Mort du réalisateur Paul Bogart

Mort le 15 avril dernier à l’âge de 92 ans, le réalisateur Paul Bogart n’avait aucun lien de parenté avec son célébrissime homonyme Humphrey. Bogart n’était d’ailleurs pas son vrai patronyme mais une "américanisation" de Bogoff, lui-même choisi par ses parents pour cacher un Bogoslavsky qui révélait bien ses origines d’Europe de l’Est, berceau de tant de réalisateurs hollywoodiens. Si la mort de Paul Bogart est passée à peu près inaperçue en France, c’est parce qu’il était surtout un téléaste. C’est en effet sur les plateaux de télévision qu’il passa l’essentiel de sa carrière, de la réalisation d’un épisode d’Appointment with Adventure en 1955 (un programme filmé en direct, comme l’était généralement la télévision de l’époque, dans lequel apparurent quelques débutants célèbres, comme Paul Newman, Gena Rowlands, Jason Robards ou Elizabeth "ma sorcière bien-aimée" Montgomery) à celle du téléfilm Heidi, jour après jour en 1995 (avec Jamie Lee Curtis et Tom Hulce). En plus, la contribution la plus majeure de Bogart au petit écran fut pour une sitcom qui ne s’exporta jamais en France, All in the Family (et pour son spin-off Archie Bunker’s Place), dont il réalisa pas moins de 97 épisodes de 1975 à 1979. Ce programme, dans lequel s’illustrait notamment un jeune acteur du nom de Rob Reiner et qui n’était pas encore le réalisateur de This is Spinal Tap !, Stand by Me ou Quand Harry rencontre Sally, valut à Bogart un Emmy Award et trois Directors Guild of America (DGA) Award d’affilée.

Burt Reynolds et Paul Bogart sur le tournage d'un épisode de la série "Hawk, l'oiseau de nuit", en 1966
Burt Reynolds et Paul Bogart sur le tournage d’un épisode de la série "Hawk, l’oiseau de nuit", en 1966

Autre grand succès télévisuel, une autre sitcom, dont Bogart était vraiment l’un des réalisateurs stars, particulièrement apprécié pour son travail avec les comédiens, The Golden Girls, connu en France sous le titre Les Craquantes. Beaucoup plus tôt, le réalisateur avait notamment aussi travaillé sur la série d’espionnage humoristique (créée entre autres par Mel Brooks) Max la menace, puis signé quelques remakes télévisuels de grands succès cinématographiques et/ou théâtraux (citons par exemple de nouvelles versions de Kiss Me Kate ou You Can’t Take It with You, déjà respectivement portés au grand écran par Stanley Donen et Frank Capra, ou Johnny Belinda, dans lequel Mia Farrow reprenait le rôle de sourde-muette qui avait valu à Jane Wyman l’un de ses plus grands succès dans le film du même nom de Jean Negulesco). Au tout début des années 90, Bogart travailla aussi sur un étrange projet (jamais parvenu jusqu’à nous), un dérivé télé du hit cinématographique surprise de Percy Adlon, Bagdad Cafe, dont il réalisa les quinze épisodes et dans lequel Woopy Goldberg reprenait le rôle de C.C.H. Pounder, et Jean Stapleton (une des comédiennes fétiches de Bogart) celui de Marianne Sägebrecht (dont elle n’avait pourtant ni le physique, ni l’accent)…

Bruce Lee et James Garner dans "La Valse des truands"
Bruce Lee et James Garner dans "La Valse des truands"

Tout ça ne vaudrait pas un dernier hommage ici si Paul Bogart n’avait pas aussi, de temps en temps, œuvré pour le cinéma, signant une œuvre assez maigrichonne (seulement neuf films pour le grand écran) mais d’une hétérogénéité assez surprenante.
En 1966, il porte à l’écran Les Trois sœurs de Tchekhov, avec Shelley Winters, Geraldine Page et Kim Stanley dans les rôles-titres (plus Kevin McCarthy, qui n’était pas encore l’une des mascottes de… Joe Dante), mais son premier film vraiment marquant (et l’un des rares sortis en France) fut La Valse des truands, en 1969. Adapté du roman de Raymond Chandler The Little Sister, son titre original était plus explicite : Marlowe. On appréciera le clin d’œil qui veut qu’un Bogart réalise une adaptation des enquêtes (pour le moins complexes) du privé Philip Marlowe, dont Bogey fut évidemment le plus fameux interprète à l’écran (dans Le Grand sommeil, de Hawks). Le Marlowe de Paul Bogart est James Garner, l’un de ses bons amis, qu’il dirigera à nouveau deux ans plus tard dans un curieux western, Skin Game, dans lequel Garner était le propriétaire de l’esclave noir Louis Gossett Jr.. Film noir extrêmement décontracté et d’un esprit très pop propre à l’époque (c’est d’ailleurs l’excellent et malheureusement très méconnu groupe Orpheus qui signait la chanson du film), La Valse des truands vaut surtout aujourd’hui pour son étonnant casting. Outre le vétéran Jackie Coogan (le Kid de Chaplin) et la présence de Carroll O’Connor (qui sera plus tard la vedette d’All in the Family), on y admirait les charmes de Rita Moreno (l’Anita de West Side Story) en "danseuse exotique" muy caliente et Bruce Lee y faisait son retour au cinéma après ses années d’"enfant-star"  du cinéma hongkongais (et avant le destin qu’on lui connaît, évidemment).

Harvey Fierstein dans "Torch Song Trilogy"
Harvey Fierstein dans "Torch Song Trilogy"

Passons vite sur Halls of Anger en 1970 dont on ne sait à vrai dire pas grand-chose et puis charitablement sur ses autres films des années 70, dont les peu flatteuses réputations et les insuccès au box-office ont fini par éloigner, presque définitivement, Bogart des plateaux de cinéma : en 1972, Cancel my Reservation ! est connu pour avoir été le dernier "Bob Hope movie", un genre en soi devenu totalement désuet au début des années 70 ; en 1973, Class of ’44 fut une pauvre suite d’Un été 42, dont il reprenait les jeunes comédiens mais sans la sublime Jennifer O’Neill (autant dire un échec assuré) ; enfin, en 1975, un Dean Martin de plus en plus alcoolique et de moins en moins concerné par son métier (ce qui n’est pas peu dire) ne sauvait pas Mr. Ricco de l’insignifiance.
C’est donc avec beaucoup de surprise que réapparut le nom de Paul Bogart sur un grand écran, en 1988 (en 1990 seulement en France, où le film mit un peu temps pour sortir), avec un étrange film, sans rapport avec ce qui précède, Torch Song Trilogy, l’adaptation des trois pièces écrites par le transformiste Harvey Fierstein et inspirées de sa propre vie, et notamment de ses relations avec sa mère (magnifiquement interprétée par Anne Bancroft). Le film créait aussi la surprise en confiant l’un des rôles principaux à Matthew Broderick, l’un des jeunes comédiens hollywoodiens les plus prometteurs de l’époque (WarGames, Ladyhawke, Ferris Bueller…), et il était alors assez rare qu’une star (ou aspirant-star) accepte le rôle d’un homosexuel. Pour l’anecdote, lors de son premier rendez-vous avec Fierstein, qui portait une spectaculaire robe noire transparente, le plutôt gay friendly Bogart (vainqueur d’un prix du public au San Francisco International Gay & Lesbian Film Festival pour son téléfilm The War Widow en 1988) demanda malicieusement à son futur acteur : "Pour un premier rendez-vous, vous ne pensez pas que vous auriez pu couvrir vos seins ?…".

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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