine arrangée de la bo d’origine de Shunsuke Kikuchi qui semble nous renvoyer quarante ans en arrière.Œuvre au charme insensé qui renverrait presque plus à I.Honda qu’aux œuvres dont il s’inspire, Karate-robo-Zaborgar est bourré d’une poésie absurde, portée par un vent de folie qui vous transporte au gré de ses extravagances. Comme un enfant pressé d’applaudir, le spectateur en espère toujours plus, toujours dans l’attente, ouvert à toutes les propositions les plus insolites, chacune témoignant d’un instinct de libération total. Iguchi instaurant une connivence constante avec son public. On redemande des robots bouledogues ou samouraïs à groins suceurs d’adn, des cyborgs de cinquante pieds en crise d’adolescence… Sorte d’oulipo visuel incessant, Karate-robo-Zaborgar donne envie d’inventer de nouveaux mots et autres néologismes.

Iguchi ne s’arrête pas à cette énergie du divertissement et sa vision d’un japon déshumanisé avec son pouvoir corrompu, et enfermé dans sa politique nucléaire laisse à un arrière goût d’amertume, surtout en 2011. Karate-robo-Zaborgar dévoile sa teneur subversive dans sa deuxième partie. 25 ans après avoir permis – grâce à sa lutte contre le « Mal » – l’intronisation d’un ministre corrompu dont il est devenu le chauffeur, le héros mythique défait, viré, doit désormais pointer à l’ANPE. La part la plus fascinante de cette inattendue complexité reste sans doute, la dimension schizophrène de ses personnages : de la femme cyborg tiraillée entre son amour et sa mission vengeresse, à la fille de Daimon torturée par ses deux natures – amour d’une fille, colère du robot, chacun peine à trouver sa place et souffre d’une crise d’identité douloureuse.
« Le pays est désormais jalonné d’usines nucléaires » annonce les journaux. Mais face au désespoir, les inspecteurs eux aussi congédiés ont fondé la « ligue du sourire » arborant l’expression d’un bonheur forcé en toute circonstance. Cette belle métaphore de l’appréhension du malheur par l’humour en dit beaucoup sur la douce mélancolie de Karate-robo-Zaborgar et l’univers du cinéaste. Iguchi, en guise de réponse, a décidé d’en faire du cinéma.
Du générique en karaoke au making of, les bonus sont très chouettes et même si contrairement à ce qu’indique la jaquette, il n’y a pas d’épisodes de la série d’origine, les mini sketches promo sont souvent désopilants, Iguchi se livrant à une parodie qu’il se gardait bien d’employer lors de son film, avec des épisodes comme « Zaborgar aide le livreur de ramen », « Zaborgar Quizz » ou « Zaborgar éteint le feu », ou « String invisible : si vois des femmes avec le string qui dépase, rhabille-les ». Ces suppléments contribuent largement à prolonger le plaisir du film.
Karate-Robo Zaborgar (Japon, 2011) de Noburo Iguchi, avec Itsuji Itao, Asami, Akira Emoto, Yasuhisa Furuhara. Blu ray et dvd édité par Elephant Films.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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