Mort du scénariste et réalisateur Frank Pierson

Décédé le 23 juillet 2012 à l’âge de 85 ans, Frank Pierson faisait partie de ces nombreux scénaristes/réalisateurs/producteurs ayant d’abord débuté à la télévision, entre la fin des années 50 et le début des années 60. En ce qui le concerne, ce fut principalement pour la série western Have Gun – Will Travel avec Richard Boone (1) et la série policière Naked City (dérivée du film du même nom de Jules Dassin, traduit en français La Cité sans voiles (2), sur lesquelles il travailla aussi bien comme scénariste ou réalisateur de quelques épisodes.
Mais Pierson se fait surtout repérer comme scénariste des deux premiers films pour le cinéma d’un autre réalisateur de télévision avec lequel il avait eu l’occasion de sympathiser sur les plateaux des séries précitées (ainsi que sur celui de Route 66), Elliot Silverstein. Les Détraqués (The Happening, 1967), avec Anthony Quinn, marqua assez peu les esprits. Mais Cat Ballou, deux ans plus tôt, bien davantage, en étant le premier (et le seul ?) western/comédie musicale ayant pour héroïne une femme (Jane Fonda) avide de vengeance. Scénario qui vaudra à Frank Pierson (et à son coscénariste Walter Newman) sa première nomination aux Oscars. La deuxième viendra assez vite, avec un film encore beaucoup plus réputé, Luke la main froide (Cool Hand Luke, 1967), avec Paul Newman, vrai premier film pour le grand écran d’un autre jeune mais déjà chevronné réalisateur de la télévision, Stuart Rosenberg (aussi passé notamment par Naked City).

Frank Pierson
Contrairement aux apparences, Frank Pearson n’était pas le fier inventeur du défunt Minitel

Après avoir fait ses preuves comme scénariste, Frank Pierson revient assez logiquement à la réalisation et franchit lui aussi le pas du grand écran en 1969 avec une adaptation de John Le Carré, Le Miroir aux espions (The Looking Glass War), guère resté dans les mémoires que comme l’une des premières apparitions à l’écran du jeune Anthony Hopkins.
Retour au scénario pour l’écriture d’une série avec James Garner dans le rôle-titre, Nichols (1971), western qui remplaçait les chevaux par les premières autos et motos des années 1910 (tout en surfant sur le trauma, bien plus contemporain, du traumatisme des vétérans de la guerre du Vietnam), série dont Pearson réalisa lui-même une demi-douzaine d’épisodes, puis, la même année, pour Le Dossier Anderson (The Anderson Tapes), de Sidney Lumet. La collaboration avec ce dernier se passe si bien que les deux hommes collaboreront à nouveau sur une encore plus grande réussite (qui vaudra à Pearson son seul Oscar), Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon, 1975).
Frank Pearson se voit alors offrir la possibilité d’effacer ses premiers débuts plutôt ratés dans le long-métrage avec un projet aussi ambitieux que, disons, étrange : une nouvelle adaptation d’A Star Is Born (Une étoile est née), dont les deux précédentes versions avaient été des triomphes aussi bien publics que critiques (celle de 1937 signée William Wellman avec Janet Gaynor et Fredric March comme celle de 1954 de George Cukor avec Judy Garland et James Mason). Malgré la collaboration au scénario du couple John Gregory Dunne et Joan Didion (3), malgré les chansons signées Paul Williams (le Swan du Phantom of the Paraside de De Palma), malgré Kris Kristofferson en héros masculin rajeuni, le film est un échec et la collaboration de Pierson avec mademoiselle Barbra Streisand, un cauchemar, le premier allant même jusqu’à publier dans la presse un communiqué expliquant à quel point sa star féminine était égocentrique, manipulatrice et control freak !

Barbra Streisand et Kris Kristofferson dans "Une étoile est née"
Barbra Streisand et Kris Kristofferson dans "Une étoile est née"

La suite de sa carrière de réalisateur en a-t-elle directement souffert ? Possible… Le fait est que Le Roi des gitans (King of the Gypsies), en 1978, sera son dernier film pour le cinéma, qui aura au moins permis de lancer la carrière d’Eric Roberts (avant que celle-ci ne soit quelque peu éclipsée par celle de sa sœur Julia, mais c’est une autre histoire) et de réunir un sacré beau casting (Sterling Hayden, Shelley Winters, Susan Sarandon, Brooke Shields !).
Il ne quitta pas la caméra pour autant, réalisant plusieurs téléfilms "de prestige" le plus souvent basés sur des histoires vraies. Comme des biopics d’Harry Truman (Truman, 1995, avec Gary Sinise) ou de Roy Cohn, avocat très controversé, aussi bien connu pour avoir défendu les intérêts du célèbre parrain de la mafia John Gotti que pour avoir été un zélé procureur de la commission anti-communiste du sénateur McCarthy, ayant notamment largement contribué à envoyer à la mort les époux Rosenberg. C’est James Woods qui jouait son rôle dans son Citizen Cohn (1992), avant qu’Al Pacino n’en fasse autant pour l’adaptation télévisée de la pièce de Tony Kushner Angels in America sur le sida, Cohn ayant été à la fois officiellement farouchement anti-homosexuel mais gay lui-même et étant mort de la maladie dans les années 80. On retrouve également plus tard Frank Pierson à la réalisation de Dirty Pictures (2000), toujours avec James Woods et qui revient sur le scandale causé dix ans avant par l’exposition de photographies de Robert Mapplethorpe à Cincinnati, ou à celle de Conspiration (2001), recréation de la conférence de Wansee (avec Kenneth Branagh) durant laquelle le régime nazi mit la dernière main aux plans de la "solution finale".

Eric Roberts, Susan Sarandon et Brooke Shields dans "Le Roi des gitans"
Eric Roberts, Susan Sarandon et Brooke Shields dans "Le Roi des gitans"

Parallèlement, Frank Pierson a continué à écrire quelques scénarios pour d’autres cinéastes de sa génération, représentatifs de cette période des vrais débuts de la télévision où de nombreux réalisateurs y ont fait leur classe. Il écrivit ainsi Un héros comme tant d’autres pour Norman Jewison en 1989 ou Présumé innocent pour Alan Pakula en 1990.
Et c’est à la télévision qu’il boucla la boucle, ces dernières années, travaillant, majoritairement comme "consultant" sur deux des séries majeures des années 2010, The Good Wife ou Mad Men, la série de Matthew Weiner lui permettant de dépeindre un monde qu’il connaissait bien, celui de la publicité, qu’il avait quitté à la fin des années 50 pour les lumières d’Hollywood…

(1) Pour l’anecdote, ce joli titre en inspira un autre, non moins chouette, au musicien Richard Berry (immortel auteur, entre autres joyaux, de Louie, Louie), Have Love, Will Travel, notamment repris dans les années 60 par The Sonics, pour sa version la plus fameuse (celle que l’on retrouve au début du Tournée de Mathieu Amalric).
(2) Et qui inspirera à son tour, plus tard, John Zorn pour nommer son fameux groupe. Et hop, deuxième anecdote cinématographico-musicale !
(3) Le fameux livre de l’écrivaine américaine,
L’Année de la pensée magique, revient d’ailleurs sur la mort de son mari scénariste.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

Laisser un commentaire