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On a beaucoup stigmatisé un cinéma français peu engagé… Voici pourtant un premier long-métrage qui prend à bras le corps une de ces problématiques sociales qu’on ne saurait voir tant qu’on ne nous met pas le nez dedans. Après Godard, Bunuel, puis quelques films mémorables des années 70 et 80 ( au hasard Jeanne Dielman, L’acrobate, Jean-François Davy, La bonzesse, puis La dérobade, Rosa la rose fille publique et même La balance ), seul Jean-Michel Carré s’est véritablement attaché à décrire sans œillères la prostitution féminine dans une série documentaire bouleversante ( Les trottoirs de Paris, Les enfants des prostituées, L’enfer d’une mère, Les clients des prostitués ) en 1994. Maintenant, oubliez les clichés et L’année du dragon ! Naël Marandin nous entraîne à Belleville dans un voyage moins spectaculaire mais plus digne.

A fleur de peau… Une scène de toilette intime semble nous éloigner du rapport tarifé. Le cinéaste expose son concept esthétique dès ce plan d’entame sur le dos flapi d’un vieillard invalide.  La froideur numérique sera compensée par un regard aigu mais chaleureux sur la brutalité d’un microcosme « souterrain », ce Paris de Cour des miracles version 2015. Dans une démarche proche du documentaire, Marandin colle à sa protagoniste, Lin Aiyu. Sans obligation aucune de représenter cette autre partie d’elle-même, la femme publique, la fille de joie, dans l’exercice charnel de ses fonctions. Sa pasionaria est une chinoise quadragénaire qui se prostitue sur le boulevard de Belleville. C’est avec pudeur qu’il entreprend d’apprivoiser cette femme indépendante et rebelle à l’extrême misère, se battant sans tapage pour sa survie et celle de sa fille adolescente, Cerise. Son calvaire se découvre peu à peu, comme on soulève un voile bien pratique jeté à la face de la réalité la plus crue.

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En Chine, on n’aime pas aborder les sentiments de manière frontale. On n’étale pas non plus les sujets délicats, même si une grande variété de termes tentent de désigner le plus vieux métier du monde. L’expression « Acheter le printemps », traduction des termes « Mài chun »1 tranche avec le minois creusé par les cernes de cette combattante. Ici, « Fa guo » – la France en mandarin ou le « pays de la loi », n’est qu’un triste miroir aux alouettes où ne se reflètent plus l’esprit des Lumières mais plutôt l’incendie de la jungle de Calais ou simplement ici, l’étincelle de vie dans les yeux de ces femmes esseulées. Car ces 500 prostituées chinoises de Belleville doivent bien vivre. Rester en mouvement. Surnommées les « marcheuses », ces victimes de la crise économique des conglomérats industriels du Nord Est de la Chine ( Dongbei ) résistent avec leur corps comme dernier rempart au désespoir et à l’indifférence d’un pays d’ « accueil » par trop fantasmé. Mais en montant au créneau contre la loi qui précarise encore plus les prostituées françaises, l’association les Roses d’acier a défrayé la chronique à plusieurs reprises au cours de l’année passée. Elle regroupe aujourd’hui plusieurs centaines de prostituées chinoises du quartier et tente d’interpeller les pouvoirs publics sur leur situation. Ces femmes se heurtent d’abord au mépris des Wenzhou ren, ces chinois de la première génération arrivés du Sud-Est de la Chine au long du 20ème siècle2 qui les surexploitent comme une matière première tout en condamnant leur présence visible aux yeux de tous. Interpellé, le maire socialiste de l’arrondissement, François Dagnaud, enfonce le clou de l’hypocrisie et après un conseil de quartier, la répression policière s’abat sur Belleville depuis le 20 mai 2015. Karcherisation «  de gauche » ou méthode Giuliani qui prétend éliminer ( et non résoudre, au cri de «  Belleville n’a pas vocation à être ou à devenir la grande scène de prostitution à ciel ouvert de Paris » )3 un problème social et économique en annihilant celles qui en sont victimes. Ailleurs dans Paris, les salons de massage prolifèrent. Ils ont le mérite de rester discrets, mais surtout de se trouver chez le voisin. En réalité, la prostitution de rue enrichit les hôteliers, les loueurs et parfois jusqu’aux voisins qui rackettent les filles agitant sous leur nez la menace d’une dénonciation.

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La marcheuse ne réagit pas à ces emportements médiatiques, vite passés de mode. Au contraire, le projet émane de l’intérieur. Après plusieurs années passées en Chine et de retour à Paris, le jeune cinéaste a intégré les équipes de bénévoles de Médecins du monde qui suivent ces filles au jour le jour ( le fameux Lotus bus financé par l’État qui a la lourde charge de pallier à la fois à la détresse, à l’apathie et au tout-répressif ). Il y a donc en plus une vraie assise documentaire sous la construction fictionnelle de Naël Marandin, suivie d’une longue maturation qui fut celle du combat pour financer un projet dérangeant et peu glamour. Car si l’auteur se dit marqué dans sa chair par la manière dont Wong Kar Waï traitait les corps dans Happy together, la photographie de Colin Houben ne verse jamais dans l’esthétisation de la misère. Par sa noirceur retenue et sa subtilité, elle serait plus proche des nuits d’un Pedro Costa que de la flamboyance de la nouvelle vague hong kongaise. Et du meilleur cinéma social français, celui qui avance aux côtés de ses protagonistes sur le fil dénudé de leur quotidien. Retient notre regard fuyant par la rugosité du réel qu’il matérialise dans sa texture parisienne. A ce propos, ce qui passe d’abord pour un défaut, ces longues focales qui noient l’ « exotisme » de Belleville dans le flou et le brouhaha, devient finalement le meilleur passeport pour entrer en contact avec leur réalité parallèle.

Mais nous sommes d’un pied dans la fiction et le scénario coécrit avec Marion Dussot se frotte aussi à une dramaturgie plus classique. Un incident déclencheur va faire basculer la précarité du couple mère-fille en la personne d’Alves, un voyou qui s’engouffre dans cet appartement où Lin soigne le vieux en échange du gîte. Un arrangement mis à jour progressivement et que l’intrigue choisit de ne pas se situer dans un milieu entièrement chinois, comme l’anecdote caractéristique de l’arrivée en France confiée par Lin à Alves, mais au sein d’une de ces familles de bons français qui profitent de la misère humaine, non seulement « aujourd’hui encore » mais à vrai dire de plus en plus fréquemment. Ces données extérieures à la profession exercée par Lin menacent de torpiller l’authenticité du milieu décrit. Mais au contraire de certains films nourris à la même veine, Marandin maintient à distance ces personnages et leurs relations interpersonnelles pour se focaliser sur le trio Lin – Cerise – Alves, sur leurs frôlements, leurs frictions et plus. Un émouvant ballet où chacun tente de communiquer à l’autre ses difficultés à vivre une situation de crise dans un pays qui n’assure plus ni prospérité, ni la sécurité dont il aime tant à se targuer.

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« Peut-être que l’homme romantique français n’existe pas »1

L’intrigue résolument peu prolixe aborde également la question des mariages mixtes, comme seul horizon acceptable pour des gourgandines démunies de titres de séjour. Restreint volontairement le champ sur la fonction du personnage secondaire, limitée à ce que Lin entrevoit en lui. Le scénario préfère, recoupant nombre de témoignages ( ceux que rejette, méprisant, François Dagnaud ), pointer le harcèlement policier, d’ailleurs assumé par des flics se transformant un après-midi en figurants pour opérer la descente, la fouille au corps, toujours, et mieux que chez Marchal, la corruption de fonctionnaires prédateurs tentés par ces corps sur le marché. Par sa manière de montrer comment s’instaure un rapport de forces des plus physiques, La marcheuse est bien plus féministe qu’un Mustang, jusqu’à revendiquer une représentation égalitaire dans l’unique scène de sexe. Courage du propos, énorme travail de casting qui prélude à une direction d’acteurs réussie ( au premier rang desquelles la belle Qiu Lan et la débutante Louise Chen, mais aussi toutes celles incarnant les prostituées… ) et enfin maîtrise d’une mise en scène fluide se déclinant de la caméra portée à la caméra filée ( le travelling qui accompagne la fuite-envolée de Cerise ), s’ajoutent à la photographie qui impose en douceur, voire en miroir, son œil bienveillant sur ses héroïnes brimées par l’égoïsme masculin. Le cinéaste et son chef opérateur sont parvenus au moyen de vieilles optiques russes à « abîmer l’image numérique et casser son côté piqué trop vrai »2, créant des « flous aléatoires » ou accueillant les lens flares d’un monde extérieur qui tente de percer les activités clandestines de vies non déclarées (mais qui paient néanmoins leurs impôts ! ).

« On me disait souvent que le film était sombre. Mais la réalité que je vois autour de moi est bien plus dure. C’est ma responsabilité vis à vis de toutes les femmes dont parle le film de ne pas laisser le spectateur sur une idée d’apaisement ». En effet, c’est un arrière goût prolongé que nous laisse La marcheuse, propageant pour longtemps un fort sentiment d’injustice sans jamais choir dans le film-dossier. « On ne voit bien qu’avec le cœur… » rappelle une prostituée chinoise citant Saint-Exupéry comme moteur de son désir de gagner la France.1 Naël Marandin a su lui filmer l’essentiel pour réveiller le romantique tapi en chacun de nous.

 

 

1 : Les filles de joie chinoises à Paris. Prostitution Chinoise en France. Weixin, la voie royale, Les récits de Jùn Ma in All eyes on China. http://chinois.eu/category/prostituees-chinoises-a-paris/
2 : Interview avec le réalisateur in Dossier de presse.
3 : déclaration sur BFM TV 14 /07/2015 in « Paris: des prostituées chinoises de Belleville affirment être harcelées par la police ». https://www.youtube.com/watch?v=czSc1UvXYYM

Une fois dessillés…
-Une petite chinoise, Voyage dans la nuit de Paris https://ptitechinoise.wordpress.com/
La vie cachée d’Ayen, prostituée chinoise à Paris, reportage de Florence Sturm pour le Magazine de la rédaction de France Culture, http://www.franceculture.fr/emissions/le-magazine-de-la-redaction/la-vie-cachee-dayen-prostituee-chinoise-paris#

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A propos de Pierre Audebert

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